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Kevin et Sofiane: sur quels faits les jurés vont-ils trancher?

© AFP
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Grâce à des éléments que France 3 Alpes a pu se procurer, le récit de la soirée du 28 septembre 2012 se fait plus précis. C'est sur ces détails que le procès des meurtriers présumés de Kevin et Sofiane va se jouer devant la cour d'assises des mineurs de Grenoble.

Par Claire Digiacomi

Ce 28 septembre 2012, dans l’après-midi, Mohamed E. est en quartier libre. Le militaire fait un tour au centre commercial avec un ami. Il est plus de 18 heures quand sa mère lui téléphone.

Au bout du fil, elle est affolée. Elle a vu le petit frère de Mohamed, Sid-Ahmed, se battre contre plusieurs jeunes. Blessé, il serait rentré rincer le sang qu’il avait sur le visage, et aurait demandé à sa mère où était le poing américain. Il serait redescendu sans qu’elle puisse l’en empêcher.

Les prémices

 / © A hauteur du tramway Marie Curie, près du lycée du même nom, Sid-Ahmed règle ses comptes avec des jeunes du quartier des Granges d’Echirolles. A l'origine de l'affaire, un "mauvais regard" entre l'un de ces jeunes d'Echirolles, Wilfried Noubissi, et un ami de Sid-Ahmed. Une rivalité pour une fille.

Mohamed, le grand frère de 20 ans, ne tarde pas à arriver sur les lieux, accompagné de plusieurs amis du quartier de la Villeneuve prévenus par téléphone. Il leur a dit avoir besoin d’eux pour "dépatouiller une embrouille". Muni d’une bombe lacrymogène, Mohamed asperge Wilfried. La bande des Granges prend la fuite.

Mais, même victorieux, les gars de la Villeneuve ne veulent pas à en rester là. Ils tiennent à "mettre les choses au clair". Vers 20 heures, ils se rendent dans le quartier des Granges à bord de plusieurs scooters. Wilfried est là, accompagné de quelques amis et de son grand frère, Kevin. Ce dernier gifle Mohamed, lui faisant remarquer qu’il s’est attaqué à plus jeune que lui, et lui demande de s’excuser.

Une bagarre éclate, avant que Mohamed ne finisse par présenter ses excuses. Avant de partir, un de ses amis "s’est pris la tête" avec les gamins des Granges, d’après un jeune présent ce jour-là. "Il a dit (à "un jeune Noir des Granges") qu’il reviendrait pour lui donner des coups mais qu’il ne voulait pas se bagarrer maintenant."

L'affrontement

Place des Géants, Grenoble La Villeneuve / © Il n’est pas encore 21 heures, la nuit est tombée. Place des Géants, dans le quartier de la Villeneuve, une vingtaine de jeunes traîne encore. C’est le groupe de Mohamed, qui pense avoir subi "une défaite" et veut sauver l’honneur. Mohamed, décrit comme sociable, même s'il peut se montrer impulsif et violent, dira avoir voulu empêcher les petits frères de faire des bêtises. On décide de retourner aux Granges, en scooter pour certains, à pied pour d’autres. C’est "l’effet boule de neige" dont parlera Mohamed aux enquêteurs.

A Echirolles, Wilfried et ses amis vont dîner. En traversant le parc Maurice Thorez pour se rendre à leur voiture, ils croisent trois ou quatre jeunes armés. Les hostilités reprennent. Les gars de la Villeneuve venus à pied arriveront quelques minutes plus tard pour regarnir les rangs.

La rixe dure moins de cinq minutes. Certains jeunes de la Villeneuve sont alcoolisés. L’un d’eux vient de descendre une bouteille de vodka, qu’il cassera sur le crâne de Sofiane Tadbirt. "Instinctivement, sans faire exprès, j’ai tapé. C’est involontaire comme quand on se fait piquer par une guêpe et qu’on a un geste de réflexe. Je ne sais pas qui était dessous", confiera-t-il aux policiers. Dans les rangs de la Villeneuve, il y a aussi un couteau, un ou deux marteaux, un pistolet à grenaille, une massette, un tournevis. Il y a même un chien. Un "staff" ou un "pitt", d’après un jeune de la Villeneuve.

Ils sont près d’une quinzaine. D’après la police, ils auraient été galvanisés par cet effet de groupe, persuadés que cela leur garantirait l’anonymat si les choses tournaient mal. En face, les jeunes des Granges, non armés, ne sont que quatre. Wilfried et trois autres amis ont en effet quitté les lieux, sur les conseils de Kevin.

"Une scène de guerre"

 / © France 3 Alpes Des témoins décrivent une lutte violente, des râles et des cris de rage. "Franchement, je n’ai pas cherché à comprendre, je lui ai rentré dedans… à celui qui est décédé… un Noir… coups de poing et coup de pied", raconte un jeune de la Villeneuve à la police. "Après il a essayé de partir en courant, à partir de ce moment-là, c’est parti en cacahuète". L’un des accusés décrira deux mêlées, l’une sur Sofiane, l’autre sur Kevin.

Un ami de Kevin, appelé par téléphone pour leur venir en aide, raconte avoir découvert "une scène de guerre". "J’ai tourné Kevin sur le dos, raconte le jeune homme. J’ai pris sa tête dans mes mains, il tremblait, les yeux sont révulsés, j’ai ôté son gilet, c’est alors que j’ai vu sur le côté une plaie enflée où il avait pris un coup de couteau". Les médecins légistes concluront que la plaie à l’arcade sourcilière constatée sur son corps pouvait correspondre au tir d’un projectile de type grenaille, tiré à une distance de l’ordre de 15 à 20 millimètres.

Kevin Noubissi est mort pendant son transfert à l’hôpital, à 21 heures 45. Pour sa mère, il était un garçon facile à élever. Un jeune homme sans histoire, qui avait réussi ses études (il souhaitait s’inscrire à l’Institut d’administration des entreprises de Grenoble). Depuis le décès de son père, il avait pris une place importante dans la famille.

Aurélie Noubissi, la mère de Kevin. / © France 3 Alpes
Aurélie Noubissi, la mère de Kevin. / © France 3 Alpes

L'ami trouve aussi Sofiane, conscient, allongé sur le dos: "J’ai voulu lui soulever la tête, il y avait du sang partout, il m’a dit de le laisser au sol car il avait du mal à respirer." Sofiane meurt au centre hospitalier le lendemain à 10 heures. Ses parents décriront un jeune homme très engagé dans la vie associative et dans sa vie professionnelle, malgré un échec au bac. A la maison, il jouait le rôle de grand frère.

"Reviens pas, ils vont te tuer"

Le week-end suivant les faits, plusieurs jeunes de la Villeneuve tentent de se faire oublier en restant chez des amis ou de la famille. Certains jettent leur téléphone portable, "par réflexe", diront-ils à la police.

L'un d'eux se rend chez sa tante trois jours après le drame. Il n’a pas prévenu et n’a qu’un sac sur son dos. "Tu as entendu ce qu’il s’est passé à Echirolles, il y a un jeune qui est mort, j’étais pas loin, j’ai vu le jeune tomber et ça m’a fait bizarre", lui dit le garçon de 19 ans. Sa tante lui conseille d’en parler à la police. Peut-être vexé, il part au bout d’une demi-heure seulement.

Un autre rejoint la région parisienne dès le 29 septembre, pour aller chez un de ses oncles. "Reviens pas, ils vont te tuer", lui aurait dit un ami par téléphone. Soixante jeunes des Granges seraient à sa recherche. En fin d’après-midi, il se rend finalement au poste de police de Cachan avec son oncle.

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