Présidentielle : "Je les mets tous dans le même sac !" La dernière interview politique de l'ancien député Lrem Bruno Bonnell

Publié le Mis à jour le
Écrit par Yannick Kusy (@yannkusy)

Astreint à un devoir de réserve à compter de ce soir minuit, le plus fidèle des macronistes quitte son strapontin de député à l'Assemblée nationale pour endosser un costume de Secrétaire général de l'investissement. Depuis son fief de Villeurbanne, Bruno Bonnell fait le bilan de son mandat inachevé et, au passage, balance quelques derniers tacles aux adversaires d'Emmanuel Macron.

Fidèle supporter d’Emmanuel Macron, Bruno Bonnell avait conquis, en battant l’ancienne ministre socialiste Najat Vallaud Belkacem sur ses terres, la circonscription de Villeurbanne aux dernières législatives. Issu du monde de l’entreprise, candidat malheureux après un échec cinglant aux élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, le député Lrem a toujours dit qu’il ne serait pas candidat à un second mandat.

En réalité, il n’achèvera même pas le premier. Il vient d’être nommé Secrétaire général pour l’investissement. A charge pour lui de tenter de mettre de l’huile (et les moyens qui l’accompagnent) dans les rouages de l’économie de demain, à travers le territoire. « J’ai vraiment aimé mon passage à l’Assemblée nationale. Il se trouve que cela est devenu incompatible avec mes nouvelles fonctions, qui relèvent de l’exécutif », explique-t-il.

« Une page se tourne pour moi »

Sur son compte facebook, c’est toutefois avec une certaine mélancolie que l’élu confirme à ses électeurs et électrices qu’il fait ses valises. « A deux heures du matin, quand vous finissez votre dernier carton, dans un bureau plein de vibrations qui a été occupé par deux anciens présidents comme Philippe Séguin et Bernard Accoyer et avant eux, d’autres élus prestigieux… j’étais un petit peu nostalgique » sourit-il.

« Une page se tourne, et c’est une expérience que je ne regrette certainement pas. Je la recommande à tout entrepreneur ou personne issue de la société civile qui souhaite donner de son temps et de son énergie à la société. Franchement je pense que tous mes collègues qui sont entrés, grâce à Lrem, à l’Assemblée, vous diront la même chose. C’est extra-ordinaire. On a découvert un monde que l’on a, je crois, collectivement, fait progresser » estime l'élu villeurbannais.

Un quinquennat à l'Assemblée

Retour sur un mandat, vécu comme l'une de ses 1000 vies. Avant de devenir député, Bruno Bonnell exerçait le métier industriel-chef d'entreprise. Comme 11% des députés, il fait partie de la famille professionnelle artisans, commerçants et chefs d'entreprise. Il a été élu député de la 6e circonscription du Rhône (69) en 2017, avec 18 233 voix, soit 60% des suffrages exprimés au second tour, et seulement 22% des inscrits.

Membre de la Commission du développement durable et de l'aménagement du territoire, il a pris position en faveur de la loi « sécurité globale », et aussi « en faveur de la réintroduction des pesticides néonicotinoïdes jusqu’en 2023. » Son dernier vote, en décembre 2021, inscrit le "harcèlement scolaire dans le Code pénal" (texte rejeté récemment par les sénateurs)

Plus médiatique qu'assidu

Au total, Bruno Bonnell aura passé 5 ans sur les bancs de l’Assemblée nationale, soit moins que la moyenne des députés, qui est de 8 ans. Selon le site Datan.fr, il a participé à 92% des votes solennels à l'Assemblée nationale. Il a donc voté autant que la moyenne des députés, qui est également de 92%.

Le site nosdéputés.fr fait état, sur les douze derniers mois, d’un total de 6 semaines d’activités (incluant la présence en commission ou la prise de parole dans l’hémicycle). Selon ce site, Bruno Bonnell « ferait partie des 150 députés les moins actifs sur ce critère ». Très médiatique, il a souvent participé à des émissions de débat sur les chaines d’info comme CNews ou BFM. On a l’a même aperçu plusieurs fois dans TPMP, sur C8.

