Pédophilie dans l’Eglise : faute de réponses concrètes, le lyonnais François Devaux menace les évêques d’en appeler à la République française

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Écrit par Yannick Kusy (@yannkusy)
"Vous devez payer pour tous ces crimes !" a déclaré à deux reprises François Devaux à la tribune à l'adresse des évêques de France ce mardi 5 octobre 2021.
"Vous devez payer pour tous ces crimes !" a déclaré à deux reprises François Devaux à la tribune à l'adresse des évêques de France ce mardi 5 octobre 2021. © THOMAS COEX / AFP / POOL

Membre du Collectif « De la Parole aux actes », le lyonnais François Devaux, victime d’actes pédophiles d’un prêtre, perd patience. Il réclame une vraie réforme de l’Eglise. Un appel à se mobiliser est lancé, avant de passer à une éventuelle étape judiciaire.

A Lourdes, les évêques français, qui se retrouvent pour leur réunion annuelle, ont une semaine pour réfléchir aux suites du rapport sur les violences sexuelles dans l'Eglise, publié récemment par la Ciase. Le résultat de leurs travaux, qui débutent ce mardi 2 novembre, sera soumis à leur vote le 8 novembre.

Les questions de la "responsabilité" de l'Eglise mais aussi du dispositif financier permettant de verser, à l'avenir, une contribution aux victimes seront à l'étude pendant cette conférence, et même parmi "les priorités" de cette rencontre, selon l'épiscopat.

Victime du père Preynat et co-fondateur de l’association « La Parole libérée », le lyonnais François Devaux s'impatiente. Il vient de participer, le 25 octobre, à la création d’un nouveau collectif, qui a lancé une pétition en ligne.

Le collectif « De la parole aux actes », qui réunit des victimes, et des associations notamment, met la pression sur les évêques français et réclame des réponses concrètes à l’Eglise, notamment sur cette indemnisation. Entretien.   

Yannick Kusy : Après avoir mené votre combat –très médiatisé- avec l’association « La Parole Libérée », vous voici à nouveau engagé face à l’Eglise, au sein de ce collectif « De la parole aux actes ». Pourquoi cette nouvelle initiative ?

François Devaux : Il n’y a que la pression qui fait avancer ces évêques, qui procrastinent maintenant depuis 20 ans. Une procrastination qui a, d’ailleurs, encore pris beaucoup d’ampleur depuis l’arrivée de « La parole libérée » et de sa médiatisation, et qui a perduré malgré les travaux de la Ciase (Commission indépendante des abus sexuels dans l’Eglise). Depuis, ils n’ont cessé de faire des conférences de presse pour annoncer, un peu, les choses en amont. On arrive à présent au 5 octobre (publication du rapport de Jean-Marc Sauvé…) et puis à cette réunion plénière de Lourdes. Et on est tous sidérés, victimes, laïques, catholiques, institutions catholiques, journalistes et même des prêtres, de voir l’impréparation et l’amateurisme des évêques. Et pourtant, la feuille de route est assez claire.

D’où vient l’initiative ?

Depuis le 5 octobre, pas un seul évêque n’a été capable de prononcer la reconnaissance de la responsabilité institutionnelle. Donc on a droit aux excuses, au pardon, à tout ce que l’on veut. Qu’il faut "écouter les victimes", etc… On nous explique que, finalement, le rapport entre les lois de la République et le secret de la confession n’est "pas si évident". Et que, de toute façon, de l’argent, ils n’en ont pas. « Il n’y a pas de lingots dans les caves », comme le dit Moulins-Beaufort (président de la Conférence des évêques). Donc, effectivement, rien ne permet de penser qu’ils sont en bon chemin pour prendre les décisions qui s’imposent. Il y a eu « la Parole libérée », pour mettre en avant la vérité, qui a été plébiscité avec le rapport de la Ciase. Maintenant que cette vérité est établie et qu’elle n’est plus niable, il faut passer de « la parole aux actes ». C’est à dire appliquer cette tolérance zéro qui est prônée depuis quelques décennies. Le collectif s’est créé sur cette réflexion.

