Italie : avec la réouverture de la frontière, les migrants de retour... mais en sens inverse

Si la réouverture des frontières entre la France et l'Italie le 16 juin n'a pas provoqué de ruée des touristes, elle marque le retour des migrants. Certains, qui étaient passés en France, font le chemin inverse depuis quelques jours.
- Photo d'illustration - Des barrières ferment l'accès au col du Petit Saint-Bernard, reliant la France à l'Italie. L'Italie a rouvert ses frontières aux touristes de l'UE depuis le 3 juin.
- Photo d'illustration - Des barrières ferment l'accès au col du Petit Saint-Bernard, reliant la France à l'Italie. L'Italie a rouvert ses frontières aux touristes de l'UE depuis le 3 juin. © Vincent Isore / IP3 PRESS / MAXPPP

Depuis lundi 15 juin, des grands cols du Mont Cenis ou du petit Saint-Bernard, jusqu’au tunnel du Fréjus ou du Mont-Blanc, ou plus au sud à Montgenèvre chez nos voisins des Hautes-Alpes ; partout on a fêté ou l’on fêtera pendant l’été la réouverture de tous les itinéraires d’accès à l’Italie voisine. Pas de liesse, ni de ruée, mais un phénomène surprenant : le retour sur nos frontières, mais cette fois-ci de la France vers l’Italie, contrairement à l’hiver 2017-2018, de migrants sans-papiers.

"Moi, en Italie…mais je n’ai jamais cessé d’y aller, même pendant le confinement", s’étonne Antonio… à Modane en Savoie.

"Quand le BTP va, tout va !", un proverbe qu’Antonio, agent du secteur des bâtiments et travaux public a depuis longtemps fait sien. "Mon chantier sur trouve à Bardonecchia (en Italie), alors, moi, en tant que professionnel on m’a toujours laissé passer. Et puis, les gens de la PAF, je les connais tous, ils viennent manger à la pizzeria de ma femme à Modane, alors… ".

Pas certain que les agents de la Police de l’air et des frontières partagent l’avis d’Antonio sur la facilité à passer la frontière en période de confinement. Antonio bénéficiait d’une dérogation en tant que professionnel. L’un des neuf cas de "laisser-passer" prévus par le gouvernement français en mars dernier, à l’heure du confinement.

"Par contre, depuis lundi, ma femme n’a pas vraiment vu de changement sur la fréquentation de sa pizzeria. Je ne parle pas des italiens, qui ne s’arrêtent évidemment pas dans les restaurants italiens quand ils viennent en France. Mais à part 3, 4 motards qui allaient en haute Maurienne, je pense qu’il va falloir attendre l’été pour mesurer le vrai effet de la réouverture de la frontière",  concède-t-il tout de même.
 

Une réouverture au pas… de larve !

"Il ne faut pas croire que l’on va retrouver de sitôt au tunnel du Fréjus un trafic équivalent à celui d’avant le confinement", explique de Chambéry, Jean-René Ruez, le directeur de la police aux frontières de la Savoie. "Quand du jour au lendemain, vous ne voyez plus passer aucun bus de touristes, et que le trafic de véhicules légers chute de 92% par rapport à l’an dernier, il faudra plus de quelques jours, voire quelques mois pour retrouver les niveaux de janvier dernier."

"C’est vrai que la réouverture de la frontière ne nous a pas vraiment chamboulé, complète Jean-Claude Raffin, le maire de Modane. A part nos pharmacies qui reçoivent beaucoup la visite des italiens, notre supermarché où ils s’approvisionnent en produits français, ce n’est pas encore la vie d’avant."

Une tempérance savoyarde, qui contraste quelque peu avec le soulagement ressenti à l’autre bout du tunnel. A Bardonecchia, le bureau du maire Francesco Avato, semble déjà être en branle-bas de combat pour l’été. "Cette réouverture était indispensable pour notre station. Là, on peut enfin préparer l’accueil de nos touristes français mais surtout turinois et milanais", commente l’édile piémontais.

"On a même déjà fêté la réouverture avec nos voisins des Hautes-alpes", poursuit-il.

Lundi dernier, élus français des Hautes-Alpes et italiens de Bardonecchia se sont retrouvés pour enlever symboliquement les blocs de béton qui coupaient l’accès à Briançon par le col della Scala (des Echelles).

