« J’ai un lien ombilical, vital avec le Cantal, les paysages » confie Marie-Hélène Lafon, prix Renaudot 2020

Fin novembre 2020, l’Auvergnate Marie-Hélène Lafon a reçu le prestigieux prix Renaudot pour « Histoire du fils ». Originaire du Cantal, l’écrivaine est très attachée à ce département. Elle nous explique pourquoi.

Lundi 30 novembre, l'écrivaine originaire du Cantal, Marie-Hélène Lafon a reçu le prix Renaudot 2020 pour son roman "Histoire du fils".
Lundi 30 novembre, l'écrivaine originaire du Cantal, Marie-Hélène Lafon a reçu le prix Renaudot 2020 pour son roman "Histoire du fils". © Jérémie FULLERINGER / MAXPPP

Un mois après l’attribution du prestigieux prix Renaudot, le 30 novembre dernier, Marie-Hélène Lafon n’en revient toujours pas d’avoir été distinguée. Le prix littéraire a propulsé son « Histoire du fils », aux éditions Buchet-Chastel, parmi les meilleures ventes de livres. Originaire du Cantal, l’écrivaine confie : « C’est absolument incontestable, le prix a eu un effet. Si les prix littéraires de l’automne, Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis suscitent un tel engouement dans la profession c’est parce qu’il y a un effet sur les ventes absolument indéniable. Je ne l’avais jamais mesuré, n’ayant jamais jusqu’à présent eu l’un ou l’autre de ces prix. Mon livre avait déjà la chance d’être très lisible avant l’attribution du prix et d’être parmi les 15 premières ventes de la rentrée littéraire. Pour un livre comme le mien, c’était déjà une bonne chose. Je me réjouis de l’effet du prix sur les ventes et cela ne finit pas de me surprendre. Il y a les chiffres GFK, le baromètre qui mesure les ventes d’une façon très rigoureuse : on a dépassé les 110 000 exemplaires. Tout est relatif, l’effet Goncourt est beaucoup plus important, tout comme l’effet Goncourt des lycéens. En ce qui me concerne, depuis que je publie, je n’ai fait aucune concession à l’air du temps, en matière de langue, de construction narrative, ni en termes de stratégie éditoriale car je suis restée fidèle au même éditeur depuis 20 ans, ce qui est complètement stupéfiant dans le paysage littéraire contemporain, quand l’éditeur est un éditeur comme le mien, c’est-à-dire, qui n’est pas considéré comme dominant la place littéraire française. Ce n’est pas Gallimard, Grasset ou Seuil. Tout ça est tout à fait stupéfiant et je m’en réjouis ».

Chacun porte en soi son pays premier

Dans son dernier roman, ses personnages évoluent entre Paris, le Lot et le Cantal. Ce dernier département qui l’a vu naître, elle y est viscéralement attachée : « Je dis toujours que c’est le pays premier, auquel je suis d’autant plus attachée peut-être que je m’en suis arrachée. J’y passe 10 semaines par an. Cette année 2020, j’y aurais passé beaucoup plus de temps puisque j’y ai passé le confinement et l’été. J’ai un lien ombilical, vital avec le Cantal, les paysages, avec ce que j’appelle les choses vertes, les arbres nus, le vent, la nuit, les rivières. C’est quelque chose d’organique, d’extrêmement puissant, qui s’est mis en place dans l’enfance et qui ne m’a jamais quittée, abandonnée, dans l’hiver des villes, puisque je vis à Paris depuis 40 ans.  C’est vraiment un lien vital dont je ne fais pas une religion. Je comprends tout à fait que d’autres puissent avoir un rapport très différent au lieu d’origine. En ce qui me concerne, cela se passe comme ça et ça me fait du bien. Je ne suis pas du tout dans un rapport nostalgique et douloureux. C’est une force pour moi, une chance. Je dis même parfois que c’est une grâce. Je ne fais pas non plus une religion du Cantal ni de l’Auvergne. Chacun porte en soi son pays premier. J’ai des lecteurs partout en France et un peu ailleurs aussi qui n’ont jamais mis un pied dans le Cantal et s’en contrefichent complètement. Mais ils me disent que ce rapport au pays où on a commencé d’être, lieu et milieu, dans mon cas, paysan, est un rapport qu’ils reconnaissent, quand bien même ils sont issus du bas Poitou ou d’Alsace. C’est quelque chose d’archaïque et irréductible, mais cela ne se laisse pas enfermer dans un régionalisme étroit. J’ai bien constaté depuis 20 ans qu’on ne m’a jamais cantonné dans ce registre-là, dans le registre régionaliste ou roman de terroir, alors que nombre de mes personnages sont des paysans du Cantal ».