Votre pétition avoisine les 33 000 signatures. Est-ce à la hauteur de vos attentes ?

« De la parole aux actes » rassemble comme jamais on a rassemblé. En 6 ans d’engagement associatif, je n’ai jamais vu une telle mobilisation de différentes associations ou collectifs de victimes, mais aussi d’institutions catholiques qui nous soutiennent. Tout le monde est unanime. L’idée, c’était de donner une capacité à pouvoir interagir et à poser une injonction aux évêques.

Quel est son but ?

La constitution de ce collectif se résume à ce que nous appelons les 4 « R », à savoir la Reconnaissance, la Responsabilité, la Réparation, et la méthodologie de Réforme. Tout cela se base sur les travaux de la Ciase. Et il faut que, dimanche soir, ceci soit prononcé, parce que ça fait déjà un moment qu’on attend.

nous créons un rassemblement qui sera situé en deux endroits : à Lourdes et à Paris devant la Conférence des évêques de France (CEF), samedi 5 novembre à 14h

Comment comptez-vous agir, concrètement ?

Nous invitons les catholiques et tous ceux qui le souhaitent à se mobiliser, parce que nous, les victimes, nous n’y arrivons pas. Se mobiliser pour venir dire à leurs évêques qu’il faut engager ce processus-là. Et nous organisons un rassemblement qui sera situé en deux endroits : à Lourdes et à Paris devant la Conférence des évêques de France (CEF), samedi 5 novembre à 14h.  Nous serons alors à la veille des conclusions de la CEF. Nous invitons tous ceux qui le souhaitent à venir se rassembler autour d’un symbole qu’est le ruban violet, qui sera largement distribué. Et des personnes liront les  témoignages qui sont dans l’ouvrage « de victime à témoin » (adressés à la Ciase). L’idée est de créer une unité intense et marquante pour que les évêques prennent enfin leur responsabilité.

Vous vous attendez à une vraie mobilisation ?

Pour vous donner un ordre d’idée, le « mariage pour tous » avait rassemblé entre 400 000 et 1 million de personnes selon les sources. On va voir si les catholiques sont aussi sensibilisés. Car, au fond, la question est à peu près la même sur le fond. Il s’agit de la vie. Cela défend les mêmes valeurs cardinales. Le peuple catholique, s’il se sent trahi, doit jouer son rôle. On essaye de donner un peu d’espace pour qu’il puisse s’exprimer et libérer, lui aussi, sa parole. Et inciter, à nouveau, les évêques à engager un véritable processus.

Quel geste concret de l’Eglise pourrait vous convaincre que les choses évoluent ? Des départs ?

Il est certain qu’à un moment donné, il va falloir faire descendre du train ceux qui n’ont été en accord ni avec les lois de la République, ni avec des principes moraux évidents, ni avec le respect de la vie, ni même avec le respect des directives de l’Eglise et le droit canon. Je pense par exemple à cet évêque de Montauban, par exemple. Bernard Ginoux n’a pas diffusé ses archives et joue l’étonné. (Le rapport Sauvé mentionne qu’un seul diocèse en France n’a pas ouvert ses archives : c’est celui de Montauban. L’évêque affirme pourtant avoir renvoyé le questionnaire NDLR). Je ne sais pas quel crime cache ce monsieur. Mais je crois qu’il n’a plus aucune légitimité à occuper son poste aujourd’hui. Il s’agit de crimes sur les enfants et de dissimulation. Un travail de vérité est en train de se faire. Et que, si ce monsieur ne respecte pas ce travail, et qu’en plus il nous prend pour des c… Il va falloir aller le chercher par la peau des fesses. Cela n’est pas possible, dans la République !

Et si ces quatre axes ne sont pas mis en œuvre par l’Institution ?