Un rapport co-rédigé avec Ruffin

Pour sa part, Bruno Bonnell préfère garder en mémoire deux souvenirs qui l’ont marqué. Et, en premier lieu, le premier jour de son arrivée au Palais Bourbon. « Au tout début, quand on entre dans l’édifice, on est surpris par sa taille. Cela parait tout petit par rapport à ce que l’on voit à la télévision. Et on se dit que c'est dans ce chaudron que se sont élaborées des grandes lois, comme l’avortement, ou l’école. On a le poids de l’héritage de Jules Ferry, Victor Hugo, Lamartine. On est vraiment dans un lieu vivant de l’histoire de France. »

Autre émotion mémorable, selon le futur ex-élu : le vote de la loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises). « J’étais vice-président sur ce dossier. Pour moi, cela reste une grande émotion parce que cette loi transforme la mission de l’entreprise, passant du simple retour sur investissement à la raison d’être. C’était très important pour moi, car je le pratiquais dans mes entreprises depuis très longtemps », commente-t-il. « Le fait que désormais, cela soit inscrit dans le code civil, en intégrant l’environnement, est essentiel. »

Et puis Bruno Bonnell évoque avec fierté le Rapport d’information sur « les métiers du lien », qu’il a co-présenté avec le député "La France Insoumise" François Ruffin. « On a montré que deux intelligences, sur un dossier aussi essentiel que celui concernant les auxiliaires de vie sociales, pouvaient mettre de côté leurs différences partisanes. On est tellement différents. Le fait que nous ayons réussi, ensemble, à être d’accord sur 100% du rapport visant à améliorer la vie des femmes, j’ai trouvé cela capital pour la démocratie. »

Je me suis rendu compte de la colère. Il fallait l’encaisser de façon sereine

Durant son mandat, correspondant finalement à celui du Président de la République qu’il a soutenu, le député Bonnell a également été marqué par la crise des « Gilets jaunes ». « Je me suis rendu compte de la colère. Il fallait l’encaisser de façon sereine. Il y avait une vraie violence. Cela m’a montré que le rôle de l’élu, c’est aussi d’aller à l’écoute et à la pédagogie, avec des gens qui peuvent être dans tous les états possibles. »

Le risque du "pouvoir des foules"

Concernant l’évolution de la politique au sens plus général, Bruno Bonnell s’avoue préoccupé par la hausse des actes de violence assénés aux élus. « On monte d’un cran à chaque fois. Depuis cinq ans, on n’a pas arrêté de monter. D’abord de  la violence verbale, puis des agressions de permanences. Là, on est passé aux attaques de domicile, avec Pascal Bois (député de l’Oise, victime de l’incendie de son garage et de tags sur un mur d’enceinte de son domicile, en décembre 2021). Et puis, avec le cas de Romain Grau, on commence à entrer dans les agressions physiques (qui a reçu un coup de poing à Perpignan le 22 janvier»

Pour Bruno Bonnell, ces actes constituent clairement une dérive. « S’en prendre ainsi à des représentants de l’Assemblée nationale est excessivement inquiétant pour la démocratie. Cela va inquiéter et décourager les futurs candidats. Et surtout, cela remet en question l’idée de majorité, pour aller vers une espèce de « pouvoir des foules » qui, on le sait, peut mener au pire. Cela m’inquiète vraiment. »

Je n’ai pas dit adieu, j’ai juste dit au revoir

Voilà pour le retour sur expérience. Il n’empêche, entre sa candidature -et débâcle- récente aux élections régionales et son départ anticipé du mandat de député, Bruno Bonnell pourrait légitimement donner à ses électeurs villeurbannais le sentiment de les abandonner à la moindre occasion. Ce qu’il nie. « J’avais dit que je ne ferais qu’un mandat. Ce mandat arrivait, de toute façon, à son terme en juin. Ensuite, je me suis présenté aux régionales parce que je trouvais intéressant d’être encore plus près du terrain, sur un ancrage local. J’ai perdu. Ce n’était pas facile, car on était évidemment très déçus, mais voilà, on a tourné cette page », convient l’élu, qui ne ferme pas toutes les portes pour autant. « Je n’ai pas dit qu’à l’avenir, je ne regarderai pas toutes les options électives à la fin de ma future mission. La vie continue. Je n’abandonne personne, au contraire. Je vais apporter un regard différent, à travers ce plan de transformation qui m’est proposé. Je souhaite apporter la même différence qu’en tant que député. Apporter du bon sens, de la bienveillance, de l’énergie et de l’audace. Je n’ai pas dit adieu, j’ai juste dit au revoir », rit-il.

Plus de député de Villeurbanne pendant 5 mois

Durant les 5 mois à venir, les électeurs de Villeurbanne devront tout simplement se passer de représentation nationale. Pour pouvoir changer de casquette, le député va tout bonnement démissionner. « En principe, dans pareil cas, on organise une élection partielle. Mais comme nous sommes à moins de 6 mois de nouvelles législatives, il y a tout uniquement une vacance de poste jusque-là. »

34 milliards d'euros à distribuer

Bonnell sera-t-il une sorte de ministre, de secrétaire d’Etat qui ne dit pas son nom ? A quoi correspond le poste de Secrétaire général auquel il est nommé ? Depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, ont été mis en œuvre plusieurs plans d’investissement d’avenir en France. Ils sont gérés par un secrétariat général qui dépend directement du Premier ministre. C’est donc une fonction de direction générale d’administration à laquelle est nommé l’ancien député.