L'éveil des sens

Une terre qu’elle décrit avec précision, avec poésie. Elle aime les descriptions sensorielles. Marie-Hélène Lafon souligne : « Mon rapport au monde est très organique. C’est très lié au fait que j’ai vécu mes premières années, non seulement dans un pays rural mais en plus dans le monde paysan. On est d’emblée plongés dans des gestes, des rituels, des travaux qui vous empoignent par tous les sens. Cette perception-là du monde m’est restée. Mon écriture est extrêmement sensorielle aussi. Pour moi écrire c’est incarner le monde, ce qui est un sacré programme, ça veut dire donner chair, et pour faire chair sur du papier, il faut mettre en branle tous les sens que l’on se connaît et tous les autres qui n’ont pas de nom. Il faut aussi, si possible, ébranler les sens du lecteur. Il faut qu’il sente l’odeur de neige bleue qui est dans le premier tableau du roman, le parfum de la mère d’Armand. La neige bleue au bord du bois, ça n’est pas rien. Avec les mots, il faut essayer de la faire glisser sur la page. C’est mon travail, c’est ma place dans le monde. J’ai la chance de pouvoir constater que nombre de lecteurs y sont sensibles ».

Son lien avec le public

Malgré 13 romans à son actif, Marie-Hélène Lafon n’était jusque-là pas connue du grand public. Ce prix Renaudot lui a apporté une renommée et une médiatisation soudaines. Mais COVID oblige, elle a dû rester encore à l’écart. Elle explique : « Depuis 20 ans, j’ai construit un rapport avec le public, d’abord un noyau très discret, depuis une dizaine d’années, né avec "L’annonce", un de mes romans qui a été plus visible puis le noyau de lecteurs s’est élargi. J’ai construit cette relation avec le public depuis très longtemps à travers le maillage serré de rencontres en librairie et en médiathèque. Là ce n’est qu’un changement d’échelle pour moi. La rencontre avec le public, les échanges, sont présents dans ma vie depuis quasiment mon premier roman. C’est un changement d’échelle mais en même temps les circonstances sont complètement exceptionnelles. Normalement, si on n’était pas en période COVID, évidemment qu’il y aurait eu une explosion du rythme des demandes et éventuellement des rencontres. Mais là, il n’y a pas tout ça. Tout ce qui était prévu avant même le Renaudot est reporté. On ne peut pas dépasser les jauges dans les librairies et les médiathèques. On ne peut faire de rencontres qu’à dose homéopathique. A Clermont-Ferrand je suis allée faire des signatures aux Volcans et à La Librairie, mais de façon très encadrée pour respecter les mesures sanitaires. En ce qui me concerne, cette explosion du coefficient d’exposition publique, liée au prix, je ne l’aurais pas vraiment connue, dans la mesure où l’effet COVID gèle tout. C’est tout à fait étrange ».

 

 

 

J’ai fait confiance au lecteur et je n’en suis pas déçue 

Dans son « Histoire du fils », l’écrivaine cantalienne fait le récit d’une saga qui court sur un siècle, de 1908 à 2008. Un vrai tour de force accompli en moins de 200 pages. Marie-Hélène Lafon confie : « Je ne sais pas si c’est un tour de force mais en ce qui me concerne il s’agit d’une nécessité. J’écris toujours à l’os, j’écris court, j’écris serré. C’est presque une question d’esthétique. Je ne supporte pas la dilatation, le verbiage, ce qui me paraît relever de l’inutile dans mon propre travail : j’ai besoin de quelque chose d'extrêmement serré. J’en ai usé avec cette histoire comme avec tous mes précédents livres. Entre le moment où ce matériau m’a été fourni par le réel, puisque je ne l’invente pas, c’est une histoire vraie dont je me suis inspirée, à l’été 2012, et le moment où j’ai vraiment commencé le chantier, j’ai laissé passer plusieurs années de décantation. Quand j’ai ouvert le chantier, je me suis retrouvée avec ce qui restait une fois que le temps était passé dessus. Il me restait les motifs de 12 tableaux. C’est faussement modeste, mais je ne sais pas faire autrement que de ramasser autour de ce qui me paraît être l’os, c’est-à-dire l’essentiel. En revanche, la chronologie très particulière s’est imposée d’elle-même, je l’ai retouchée dans un second temps. Là encore je ne me suis pas dit que c’était trop compliqué. J’ai travaillé, j’ai donné suffisamment d’indices et d’éléments pour rendre la plus fluide possible. En même temps j’ai fait confiance au lecteur et je n’en suis pas déçue ».

Pas de dialogues

Elle aime jouer avec son lecteur. « Il n’y a jamais de dialogues dans mes livres. Je crois que le lecteur adore être dérouté. Le lecteur est un athlète. Ce qui me stupéfie est de penser qu’il ne faut pas dérouter le lecteur mais il a beaucoup plus de capacités d’étonnement, d’agilité, de se laisser détourner des sentiers plus ordinairement battus qu’on pourrait le croire. Ce qui me fait très plaisir est que ce soit autour de ce livre-là, dans une volonté qui n’est pas moins acrobatique que pour d’autres livres que j’ai écrits. Il y a quelque chose dans la chronologie qui est quand même singulier, qui met le lecteur en tension. C’est autour de ce livre-là que cet engouement s’est produit. C’est plutôt bon signe et cela montre que le lecteur est curieux. Il veut bien qu’on le déroute » raconte-t-elle.

Après avoir passé quelques jours dans le Cantal, Marie-Hélène Lafon est retournée à Paris. Elle y enseigne les lettres classiques dans un collège, tout en consacrant beaucoup de temps à l’écriture. « C’est ma double vie » conclut-elle avec humour.

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