"Il n'y a pas de causes désespérées ou de causes perdues, on trouve toujours une solution," Aldo Peaucelle, restaurateur de tableaux

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Aldo Peaucelle aurait pu être brocanteur ou antiquaire mais la vie en a décidé autrement. Deux petits paysages, achetés avec le salaire de son premier job d’été, ont scellé son destin. Il est conservateur-restaurateur de tableaux depuis plus de 25 ans, installé à Lyon. Des particuliers mais aussi des musées, des experts, des marchands d'art font appel à son savoir-faire. Rencontre.

Ma première visite remonte à plusieurs années déjà. Comme si c'était hier. Le temps n'a guère d'emprise entre ces murs. Une sensation d'harmonie, le seuil à peine franchi. La  même douce lumière baigne l'atelier d'Aldo Peaucelle. On y travaille en silence, avec application, presque religieusement. 
Je replonge avec délice dans cette atmosphère. Les toiles sont accrochées dans tous les coins, patientent sur des chevalets, s'étalent sur des tables. 
Scènes pieuses, paysages champêtres, marines, portraits de notables ou encore énigmatiques scènes mythologiques. Pour le profane, c'est un agréable capharnaüm. Ces sujets ne parlent pas, mais nombreux sont les visiteurs qui affirment avoir ressentis "les bonnes ondes" qu'ils dégagent. En 25 ans, bien des tableaux ont séjourné entre ces murs, parfois pour une longue convalescence. 

Une passion précoce 

Tout a commencé le plus simplement du monde, comme un conte : il était une fois, un petit garçon curieux"Je suis tombé tout petit dans la marmite et pas parce qu'il y avait des restaurateurs autour de moi," explique Aldo Peaucelle. A 5 ans déjà, il adorait fureter dans les greniers de la famille. Des cavernes d'Ali Baba pour l'enfant curieux. "Ces lieux ne m'étaient pas autorisés mais à chaque fois que je pouvais m'y faufiler, j'étais aux anges. Les armoires regorgeaient de trésors," raconte-t-il. Sa passion s'est ensuite portée sur les brocantes et les objets anciens, parfois cassés, "le grenier de ma grand-tante, fois 10", ironise-t-il. "Je me souviens d'une vierge à l'enfant en céramique, d'une vieille Comtoise tordue et d'un cadre auquel il manquait des morceaux."  Il aurait pu être brocanteur ou antiquaire mais sa vocation s'est révélée avec l'achat de deux petits paysages. Acquis avec l'argent de son premier job d'été.

"J'ai dépensé tout mon mois de salaire pour ces deux tableaux qui, en plus, étaient déchirés !" Un coup de coeur payé au prix fort, au grand dam de ses parents : 4000 francs de l'époque. "Je suis allés voir un restaurateur mais il fallait encore un mois de salaire pour les restaurer. Alors je me suis acheté un livre sur la restauration, un livre de vulgarisation, et je me suis lancé. J'ai découvert la restauration comme ça. Je me suis dit c'est absolument génial, c'est ce que je veux faire comme métier". Ces deux tableaux, qui ont conditionné la suite de ses études, il les a toujours en sa possession.

C'est viscéral pour moi de réparer quelque chose qui est cassé. J'ai besoin de remettre les choses dans leur état d'origine.

Aldo Peaucelle, restaurateur

Depuis qu'il exerce ce métier, Aldo Peaucelle pense avoir restauré 5000 oeuvres ! Il ne tient pas le compte exact mais il est intarissable.

Pas de causes désespérées ou perdues

Ecailles en pagaille, lacunes, grossiers repeints, restaurations anciennes et maladroites, sujets encrassés. Certains tableaux arrivent en piteux état dans les mains d'Aldo Peaucelle et de ses trois collaboratrices. Entre puzzle et casse-tête. Mais pour ces spécialistes des chefs d'oeuvre en péril : rien ne semble impossible. "Celui-là, je ne peux rien faire, ça n'existe pas ! On trouve toujours des solutions," assure-t-il sans détours. Tout est surtout question d'heures de travail, de temps et d'argent.  

Je dirais que ce sont les causes perdues qui m'émoustillent le plus. Mais c'est aussi exaltant de redécouvrir les couleurs originales d'un tableau, des carnations fraîches...

