Coronavirus: dispositifs d'alerte en pharmacies ou centres commerciaux pour lutter contre les violences conjugales

Coronavirus : depuis le confinement qui a débuté le 17 mars, les violences conjugales ont augmenté de plus de 30% a indiqué le ministre de l'Intérieur la semaine dernière. / © MAXPPP
Coronavirus : depuis le confinement qui a débuté le 17 mars, les violences conjugales ont augmenté de plus de 30% a indiqué le ministre de l'Intérieur la semaine dernière. / © MAXPPP

Un système d'alerte pour les femmes victimes de violences de la part de leur conjoint sera mis en place dans les pharmacies, en cette période de confinement, a annoncé jeudi soir (26 mars) le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner. Explications

Par Dolores Mazzola


Piégées dans le huis-clos familial, les victimes de violences conjugales n'ont pas d'échappatoire. Le conjoint violent est toujours présent dans le foyer, ce qui rend bien plus difficile la possibilité d'appeler la police ou de donner l'alerte.

Cette hausse des violences conjugales était inévitable (Me Isabelle Steyer)


Le confinement mis en place depuis le mardi17 mars pour endiguer l'épidémie de coronavirus a eu pour conséquence une augmentation des violences conjugales, a indiqué le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner sur l'antenne de France 2, la semaine dernière.  "En zone gendarmerie", ces violences ont augmenté de "32% en une semaine", a-t-il indiqué. Le gouvernement a sollicité les pharmaciens pour être des relais des personnes battues, et donner l'alerte.

Une hausse des violences conjugales était non seulement prévisible, selon Me Isabelle Steyer, avocate parisienne spécialisée dans la défense de victimes de violences conjugales, mais "cette hausse des violences conjugales était inévitable".
"Avec le confinement, les violences au sein du foyer sont exacerbées, tout peut devenir source de violences, les hommes violents sont de plus en plus irritables,"
explique l'avocate, "et les violences jusque-là psychologiques peuvent également devenir physiques". Evoquant la récente tragédie de Tremblay-en-France, elle ajoute: "il ne faut pas oublier que les enfants sont aussi concernés."
 

Lutte contre les violences conjugales: les pharmacies mobilisées

Pour permettre aux femmes victimes de violences conjugales d'appeler à l'aide, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a expliqué qu'avec l'Ordre national des pharmaciens il avait été décidé de mettre en place un dispositif au sein des pharmacies pour alerter les forces de l'ordre.

Par exemple "dans la pharmacie, au moment où la femme qui peut être battue, se rend sans son mari" pour aller chercher des médicaments, il faut qu'elle "puisse donner l'alerte", a-t-il expliqué.
Dans l'hypothèse où son mari serait avec elle, le ministre de l'Intérieur a évoqué la possibilité que celle-ci utilise un "code", "par exemple: masque 19". L'utilisation d'un code est un système déjà mis en place en Espagne.

Des consignes seront données pour que les forces de l'ordre puissent "intervenir en urgence", a-t-il dit, en assurant que la lutte contre les violences conjugales était "une priorité".

C'est Me Isabelle Steyer qui avait avancé l'idée d'un relais en pharmacies. Aujourd'hui, elle précise qu'une "méthodologie" est indispensable. "L'idée est bonne mais on doit aussi mettre en place un protocole d'action," explique-t-elle. Il faut savoir "qui écoute" ces femmes victimes de violences conjugales et ce qui se passe ensuite". Autre possibilité selon elle : "pourquoi pas un relais clairement identifié au sein des équipes de policiers chargés d'effectuer les contrôles des mesures de confinement?"
 

Qu'en pense-t-on du côté des pharmaciens?

Seules les pharmacies disposant d'un local clos et d'un personnel habilité peuvent pratiquer les vaccinations / © France 3 Rhône-Alpes
Seules les pharmacies disposant d'un local clos et d'un personnel habilité peuvent pratiquer les vaccinations / © France 3 Rhône-Alpes


A Lyon, Véronique Nouri est responsable d'une officine de quartier, à Saint-Pierre de Vaise, dans le 9e arrondissement. Elle est également Présidente du Syndicat des Pharmaciens du Rhône. Pour cette professionnelle de santé, il s'agit d'une bonne idée. "Je suis contente que l'on fasse appel à nous et que l'on reconnaisse notre rôle de professionnel". Avec près de 21 000 officines en France, ouvertes sans rendez-vous et presque tous les jours, le maillage territorial est conséquent. "Mais aujourd'hui nous n'avons pas encore les modalités complètes de ce dispositif d'alerte," précise-t-elle.
Et si le conjoint violent est présent ? "Si on a des doutes, on trouvera un moyen de s'isoler, de se mettre à part dans un espace de confidentialité, tout en respectant les mesures barrière de rigueur," et d'ajouter

Il faudra qu'on soit encore plus attentifs à certains signes. (Véronique Nouri, Pharmacienne)


L'idée de faire appel aux pharmaciens pour permettre aux femmes battues de donner l'alerte n'intervient qu'après deux semaines de confinement, le dispositif n'intervient-il pas un peu tardivement ? "Il fallait multiplier les possibilités de prévenir les autorités, il fallait faire quelque chose face aux violences conjugales qui touchent les femmes et aussi des hommes," répond la Présidente du Syndicat des Pharmaciens du Rhône, "c'est peut-être un peu tard, mais il n'est jamais trop tard pour agir! Et en tant que professionnels de santé, on sera là !"