L’étape suivante sera un appel à la République, pour qu’elle prenne ses responsabilités. On parle quand même de centaines de milliers de victimes. La patience commence à toucher ses limites.

S’il y a plusieurs centaines de victimes en France, il y en a plusieurs millions à travers le Monde qui sont encore en vie. En terme de « crime de masse », il y a longtemps qu’on n’a pas fait mieux.

 

Vous entendez par là que vous allez vous tourner vers les élus ?

Oui, vers le gouvernement, le Président et je dirais même... l’humanité. S’il y a plusieurs centaines de victimes en France, il y en a plusieurs millions à travers le Monde qui sont encore en vie. En terme de « crime de masse », il y a longtemps qu’on n’a pas fait mieux. Il va falloir que les choses avancent rapidement maintenant. Effectivement, si les évêques ratent la porte de sortie de cette réunion en plénière, il est certain que nous n’aurons pas d’autre choix que de saisir la République.

Comment le ferez-vous concrètement ?

Nous le ferons via deux axes : l’un via une tribune, et l’autre via des procédures en justice à l’encontre des évêques, pour aller matérialiser leur responsabilité institutionnelle, qu’ils sont incapables de prononcer. Quand on aura, comme ça, une vingtaine de dossiers dans différents diocèses, on va pouvoir entamer une partie de négociations avec ces évêques. Soit on va devant la justice, soit ils mettent en place une indemnisation des victimes.

Comment percevez-vous l’attitude de l’Eglise ?

On est toujours confrontés à cette sournoise malveillance, voire de machiavélisme. On les sent proches de « l’animal à sang froid » comme l’a dit un évêque (Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers, NDLR) dans la tribune de la Croix. Il est assez sidérant de voir leur incapacité émotionnelle et la froideur avec laquelle ils traitent le sujet, coupés de toute émotion, sur des valeurs qui sont pourtant les valeurs principales de l’Eglise catholique. L’enfant est -je le rappelle- présent à chaque page, dans l’Evangile.

On est face à une différence de traitement entre l’Eglise catholique et les autres cultes. Cela ne sera plus acceptable très longtemps quand nous mettrons ce sujet sur la table

 

Si vous passez à l’étape suivante que vous annoncez, quelles seront les conséquences ?

Si la République commence à mettre son nez dans ce dossier, ça va être le bazar. La séparation de l’Eglise et de l’Etat n’a jamais été validée -il faut s’en souvenir- par l’Eglise. On a créé des associations diocésaines avec des statuts très particuliers, et des spécificités très arrangeantes. L’Eglise institutionnelle, c’est une multitude d’associations diocésaines, qui n’ont pas de personne morale. On ne peut donc pas mettre en cause la responsabilité morale de l’Institution devant la justice française. C’est « un trou dans la raquette » dans la législation française. Tout cela est lié à des fins de travaux de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui ont été bâclés, à l'époque.

Et cela change quoi ?

Si on met ce fait devant la République française, ça risque de devenir compliqué. On est face à une différence de traitement entre l’Eglise catholique et les autres cultes. Cela ne sera plus acceptable très longtemps quand nous mettrons ce sujet sur la table. Si l’argument de l’Eglise pour empêcher l’indemnisation des victimes est justement celui de la législation trop compliquée pour la financer, cela tombe bien. Il suffira de supprimer ces associations diocésaines de la législation française. Et de créer des associations cultuelles, comme pour tous les autres cultes. Cela permettra à la fois d’avoir une personne morale, d’indemniser les victimes. Et d’avoir une égalité de traitement entre les différents cultes. Ca risque de piquer un peu fort, là.

Si on ouvre ça, à mon avis, il risque de ne plus rester grand-chose de l’organisation actuelle de l’Eglise, telle qu’on la connaît en France

 

Lors de sa visite récente au pape, le premier ministre Jean Castex n’a pas été particulièrement vindicatif. L’Etat vous aidera-t-il ?