"Mais j’ai eu Jean-Claude au téléphone, hier. On a convenu de se voir le plus vite possible pour déjeuner ensemble", pondère, visiblement dans un souci de parité avec ses homologues savoyards, le maire de Bardonecchia.
 

Retour des migrants : une poignée plus qu’une ruée

Pour les locaux, nul doute que le retour à la normale de leur vie transfrontalière reprendra son cours petit à petit. Pas de surprise de ce côté-là.

En revanche, un phénomène nouveau a retenu l’attention des autorités, sous la forme d’un voyage retour inattendu : celui de certains migrants sans-papiers d’Afrique.

Débarqués en masse aux portes de l’Italie lors de l’hiver 2017/2018. Désireux de passer la frontière avec la France coûte que coûte, souvent au prix de leurs vies. Donnant l’assaut aux cols du Mont Cenis, de l’Echelle ou de Montgenèvre avec la seule fortune de leurs blousons rappés et de leurs tennis, ils avaient mobilisé police, médias, et ONG leur venant en secours. Deux ans après, aux portes de l’été… en voici certains de retour.

"Il y a quelques jours, trois migrants ont été interceptés dans le tunnel ferroviaire du Fréjus par les polices italiennes et françaises", confie le maire de Bardonecchia. "C’est vrai que l’on constate le retour de quelques migrants qui essaient principalement de passer en France par le train. Mais en volume, cela n’a rien de commun avec le cauchemar que nous avons vécu il y a 2 hivers maintenant, où on voyait de véritable files indiennes de migrants le long des routes d’accès aux cols avec la France."
 

L’appel de la régularisation

"Il n’y a pas de quoi s’alarmer", précise le directeur départemental de la Police aux frontières savoyardes. "Depuis la publication du décret de régularisation des sans-papiers décidé par le gouvernement italien, fin mai, ce ne sont qu’une trentaine de migrants que nous avons empêché de passer. On essaie de les interpeller avant que nos collègues italiens ne les stoppent. Pour éviter qu’ils ne nous les renvoient et que cela se traduise par une demande de réadmission sur le territoire français, toujours compliquée à gérer administrativement", explique Jean René Ruez.

La raison de ce voyage-retour des migrants sur nos frontières alpines est donc là : un décret signé, début mai, par la ministre de l’agriculture italienne, Teresa Bellanova. Son idée était de régulariser temporairement, pour 6 mois renouvelables, les sans-papiers ayant travaillé dans le secteur agricole, ou comme aide à domicile.

"Un appel d’air lancé à tous les clandestins" avait tonné l’extrême droite de la chambre des députés italienne. "La porte ouverte à 600 milles clandestins", avait même proclamé giorgia Meloni, l’allié de l’ex-ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini.

Une "nouvelle invasion" de l’Italie qui n’a donc pas eu lieu…loin de là.

Un mois et demi après le décret, seuls 13 000 sans-papiers auraient présenté une demande de régularisation d’après le ministère de l’intérieur italien. A des années lumières du demi-million de clandestins… et même très loin des 220 000 régularisations prévues par la ministre auteure du décret "assassin", dépeint par ses opposants.
 

Contrôles à l’embarquement garantis pour l’été

Quoiqu’il en soit de la faible importance de ce renouveau des routes alpines de migration, une réunion entre les polices des frontières française et italienne a tout de même eu lieu jeudi dernier à Modane. Pour travailler plus étroitement et retrouver un peu de la confiance perdue pendant l’hiver terrible des migrants dans les Alpes. De novembre 2017 et jusqu’à l’été 2018, les déclarations anti-françaises fracassantes de l’alors ministre de l’intérieur Matteo Salvini, et les contrôles de migrants parfois maladroits des forces de l’ordre françaises jusqu’en territoire italien n’avaient pas aidé les polices des deux pays à œuvrer ensemble.

Cette fois-ci, contrôles dans les gares et surveillance routière côté italien, contrôles à l’embarquement en gare de Paris (gare de Lyon), de Lyon Saint-Exupéry et Chambéry, côté français. L’été semble devoir se placer sous le signe d’un tranquille retour à la normale pour résidents et touristes de passage sur la frontière. Et sous celui d’un retour à la case départ, pour des migrants dont la seule norme s’apparente à une quête sans fin.

 

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