Pour le secteur associatif, les pharmaciens deviennent "des partenaires supplémentaires, des relais de plus sur le terrain pour faire connaître les dispositifs existants," explique Nathalie Exmelin, Directrice de l'association CIDFF07 qui accueille près de 500 femmes par an, en Ardèche. Mais l'essentiel, c'est aussi "le travail sur le long terme, un travail de longue haleine pour briser le cycle de la violence dont ces femmes sont victimes, pour leur permettre une prise de conscience, éviter l'isolement."
 

"Points contacts éphémères" dans les centres commerciaux

Parallèlement à l'annonce du dispositif déployé dans les pharmacies, la secrétaire d'État à l'Égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, a annoncé samedi 28 mars l'installation de "points d'accompagnement éphémères" dans des centres commerciaux pour accueillir les victimes de violences conjugales, dont la prise en charge est rendue compliquée. "Comme il est plus difficile de se déplacer, nous faisons en sorte que les dispositifs d'accompagnement aillent aux femmes", a expliqué Marlène Schiappa dans un entretien au Parisien (article payant). 

Ces "points d'accompagnement éphémères" seront installés dans des locaux "permettant la confidentialité mais assez vastes pour accueillir les femmes en respectant les mesures barrières", a-t-elle détaillé. Après la région parisienne, le dispositif devrait être déployé à Dijon, Rennes, Lyon... "Là où il y a un hypermarché ouvert", ajoute-t-elle, affirmant viser "une vingtaine de points dans les prochaines semaines". "En allant faire les courses, ces femmes trouveront une oreille attentive et un accès à leurs droits d'une manière innovante et efficace", estime la Secrétaire d'Etat.

Dans ce cadre là aussi, même si l'idée est bonne, la question de la "méthodologie" est soulevée par Me Steyer : "Qui écoute ces femmes, dans quelles conditions et que fait-on ensuite de ces témoignages?"

Parallèlement, Marlène Schiappa annonce un "fonds spécial financé par l'État d'un million d'euros pour aider les associations de terrain à s'adapter à la période". Elle promet également de financer "jusqu'à 20.000 nuitées d'hôtel pour que les femmes puissent fuir l'homme violent".

Ces récentes dispositions annoncées par Marlène Schiappa sont-elles suffisantes ? Pour Me Isabelle Steyer, "20 000 nuitées, ce n'est pas suffisant mais c'est un premier pas." La solution serait de permettre à ces femmes et à leurs enfants - "car elles ne doivent pas fuir le foyer sans leurs enfants" - d'avoir accès à des appartements ou des studios, pour y être confinées en toute sécurité.

Pour Nathalie Exmelin, directrice du CIDFF07, installé depuis 1984 en Ardèche, la crise sanitaire a précipité les choses mais pour ces femmes victimes de violences conjugales. La difficulté pour elles, c'est aussi de "quitter le foyer conjugal avec leurs enfants en pleine incertitude sanitaire," explique-t-elle, "certaines craignent aussi de mettre encore plus leurs enfants en danger à cause de l'épidémie."

Marlène Schiappa a avancé le chiffre de deux  féminicides depuis le début du confinement, le 17 mars. "Le confinement est une épreuve collective qui vient percuter l'histoire familiale et personnelle de chaque personne, la situation peut dégénérer à tout moment quand on vit avec une personne violente", rappelle-t-elle, inquiète que "les femmes se disent qu'elles doivent subir pendant le confinement". "Non ! Les dispositifs de l'Etat ne sont pas mis sur pause, ils sont même renforcés", assure-t-elle. Par ailleurs la secrétaire d'État a indiqué que "les juridictions pour les violences conjugales" avaient été laissées ouvertes.

RAPPEL : un numéro anonyme et gratuit 3919 a été mis en place
Le numéro pour la maltraitance infantile est le 119.

L'aide de la Région Auvergne Rhône-Alpes

Durant cette période de confinement, la Région Auvergne Rhône-Alpes annonce qu'elle a également décidé de renforcer son dispositif de mesures pour lutter contre les violences conjugales.
Parmi les mesures annoncées, la Région annonce notamment la mise à disposition de près de 60 nouveaux logements d’urgence pour héberger les femmes victimes de violences et leurs enfants, en complément du parc immobilier déjà financé par la Région.Autre mesure : la prise en charge des loyers et des besoins en alimentation pour les femmes bénéficiaires des nouveaux logements mis à disposition, en lien avec le tissu associatif.
La mise à disposition des internats des lycées à destination des acteurs de la lutte contre les violences conjugales afin d’accueillir en urgence les femmes victimes et leurs enfants. Pour un meilleur accompagnement, elle propose l'achat d’un abonnement à une plateforme de visioconférence pour maintenir le lien entre victimes et associations. 

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