J-1 avant la retraite, le dernier voyage de Daniel, traminot stéphanois

 Daniel Ferreboeuf dans le dépôt des tramways de la STAS
Daniel Ferreboeuf dans le dépôt des tramways de la STAS

Pour son dernier jourde travail, Daniel a embarqué Antoine, son petit-fils, dans la cabine de son tramway stéphanois. C'est important qu'il connaisse le métier que son grand-père a exercé pendant 38 ans. 

Par Vincent Diguat

«Zéro, zéro, zéro !». Sa voix raisonne à l’entrée du siège de l’entreprise. Zéro comme si plus rien ne pouvait lui arriver. Un «zéro» qui chante «l’école est finie». Reste tout de même un dernier service a assuré.
Heureux et démonstratif, voilà Daniel Ferreboeuf. A 60 ans, il marche d’un pas décidé vers le dépôt de la STAS (Société des Transports Stéphanois). Il marche vers la retraite, des vacances ad libitum, après 38 ans d’activité dans cette entreprise. L’homme est volubile et le comité d’accueil présent pour sa dernière tournée l’acclame à son arrivée. Il est tôt : 5h30 ce 14 novembre 2019, mais pour les «wattmen» comme on les appelle ici, les réveils à l’aube sont habituels. Dernier jour de travail, les accolades et félicitations fusent. Encore une tournée sur la ligne T1 et Daniel pourra songer sérieusement à sa future vie de retraité dans le Var.
 
C'est une tradition : lors de leur dernier jour de travail, la cravate et les vêtements des conducteurs de tramways de la STAS sont déchirés par des collègues. / © V.Diguat
C'est une tradition : lors de leur dernier jour de travail, la cravate et les vêtements des conducteurs de tramways de la STAS sont déchirés par des collègues. / © V.Diguat
 

Une vie de salarié dans une société en mouvement

Conducteur de tram, une fierté dans une ville comme Saint-Etienne. Les tramways font partie du paysage depuis 1879. Ils étaient alors tirés par des chevaux ! Fini depuis bien longtemps les bêtes de trait en centre-ville. Aujourd’hui, le décor a changé, le monde du travail également.
Lorsqu’il rentre dans l’entreprise en 1982, Daniel a déjà dans un coin de la tête la perspective d’une retraite anticipée : «on voyait partir les anciens, on se disait que ça allait nous arriver. A cette époque on partait à 55 ans». Il a aujourd’hui 60 ans et aura cotisé 170 trimestres. Les réformes passent et l’entreprise évolue. Pour le confort des conducteurs, des machines à café arrivent aux terminus. Autour du distributeur de boissons, les salariés refont le monde. Paradoxalement, depuis l’arrivée des machines, Daniel s’en trouve un peu plus éloigné du monde : «avant on allait au café en ville… Là, même si c’est pour notre confort ça nous isole».


Le travail : une expérience à transmettre

Fils de chauffeur routier, Daniel a marché dans les pas de son père. Ce biker, fondu de Harley-Davidson, revendique un goût prononcé pour les voyages. Il débute sa carrière comme chauffeur de bus en milieu rural en Haute-Loire avant de rejoindre l’ «urbain» à Saint-Etienne. Pour ce dernier jour, Antoine son petit-fils l’attend à un arrêt : «Je tenais à ce qu’il fasse le dernier tour avec moi, qu’il sache d’où il vient, ce que son grand-père faisait comme travail». Et même si c’est interdit, pour la dernière tournée de son «papy», Antoine s’installe dans la cabine de conducteur. Les yeux de Daniel pétillent. Il explique : «tu vois, j’ai fait plus d’1 million de kilomètres avec cette machine».  Antoine est fier : «c’est bien de savoir quel métier faisait son papy»… et Daniel de conclure : «pour ne pas refaire le même !».
 


Un «adieu» à l’entreprise, un «au revoir» aux copains

Le dernier kilomètre arrive, celui qui vient clore le chapitre d’une vie de travail.  Plus le tram avance, moins Daniel est volubile. Le silence prend place dans la cabine. Le conducteur a les yeux fixés sur les rails, mais c’est toute une carrière qu’il semble contempler : «ça sent l’écurie, la fin, les grandes vacances pour moi. C’est toute une vie de salarié qui s’arrête dans quelques mètres». Pas de larmes mais la gorge se noue. Ce dernier kilomètre semble une éternité. Arrivé à quai, Daniel se lève avant de soupirer ou plutôt d’expirer tel un sportif. Fin de la compétition : le travailleur a gagné le droit d’en profiter : «Trente-huit… Trente-huit. Au revoir» dit-il. Conclusion laconique, écho inversé à une carrière de quarante-deux ans.
De retour au siège de la STAS, Daniel reprend de la voix et son «zéro» raisonne à nouveau. La politesse lui impose de saluer et remercier le directeur. La reconnaissance est réciproque. Vient ensuite la tournée des amis, les «copains du boulot» qu’il reverra autour d’un pot. Et demain ? Demain… Daniel a une idée : «ne rien faire, se lever quand on le veut et regarder tomber la neige… qu’est-ce qu’on sera bien !».
 

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