Clermont-Ferrand : polémique sur l'allaitement, le restaurant Apicius victime d’une cabale sur les réseaux sociaux

A Clermont-Ferrand, depuis le mercredi 21 juillet, le restaurant étoilé Apicius est victime d’une cabale sur les réseaux sociaux. Accusé de n’avoir pas pris la réservation d’une femme qui voulait allaiter, il se défend de toute discrimination. La maman à l'origine de l'affaire maintient sa version.
A Clermont-Ferrand, une maman affirme avoir essuyé un refus de réservation dans un restaurant étoilé, alors qu'elle avait précisé qu'elle souhaitait allaiter. Image d'illustration.
A Clermont-Ferrand, une maman affirme avoir essuyé un refus de réservation dans un restaurant étoilé, alors qu'elle avait précisé qu'elle souhaitait allaiter. Image d'illustration. © Vincent Voegtlin / MAXPPP

C’est une publicité dont le restaurant Apicius à Clermont-Ferrand se serait bien passé. Depuis le mercredi 21 juillet, l’établissement une étoile au guide Michelin, est la cible de messages haineux sur les réseaux sociaux. Le restaurant a même reçu des menaces de mort. Tout est parti d’une simple demande de réservation. Morgane Dusser, 30 ans, une habitante de Cébazat, a deux enfants, une petite fille de 2 ans et demi et un petit garçon de 2 mois. Elle raconte sa mésaventure : « Mercredi 21 juillet, j’ai voulu réserver une table au restaurant Apicius car c’est notre restaurant préféré. Nous voulions fêter notre anniversaire de mariage et mes 30 ans. Quand j’ai appelé, j’ai posé une question : « Je voudrais réserver pour 2 personnes et un bébé. Est-ce qu’il serait possible d’avoir un coin un peu isolé parce que j’allaite mon bébé ? ». La personne au téléphone, qui s’est présentée comme le maître-sommelier, me dit qu’elle ne peut garantir un coin isolé dans le restaurant. Je lui dis : « J’allaite mon bébé, coin isolé ou pas. Je vais le nourrir et je vous préviens surtout par rapport aux autres clients du restaurant ». Je n’ai aucun problème à allaiter publiquement mais je sais que dans un restaurant de ce standing, la clientèle peut être un peu rétrograde. Je ne veux pas que le restaurant se retrouve face à des plaintes des clients. Ce n’était pas une demande pour moi mais plus par rapport au restaurant. Le maître-sommelier me dit qu’il va voir avec sa responsable et pose le téléphone. J’entends une discussion en voix off. J’entends la patronne qui dit qu’ « on est dans un restaurant et que les gens n’ont pas à voir ça ». Je me suis demandée ce qu’il se passe. Le maître-sommelier reprend le téléphone et me dit que cela ne va pas être possible. Je lui dis que j’ai le droit de venir manger dans le restaurant mais que je n’ai pas le droit de donner à manger à mon bébé. Il répète qu’il est désolé mais que cela ne va pas être possible. Je raccroche et explique tout cela à mon mari. Il rappelle le restaurant, qui reste sur la même position. L’employé lui dit que cela ne sera pas possible. Mon mari lui demande ce qu’il se serait passé si on ne les avait pas prévenus. Il lui a répondu : « On vous aurait demandé d’aller allaiter dehors ». Si on a bien compris, la politique du restaurant est de satisfaire un maximum de clients et il se trouve que la majorité n’a pas besoin de voir des mamans qui allaitent ».

C’est la première fois que je me retrouve face à ce genre de comportement

La jeune maman poursuit : « Cela va faire presque 3 ans que j’allaite. C’est la première fois que je me retrouve face à ce genre de comportement. Il y a 3 ans, nous étions venus dîner chez Apicius. Tout s’était très bien passé, ils avaient été adorables. Ils avaient fait cuire davantage la viande à cause de la toxoplasmose. Ils avaient fait une sélection de fromages. Là, du coup, j’étais tellement en colère que j’avais la nausée. Même quand mon mari a rappelé, ils n’ont pas dit qu’il y avait un malentendu. Il y a avait une prise de position que j’ai ressentie contre l’allaitement public ».

