Coronavirus COVID 19 : « L’alerte aurait pu être donnée un mois plus tôt » selon un épidémiologiste

Laurent Gerbaud est épidémiologiste et chef du pôle de santé publique du CHU de Clermont-Ferrand. Il a participé à une étude de la propagation du COVID 19 dans le Haut-Rhin. Pour lui, l’épidémie a circulé dès le mois de janvier.
 
Selon Laurent Gerbaud, épidémiologiste à Clermont-Ferrand, le confinement généralisé aurait pu être évité.
Selon Laurent Gerbaud, épidémiologiste à Clermont-Ferrand, le confinement généralisé aurait pu être évité. © Jérémie FULLERINGER / MAXPPP
C’est une étude dont les conclusions risquent de faire grand bruit. Laurent Gerbaud est épidémiologiste et chef du pôle de santé publique du CHU de Clermont-Ferrand. Il a mené une étude de la propagation du coronavirus COVID 19 dans le Haut-Rhin. Selon les premières conclusions, la pandémie a commencé bien avant le rassemblement évangélique à Bourtzwiller. La veille sanitaire aurait aussi montré des signes de défaillance. Il a accepté de répondre à nos questions.

Question : Comment avez-vous mené votre étude ?

Réponse : "Notre étude a été menée via le CNRS et l’Institut Pascal. Elle a été faite à la demande de médecins du Haut-Rhin qui ont essayé de comprendre ce qui s’est passé en janvier-février-mars, et notamment lors de la réunion d’une église évangélique « La porte ouverte chrétienne ». Il y avait des médecins, notamment un médecin du SAMU de Mulhouse, qui estimaient que les choses avaient démarré beaucoup plus tôt. On a mené une double enquête. On a à la fois des données d’un service d’urgence de Mulhouse et on a fait une enquête au niveau de la population, notamment par Internet, pour qu’ils nous disent à quel moment ils s’étaient sentis malades et quels étaient les signes de la maladie. On a une déclaration populationnelle, sans preuve microbiologique que c’était du coronavirus. On a beaucoup travaillé ces données pour voir si les enfants avaient été touchés au même niveau que les adultes. Dans ce que l’on a décrit, les enfants sont très peu touchés. On remarqué que la perte du goût et de l’odorat évolue comme le reste des données. Environ 3 700 personnes ont répondu à notre étude".

Question : Que révèle votre étude ?

Réponse : "Pour nous, il y a eu un franchissement de seuil épidémiologique qui n’a pas lieu à la fin du mois de février ou au début du mois de mars mais qui a lieu entre le 27 janvier et le 2 février. Autrement dit, l’épidémie était présente à la fin du mois de janvier et quand il y a eu le rassemblement évangélique, l’épidémie était déjà en place. Ce n’est pas cette réunion qui a créé l’épidémie dans le Haut-Rhin mais comme les gens venaient de toute la France et que 2 000 personnes sont reparties, c’est cette réunion qui a créé la dispersion dans toute la France. L’alerte aurait pu être donnée un mois plus tôt".

Question : Quelles conclusions tirez-vous pour le moment ?

Réponse : "Notre conclusion est qu’il y a une grosse défaillance du système d’information. On n’a pas été capable de repérer ce qui s’est passé réellement en termes d’épidémie. De plus on n’est pas dans une situation comme pour la grippe mais on a une situation appelée supertransmetteuse, car le taux de reproduction peut monter à 6-8-10-12 personnes. Quand ces situations s’enchaînent les unes avec les autres, on arrive au débordement des services d’urgence. Si l’alerte avait été donnée un mois plus tôt, il n’y aurait pas eu nécessité de confinement généralisé en France. On aurait pu garder une logique de confinement partiel".

Question : Y a-t-il des conclusions à mener pour une éventuelle seconde vague ?

Réponse : "La seconde vague a lieu en ce moment. Les histoires de taux de reproduction moyen sont vraiment une mauvaise compréhension  du phénomène aléatoire lié au coronavirus. C’est un peu comme la rougeole. Pour cette maladie, le taux de reproduction peut être de 2 ou 3 mais il y a des situations où ce taux monte à 12 ou 18. Les gens sont dans des espaces confinés, il y a des repas en commun, il y a des espaces de travail ouverts. Pour moi la seconde vague a lieu en ce moment. Le problème est de savoir si elle va s’aggraver ou pas. Mais pour le savoir on n’a pas les instruments de pilotage nécessaires. Il faudrait faire des enquêtes auprès de la population. Avec des données de population, on peut anticiper".


Question : Comment analysez-vous la situation actuelle ?

Réponse : "On est un pays qui n’aime pas sa population. Les élites n’aiment pas les gens et pensent que les Français déclarent n’importe quoi. On fait des recommandations parfois peu compréhensives parce qu’on pense que les Français sont idiots. Je pense qu’on peut faire confiance aux Français, ils ne sont pas condamnés à la bêtise. Globalement nous sommes un peuple qui a une certaine intelligence, suffisante pour savoir gérer une épidémie. Quand un infectiologue parisien dit que c’est très bien que les gens jeunes attrapent le coronavirus, car ils en sont très peu malades, il a pour moi raison. C’est ce que l’on appelle l’immunité de groupe. Il se fait rentrer dans le lard, comme si les Français n’étaient pas capables de protéger leurs aînés". 
 
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