Coronavirus. Lyon: "depuis le confinement, on n'a plus besoin de manger!" Elisabeth, malvoyante, s'agace de la situation

Les personnes atteintes de déficiences visuelles sont-elles les oubliées de la crise sanitaire ? Faute de bénévoles auxiliaires et accompagnateurs, certains n'ont pas de solution de repli. Entre problèmes concrets et isolement... 

© maxppp
"Au début du confinement, certaines personnes aveugles ou malvoyantes, même accompagnées de chiens guides, ont été rabrouées dans certains commerces" rapporte Elisabeth Milaneschi, membre et bénéficiaire de l'antenne lyonnaise de l'Association Valentin Haüy. Entrer dans un commerce ou une pharmacie est donc devenu plus un acte compliqué qu'il n'y parait pour certains déficients visuels.


"Agressivité" ambiante et peur d'être "rabroué "

 

Des remarques acerbes quand on franchi le seuil d'un magasin dont le niveau maximum de fréquentation est atteint pour cause de mesures sanitaires ..."On se fait engueuler, mais comment peut-on savoir, avant d'entrer, si il y a déjà deux personnes dans la boulangerie ou la pharmacie? " se demande-t-elle. 
Pas toujours facile non plus pour une personne malvoyante de trouver le bout d'une file d'attente "parfois très très longue " sur un trottoir encombré ou étroit. Des personnes aveugles ou malvoyantes, non accompagnées, redoutent à chaque sortie de s'attirer les foudres du premier venu à chaque "faux pas". 

Ni manque d'empathie, ni égoïsme. "Cette attitude indélicate, parfois agressive, traduit de l'angoisse et de l'anxiété face au virus et face à l'inconnu," selon la lyonnaise. Si elle fait preuve de compréhension, Elisabeth estime que certains font preuve parfois d'une "agressivité disproportionnée". Ces attitudes ne sont pas sans conséquences: "de nombreuses personnes isolées et atteintes de déficiences visuelles se sont repliées sur elle-même," a constaté cette bénéficiaire de l'Association Valentin Haüy. Peu de sorties par crainte de la contamination lorsque l'on vit seule mais aussi par crainte de "se faire rabrouer" à l'extérieur. De son côté, Gérard Muelas, non-voyant et membre de l'Association Valentin Haüy, n'a pas connu ce genre de mésaventure mais il n'est sorti que deux fois depuis le début du confinement. 
 

"Silence radio" et auxiliaires bénévoles aux abonnés absents 


Autre cause du repli sur soi et de l'isolement: la défection des bénévoles des différentes associations d'accompagnement. Ces bénévoles sont souvent des personnes âgées, donc des personnes dites à risques. A Lyon, l'antenne de l'association Valentin Haüy (AVH) a fermé "brutalement, trop brutalement", selon Elisabeth, privant par exemple les bénéficiaires d'un accès à la bibliothèque de livres Braille ou de livres sonores... De la lecture qui adoucit pourtant le confinement. Pas de permanence non plus de l'association. Le service devrait rouvrir prochainement indiquait aujourd'hui Gérard Muelas.

Plus grave, certains se retrouvent dépourvus "du jour au lendemain" d'une aide précieuse pour faire des courses de première nécessité. Les différents accompagnateurs et auxiliaires bénévoles, essentiellement des personnes âgées, ont répondu aux injonctions de confinement du gouvernement. Et pas de solution de remplacement pour les non-voyants isolés qui font appel à eux. 


"En fait, depuis le confinement, on n'a plus besoin de manger, ni d'aller chercher des piles pour ses appareils auditifs par exemple...Du jour au lendemain, on n'a plus besoin de rien!" s'agace Elisabeth Milaneschi. "Certains ont peut-être pensé que nous avions fait appel à notre réseau habituel," précise-t-elle, "mais ce n'est pas le cas!" 


Pour la Lyonnaise qui ne veut pas entrer dans un circuit plus "contraignant" de l'aide à domicile, elle convient cependant qu'en temps ordinaire ces services d'accompagnement constitués de bénévoles fonctionnent bien. Il aurait fallu qu'un "relais" soit mis en place avec cette crise exceptionnelle.  
 

Dérogation de sortie, utilisation du numérique ... 


Gérard Muelas a le sentiment parfois d'un oubli des pouvoirs publics sur certains points très concrets comme l'attestation de déplacement: " il a fallu attendre près de trois semaines pour que la dérogation de sortie ne soit plus réclamée aux déficients visuels. Aujourd'hui il suffit de présenter sa carte d'invalidité." déclare-t-il, "mais on aurait pu y penser dès le début du confinement! " s'exclame-t-il. Et d'ajouter malicieusement: "je ne suis sorti que deux fois mais ma première attestation je l'ai rédigée en braille et je suis sorti à la pharmacie!" Drôle de surprise pour les policiers en cas de contrôle. Quant à l'autorisation de sortie remplie sur smartphone, plus facile à dire qu'à faire, selon lui.

Pourtant le numérique est souvent présenté comme un remède à de nombreux maux. Certains non-voyants et malvoyants sont équipés d'outils numériques, "mais ce n'est pas le cas de tous!" rappelle Elisabeth. Et elle précise : "Faire ses courses sur internet et sur certains sites ne va pas de soi ! Ils ne sont pas toujours facilement accessibles pour une personne malvoyante." 
 

Solidarité, vous avez dit solidarité ?


Pour Elisabeth, le confinement et la crise sanitaire n'ont pas rendu les personnes aveugles "invisibles", cette situation est surtout venue compliquer le quotidien. En revanche, ne lui jouez surtout pas le couplet de la solidarité. 

"Depuis le début du confinement, dans mon immeuble, pas un voisin n'est venu me demander si j'avais besoin de quelque chose," explique-t-elle sans animosité ni aigreur, "mais je comprends, chacun pense à soi et tout le monde craint pour sa peau ! On parle beaucoup de solidarité mais ça me fait ricaner!" dit-elle avec un brin de cynisme. 
 

Gérard Muelas, au contraire, est moins catégorique. Pour lui, la solidarité des proches et aussi du voisinage dans son immeuble a joué. Il se dit d'ailleurs "bien entouré". Ce qui lui manque surtout: aller chercher son pain chaque jour dans une "bonne boulangerie"! 


Et le post-confinement alors ? A l'association Valentin Haüy de Lyon, on réfléchit à la reprise des activités. Mais la levée du confinement ne rimera pas avec retour à la normale, affirment catégoriquement les deux bénévoles et bénéficiaires de l'AVH. Pas de retour à la normale non plus dans les transports en commun, selon Gérard Muelas. Quant aux activités sportives comme le tandem ou la course à deux (avec un pilote), à l'arrêt depuis le début du confinement, elles ne pourront pas reprendre non plus dans l'immédiat, en raison des consignes sanitaires.
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