Un emballement sur les réseaux sociaux

Depuis ce coup de fil, Morgane Dusser a raconté sa mésaventure sur les réseaux sociaux. Elle indique : « L’histoire est devenue virale même si je ne l’ai pas vraiment cherché. Je suis sur plusieurs groupes Facebook dont celui « Maman allaitante 63 » et je n’ai pas partagé mon histoire au départ. Je l’ai racontée sur une autre communauté Facebook de 4 000 personnes allaitantes. J’ai voulu raconter ce qui s’était passé, tellement j’étais choquée. Au final, ça a été un coup de pied dans la fourmilière. Je n’ai jamais incité les gens à contacter le restaurant mais des membres ont eu du cœur à aller sur Google. Ensuite j’ai partagé mon histoire sur mon compte Instagram. Mes stories ont été repartagée un très grand nombre de fois. J’ai même été contactée par une marque d’allaitement avec de très nombreux abonnés. Puis le soufflé est retombé et je n’ai jamais été contactée par le restaurant Apicius ».

Maintenant on subit un déchaînement et un harcèlement 

De son côté, le restaurant se défend de toute discrimination. La gérante a une autre vision des faits. D’autant plus que, depuis quelques jours, les messages haineux se multiplient. Très émue, Marguerite Zuchmanski, gérante du restaurant, explique : « Cela ne s’est pas passé du tout comme ça. Cela va très loin. On reçoit des insultes, des menaces de la part de personnes qu’on n’a jamais vues. Il y a du harcèlement sur de nombreux sites. Cette dame a appelé mon maître d’hôtel. Pour deux personnes, il y avait la possibilité de les accueillir. Elle a précisé qu’elle allaitait. Mais si une maman veut allaiter, il faut qu’elle se retrouve dans de bonnes conditions. Là, j’ai dit non car il restait une seule table et il faut respecter des distanciations avec le COVID. Une fois qu’il y a du monde, il fallait proposer à cette jeune maman un espace. Là, il n’y en avait pas. Cette dame allait être mal à l’aise, c’est pourquoi on a refusé. On voulait plus la protéger qu’autre chose. Mais quand elle a raccroché, son mari a rappelé et il est parti complètement en vrille. Le maître d’hôtel ne voulait pas entrer dans la polémique. Ils sont partis dans un déchaînement et le font sur de nombreux sites Internet. Ils nous ont assassinés. Cela prend des proportions terribles avec des menaces de mort. Je ne cherche pas la bagarre mais si ça continue on va être obligés de porter plainte. Il y a même des influenceuses qui travaillent pour des confrères qui partagent cette histoire : il y a conflit d’intérêt. Cela nuit à une réputation alors que c’est le travail de toute une vie de mon mari. C’est tout simplement une mauvaise interprétation de leur part ». Nous avons vu des messages sur la page Facebook du restaurant et sur la page Google.
 

Voici le genre de commentaires que l'on peut lire sur la page Google du restaurant.
Voici le genre de commentaires que l'on peut lire sur la page Google du restaurant. © Google

Nous avons eu accès à des captures d'écran confirmant les menaces de mort reçues. Nous avons choisi de ne pas les publier.
 

Je ne suis pas contre l’allaitement en public

La gérante poursuit : « Je ne suis pas contre l’allaitement en public. J’ai 3 enfants. J’ai allaité. Je suis devenue grand-mère. Ma fille a allaité. Il faut être complètement fou pour penser le contraire. Il faut que les gens viennent et comprennent. Si elle allaite, elle vient avec un landau ou une poussette. Pour cela, il faut de la place. Il y aussi les distanciations COVID à respecter. Je ne comprends pas ce déchaînement, même sur Trip Advisor. Qu’est-ce que je dois changer ? On nous prend pour cible. J’ai déjà reçu des mamans qui allaitent. Je ne comprends pas pourquoi on nous accuse. J’ai dit non car la dame allait venir avec un landau ou une poussette. On était plein et on ne pouvait pas accueillir les gens dans de bonnes conditions. Et maintenant on subit un déchaînement et un harcèlement ».

C’est de la diffamation et ça relève du pénal

Son mari, Arkadius Zuchmanski, chef et gérant du restaurant, ajoute : « Je reçois des menaces de mort de personnes qui ne sont jamais venues dans mon établissement. Cela prend des proportions terribles. C’est de la diffamation et ça relève du pénal. Je pense que le syndicat UMIH va porter plainte. C’est vraiment malsain. Comment une personne peut-elle nous accuser de quelque chose alors qu’elle n’est pas venue chez nous ? On ne se sent pas coupables. Nous sommes complets tous les soirs et si on avait accepté cette dame, on n’aurait pas respecté les règles. On ne lui a jamais dit qu’elle aurait dû allaiter dehors si elle ne nous avait pas prévenus ». Il ajoute : « Nous avons déjà accueilli des femmes qui allaitent. On fait souvent des baptêmes et il y a des femmes qui allaitent. Ce n’est pas logique de nous accuser de cela. Il y a des personnes qui ont créé des comptes Instagram éphémères pour s’en prendre à nous ».

