Depuis plus d'un an, 70 habitants du plateau des Petites roches en Isère se sont rassemblés en un collectif d'hébergeurs. Pour offrir un toit aux réfugiés qui ne trouvent pas de place dans le dispositif mis en place par l'état. Comment accueillent-ils ces demandeurs d'asile ? Jusqu'où leur engagement citoyen peut-il aller ? Une série signée JC Pain, YM Glo, José Manzanarès et Mélanie Ducret.

 

Umbadi et ses filles


C'est l'histoire d'un toit... sur un plateau. Le plateau, c'est celui des Petites roches, juste sous la Dent de Crolles, en Isère. Et le toit, c'est celui sous lequel s'est réfugiée une famille soudanaise.

Saint-Pancrasse, Saint-Hilaire et Saint-Bernard, les 3 communes du plateau des Petites roches / © Google Maps
Saint-Pancrasse, Saint-Hilaire et Saint-Bernard, les 3 communes du plateau des Petites roches / © Google Maps


En août 2016, Umbadi, Amani et leurs trois filles ont du fuir le Darfour. Pour avoir dénoncé la corruption d'un militaire. Après un long périple, le désert libyen, la traversée de la Méditerranée, ils ont fini par poser leurs -maigres- valises à Saint-Hilaire du Touvet. Sans parler un mot de français. 


Depuis 2003, le conflit au Darfour, a fait au moins un million de réfugiés.
Depuis 2003, le conflit au Darfour, a fait au moins un million de réfugiés.


En moins d'un an, Gofrane, âgée de 8ans, a fait des progrès fulgurants. Grâce à ses institutrices, Nadège et Sylvie, notamment. Gofrane est actuellement en CM1. Sa petite soeur, Rayane, 5 ans, en Grande section maternelle. Tous les matins, Umbadi est fier de les amener à l'école du village. 

"J'étais enseignant au Soudan. Donc je connais parfaitement l'importance de l'école. Pour l'intégration, l'épanouissement" déclare-t-il. 

Pour sa fille aînée Tibiane, 13 ans, scolarisée au collège dans la vallée, c'est un plus compliqué. Mais plusieurs habitants se relaient pour l'aider le soir à faire ses devoirs. 

"J'aimerais faire un métier qui aide les gens, parce qu'on est beaucoup aidé !" nous a confié Tibiane.


"Un toit sur un plateau" 1/4


Tout un réseau


Le collectif "Un toit sur un plateau", c'est tout un réseau. De simples citoyens qui se connaissent bien. D'ailleurs, sur le plateau des Petites roches, tout le monde se connaît. Une vie de village. Bon nombre d'habitants s'étaient déjà rassemblés autour d'une première association, le Grand tétras, pour co-voiturer ou soutenir l'agriculture locale.

Parmi les fondateurs du collectif, au printemps 2016, Olivier Prache, directeur de l'école et premier adjoint au maire de Saint-Hilaire. C'est lui qui a su persuader les élus municipaux pour héberger la famille d'Umbadi dans un appartement communal vacant. 

Pour lui, comme pour la plupart des membres du collectif, c'était évident d'accueillir des réfugiés.  Mais, au fil des jours, "Un toit sur un plateau" va devenir beaucoup plus qu'un simple toit.

Chaque membre du collectif va apporter sa petite pierre. Chacun à son niveau, en fonction de ses disponibilités.

C'est ainsi qu'Umbadi va jardiner avec Bernard, et découvrir l'escalade avec Patrick. Son épouse Amani va faire de la gym avec Véronique, apprendre à coudre avec Tessadit... et tous deux commenceront à apprendre le français avec Cécile, et Babette. Entre autres.


Un toit sur un plateau 2/4



Umbadi et la terre


Au Soudan, Umbadi a grandi les mains dans la terre. Aux côtés de son grand-père, berger et cultivateur. Plus tard, avec ses camarades d'université, il avait même créé sa propre ferme, en plus de son emploi d'enseignant. 

"Travailler la terre m'apaise, me rassure" nous a-t-il confié. Après tout ce qu'il a traversé pour arriver jusqu'à nous. Le désert libyen, la Méditerranée... il trouve du réconfort à venir jardiner avec Bernard, le retraité. 

Et, grâce au collectif, Umbadi a rencontré Yannick. Un maraîcher bio, installé près de Pontcharra depuis 7 ans. Bientôt, il va partir vivre en Bolivie avec sa petite famille, pendant au moins un an. Yannick cherche quelqu'un pour prendre soin de ses cultures pendant ce temps.

Le même amour de la terre rassemble les deux hommes.


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Beaucoup de questions


Le collectif "Un toit sur un plateau" héberge aussi, à tour de rôle, des hommes seuls. Une dizaine de familles se sont portées volontaires pour cet accueil "tournant". Et cette expérience leur a beaucoup apporté. Aux enfants comme aux parents. Petit à petit, les réfugiés se sont confié. Sur les difficultés de leur vie d'avant. A cent lieues de nos petits soucis. 

Ces rencontres soulèvent aussi beaucoup de questions au sein des familles, au sein du collectif tout entier. Sur la politique de l'Etat français en matière d'asile, sur l'engagement citoyen. 

Les avis sont divisés quant à savoir jusqu'où aller. Si, par exemple, l'Etat décide de ne pas accorder l'asile, de renvoyer ces réfugiés dans leur pays d'origine, faut-il continuer à les aider ? Quitte à agir dans l'illégalité ?

Au départ, en principe, la réponse pouvait paraître simple. Mais une fois qu'on a tissé des liens, le problème apparaît dans toute sa complexité. 

Autre question qui agite le collectif, après plus d'un an d'action : faut-il héberger temporairement, pratiquer un certain "turn-over", pour aider plus de réfugiés, ou accueillir sans limite de temps, pour favoriser l'intégration ?!


Un toit sur un plateau 4/4



En Isère, l'Accueil Demandeurs d'Asile a recensé une douzaine de collectifs d'hébergeurs citoyens comme "Un toit sur un plateau". Dans le Vercors, le Trièves, à La Mure, Herbeys, Saint-Antoine l'Abbaye, Rives, Revel, entre autres. Ils permettent d'offrir un toit aux réfugiés qui ne trouvent pas de place dans le dispositif d'Etat. 

247 demandeurs d'asile sans hébergement ont en effet été enregistrés par l'ADA en 2016. Parmi eux, 32 hommes, 5 femmes et 15 familles (environ 60 personnes) ont été ainsi accueillis par les collectifs d'habitants. 

Sans compter le réseau Welcome, et l'initiative Réfugiés bienvenue