Il y a les apparences et puis la réalité. On a bien vu, dans la prise de parole de Gérald Darmanin, ministre des cultes, et de son porte-parole, une injonction qui ne souffre d’aucune hésitation. Et d’ailleurs, en conséquence directe, Eric de Moulins-Beaufort a publié un communiqué dans lequel il s’écrase complètement. On est proche du « placage cathédrale ». Il est vrai que Jean Castex n’a pas été du tout à la hauteur. Mais, entre-temps, Sauvé a présenté son projet à la Commission des lois. Une colère est en train de gronder. La République appréhende le moment où elle va devoir s’y confronter. Si on ouvre ça, à mon avis,  il risque de ne plus rester grand-chose de l’organisation actuelle de l’Eglise, telle qu’on la connaît en France. Il est certain que la République française ne va pas pouvoir s’affranchir de sa responsabilité concernant ce qui se passe sur son sol.

La France peut-elle, à elle seule, changer la donne ?

Je pense que la République espère que les évêques prendront les décisions nécessaires. En sachant, de surcroît, que plusieurs sujets liés au droit canonique (comme la réforme de la théologie, de la place des femmes dans l’Institution…) sont plutôt dans les mains du Pape lui-même. Il va donc falloir, à un moment donné, une mobilisation internationale, si ce dernier n’engage pas ces travaux-là.  Il faudra forcément une reconnaissance internationale de la responsabilité du Vatican dans la dissimulation de ses crimes, à travers le Monde.

Espérez-vous donc une mobilisation plus large ?

Tout cela est en train d’émerger dans les consciences. On parle de millions de victimes à travers le Monde, de l’effondrement complet du message spirituel. Maintenant que la commission française a bien identifié la dimension systémique du problème, j’ai vraiment du mal à penser qu’ils vont pouvoir éviter ce sujet encore très longtemps. Déjà, les allemands ont commandé pour la 3ème fois un nouveau rapport, pour ré-appréhender les faits sous un nouvel angle. Cela va forcément déclencher d’autres commissions, probablement en Espagne, puis l’Italie va être obligée d’y passer. Et là, ça va être terrible. Clairement la pression est en train de monter autour de l’Eglise.

On se retrouve, de fait, dans un état dont la définition ressemble à une révolution, au sens propre du terme. C’est-à-dire un peuple qui s’oppose au pouvoir en place.

 

Vous y croyez réellement ?

Je posais déjà la question à la fin de mon discours, lors de la remise du rapport Sauvé : peut-on imaginer que l’Eglise est capable de se réformer ? C’est un peu comme si on avait demandé, en 1789, si le Roi était capable de réformer son pouvoir et laisser au peuple un peu plus de place. En tout cas, le doute est permis et rien ne nous invite à penser que les changements vont prendre la même direction. On se retrouve, de fait, dans un état dont la définition ressemble à une révolution, au sens propre du terme. C’est-à-dire un peuple qui s’oppose au pouvoir en place. Lequel n’est pas à la hauteur de ce qu’il prône, et de l’attente de son peuple.

Les choses peuvent-elles véritablement bouger rapidement?

Tout cela va avoir un effet grandissant. En France, on a effectivement cette image de fille ainée de l’Eglise. Notre position morale est une référence. Nous sommes une démocratie de droit, d’équilibre… Le pays des droits de l’homme, des droits de l’enfant, et de la liberté d’expression… Si la France descend du train et met l’Eglise face à ses responsabilités, elle va forcément emporter beaucoup d’autres nations avec elle. Si cette Institution ne prononce pas un vrai processus de réforme et de responsabilité, notre République va devoir s’engager. Donc les évêques sont un peu en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Ils continuent à procrastiner. La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui, le peuple catholique est conscient de cela. S’ils ne font rien, l’Eglise va se retrouver vide de sens, de vocation, de finances, et de fidèles.  

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