Une plainte bientôt déposée

Cette histoire ne va pas s’arrêter là. Martine Courbon, présidente de l’UMIH 63, (Union des métiers de et de l’industrie de l’hôtellerie), indique : « L’UMIH va porter plainte contre ce harcèlement que mes collègues subissent. Marguerite n’a jamais refusé quoi que ce soit. C’est un concours de circonstances. L’UMIH n’est pas contre l’allaitement mais contre le harcèlement. J’ai rendez-vous ce mardi après-midi avec mon avocat pour porter plainte. Je ne comprends pas le déchaînement. On ne peut pas écrire que ce sont des cons et des voyous. Quand on les connaît, on sait très bien que ce qui se dit n’est pas vrai. Il y a une fois des clients qui se sont plaints de l’allaitement d’une femme dans ce restaurant ». Elle poursuit : « Marguerite n’a pas refusé à cette dame de venir. Elle n’avait pas simplement assez de place pour mettre la poussette. Tous les salons étaient complets. En plus, il faut respecter la distanciation ».

Cela ne choque personne de donner un biberon en public et là, c’est la même chose

Dans cette histoire, difficile d’y voir clair, tant les deux parties campent sur leurs positions. Virginie Orliac, sage-femme, membre de l’association Lact’écoute, précise : « Il y a eu un refus de réservation. Sur Clermont-Ferrand, on n’avait pas écho de ce genre de problème. On a entendu parler d’une femme giflée à Bordeaux parce qu’elle allaitait. L’allaitement dans un lieu public n’est pas interdit. Selon l’âge du bébé, il n’est pas toujours bien vu d’allaiter ne public. Il y a eu un cas récemment à Disneyland Paris. L’allaitement doit se faire partout, pas seulement à la maison. Je ne sais pas si cette affaire va se retourner contre le restaurant. Cela ne choque personne de donner un biberon en public et là, c’est la même chose. Cela devrait même être encouragé car l’allaitement maternel est un mode spontané et normal ».

L'allaitement en question

Sur la page de la communauté « Maman allaitante 63 », le sujet a fait énormément réagir. Plus de 80 commentaires y ont été postés en quelques jours. Frédérique, administratrice du groupe « Maman allaitante 63 », indique : « Je pense que ce n’est pas un cas isolé. On a écho régulièrement que cela dérange des gens. Souvent, quand on ne demande pas la permission et qu’on allaite, ça se passe mieux. Si on demande, c’est là qu’on essuie un refus. Tout dépend des personnes qu’on a en face de soi ». Julie, administratrice du groupe « Maman allaitante 63 » affirme : « Il y a des pays plus en avance que nous sur ces sujets, comme le Québec, l’Amérique du Sud, l’Afrique, les pays nordiques et la Suisse. Je pense que le projet de délit d’entrave à l’allaitement serait une bonne chose ». Maryline, administratrice du groupe « Maman allaitante 63 », qui allaite toujours sa fille de 8 mois, son quatrième enfant, confie : « J’allaite discrètement et je n’ai jamais eu de remarques. Je mets un linge, un lange ou un T-shirt par pudeur. C’est choquant de se voir refuser d’allaiter. Mais il faut allaiter discrètement. Au parc Le Pal récemment, une maman a essuyé une réflexion de la part de clients qui ne voulaient pas la voir allaiter ».

Choquée et outrée 

Morgane Dusser est quant à elle « choquée et outrée » par l’emballement de cette affaire et les menaces de mort à l’encontre du restaurateur. Elle conclut : « Jusqu’à ce que cela vous arrive, on ne croit pas à cela, on se dit que les gens sont fous. Mais les fous sont partout en fait ! Je pense que c’est malheureux qu’on en arrive à créer un délit d’entrave à l’allaitement mais c’est nécessaire. On aimerait n’en avoir pas besoin. Maintenant quand je prends une réservation, je marche sur des œufs, selon le standing du restaurant. Là, c’était un restaurant étoilé et je ne voulais pas qu’il subisse des critiques de la part de leur clientèle. C’était une précaution vis-à-vis du restaurant. On ne m’aurait rien dit si mon fils avait été nourri au biberon ».

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