Aldo Peaucelle

"On a reçu a l'atelier des oeuvres qui avaient trempé dans l'eau et qui étaient dans des états catastrophiques et à la fin de la restauration, on ne voit plus du tout les stigmates de ces tableaux, ils sont en parfait état. Comme quand ils sont nés," explique le restaurateurAldo Peaucelle avoue un attachement tout particulier pour deux toiles qui ont échappé à la destruction grâce à ses bons soins.

Moïse, deux fois sauvé des eaux ! 

"Il est superbe alors qu'il était dans un état catastrophique quand on l'a retrouvé. Mais aujourd'hui, il est magnifique ! " L'un des tableaux dont le restaurateur est particulièrement fier trône en bonne place dans l'Atelier, un portrait de Moïse. Le vieillard barbu a retrouvé sa superbe et sa majesté. Le visage du vénérable a bien failli disparaître, perdu à jamais après un séjour dans une cave inondée. Il a finalement été sauvé des eaux grâce à l'intervention du restaurateur. Ses propriétaires lui en ont fait cadeau. 

La toile miraculée : sauvée mais pas restaurée

Il y a aussi "le mariage mystique de Sainte-Catherine". L'oeuvre est de la main de Lubin Baugin, un artiste du 17e connu pour ses natures mortes et ses vanités. Le sauvetage de cette scène religieuse, rare et méconnue, tiendrait presque du miracle. Lorsqu'elle est arrivée entre ses mains, la toile avait été roulée. Elle avait également dormi pendant des années dans une grange. Oubliée ou peut-être cachée? "En la déroulant, on voyait les écailles de peinture qui sautaient. Elle était dans un état dramatique. Catastrophique ! C'était pire que l'état du Moïse !" Aldo Paucelle n'a pas de mots assez forts. "Avec les propriétaires, on avait très vite compris que la restauration s'élèverait à des dizaines de milliers d'euros," explique-t-il. Or une fois la toile déroulée, impossible de revenir en arrière. 

La conservation du Mariage de Sainte-Catherine a été un travail de fourmi, un jeu de patience. Sans doute une épreuve pour les nerfs. Des centaines d'heures passées à replacer et refixer toutes les écailles de peinture à la bonne place - digne d'un puzzle, à réaliser tous les traitements de fond. Avec une surprise au nettoyage : "quand j'ai fini de dévernir le tableau, j'ai pensé aux peintures religieuses de Lubin Baugin," raconte Aldo Paucelle qui a une affection particulière pour cet artiste depuis qu'il est au lycée. La confirmation est venue d'un expert français de ce peintre du 17e siècle. Comme si le hasard ou la providence avaient placé cette oeuvre sur sa route

"Aujourd'hui le tableau n'est pas restauré mais il est sauvé ! Il ne bougera plus !" Sa dégradation a été stoppée, résume le restaurateur. Mais les parties manquantes n'ont pas été comblées et la Sainte au visage délicat gardera les traces de son histoire mouvementée. 

Les propriétaires lui ont donné le tableau. Aldo Peaucelle n'envisage pas une minute de le vendre un jour cette toile qu'il considère comme sa "figure de proue". 

La restauration, un travail scientifique

Pour réaliser les diagnostics et mettre au point les "traitements" à appliquer à chaque malade, l'équipe travaille avec microscopes, appareils à infra-rouge et UV. L'observation approfondie est le préalable. Pas de place pour la fantaisie ou l'improvisation. C'est un travail scientifique qui ne doit pas être irréversible. "Il faut penser aux restaurateurs qui interviendront après nous dans 50 ou 100 ans." Chaque geste compte, chaque décision engage d'éventuelles restaurations futures.

"On est aujourd'hui dans une démarche qui est très scientifique, on explique tout ce que l'on fait, on ne dissimule rien. Pas de magie dans ce que l'on fait, c'est de la science," confirme le professionnel. Mais il l'avoue, c'est aussi un métier dans lequel il faut savoir reconnaître que l'on a des limites, il faut se remettre en question, "trouver des solutions auprès d'autres personnes".

Des maîtres ou des oeuvres trop impressionnantes pour oser s'y attaquer ? La question amuse notre restaurateur. Il s'exclame avec une pointe d'humour et une touche de sérieux : "Sincèrement, si la semaine prochaine on me proposait de restaurer la Joconde, je ne dirais pas non ! Mais je mesurerais chacun de mes gestes et chacune de mes décisions ! " 

www.atelier-aldo-peaucelle.com