Le 12 octobre 2021, Emmanuel Macron a annoncé qu’il voulait mettre en place un Plan de conquête et de transformation intitulé « France 2030 ». Doté d’un budget de 34 milliards d’euros, ce plan se consacrera à 10 objectifs, tels que les nouveaux réacteurs nucléaires, les fonds sous-marins, l’hydrogène vert… ou encore l’exploration de l’espace. « Dans le cadre de ces domaines, l’Etat vient en tant que financeur, par le biais de subventions, de prêts ou de participation dans des sociétés innovantes. En charge de ce plan, je vais avoir à distribuer ces financements, en tenant compte d’un critère supplémentaire : 50% de ces moyens doivent revenir à des PME ou PMI émergeantes », détaille notre interlocuteur. « Mon profil de chef d’entreprise dans l’innovation depuis très longtemps, et donc d'ancien député, me permettent à la fois d’œuvrer pour l’Etat et, en même temps, de comprendre finement les innovations dans le monde de l’entreprise, et chercher à les aider. »

Je ne peux m’exprimer que sur mes fonctions à compter de ce soir

Promis, juré. Celui qui murmure à l’oreille du président n’a pas « dealé » de futur poste ministériel, en cas de second mandat d’Emmanuel Macron. « D’abord c’est pas mon genre ! Et puis, c’est passionnant. Je vais pouvoir discuter sur tous les territoires avec les entreprises. Hier, j’étais déjà à Dieppe pour voir les Alpine Car, qui représente un peu la filiale haute-couture de Renault. On nous y a présenté le plan de développement des nouveaux véhicules électriques de la marque. C’est passionnant », répète le nouveau Secrétaire général, dont le travail consistera à apporter soit des moyens économiques, soit de faciliter le quotidien de ces entreprises, en mobilisant des terrains, par exemple. « Cela demande une compétence pleine de bon sens et de réalité en dehors de toute politique. Donc aucun lien de cause à effet avec d’autres postes qui pourraient arriver dans le futur. »    

Désormais, Bruno Bonnell ne pourra donc plus faire de politique. « Je ne peux m’exprimer que sur mes fonctions à compter de ce soir », confirme-t-il. Son champion Emmanuel Macron perd donc, à priori, l’un de ses plus fervents supporters dans les medias. « Pas vraiment, car ce sera une autre manière de montrer que la dynamique qu’il a créée est toujours là. De faire la concrétisation de sa vision. »

Son bilan de la Macronie

Ce sera donc du côté de l’exécutif que l'ancien député du Rhône va désormais placer l’énergie dont il avait l’habitude de faire usage sur les plateaux télé « face à une opposition qui était parfois un peu réductrice », estime-t-il. Le politicien n’est pas encore totalement éteint. « Ce que les Français vont juger dans quelques mois c’est de savoir si on a fait ce qu’on avait dit. Je crois que la case est cliquée. Tout ce qu’on a dit a été fait, sauf la réforme des retraites, pourtant votée, mais repoussée pour cause de Covid », rappelle-t-il.

A présent, le temps est venu de construire. « Après les fondations, il est temps de monter les murs de la maison. Et moi je suis ravi de devenir maçon, après avoir été architecte et promoteur !», s‘amuse-t-il.

Une maison "macronienne", forcément. A condition que le chef de chantier remporte, à nouveau, le marché. Autrement dit : Emmanuel Macron peut-il gagner un second mandat ? « Moi, je crois qu’on est à une heure assez sérieuse. La France va faire un choix. » Il prend un ton très solennel. « Le pays a aujourd’hui, objectivement, toutes les capacités de se remettre en avance sur de nombreux plans. On voit que l’industrie commence à fonctionner. Les effets du « quoi qu’il en coûte » ont permis de ne pas perdre nos emplois. Le chômage revient à un niveau d’avant-crise… On est vraiment sur une plateforme de lancement. »

Le choix entre deux France

Selon sa version de la prochaine élection nationale, les français pourront décider de « garder une avance économique responsable et respectueuse de l’environnement », ou bien à l’opposé « de retourner vers le 19ème siècle. Avec la lutte des classes, se recroquevillant sur nos territoires, faisant du populisme. En faisant croire qu’il suffit de donner 10 000 balles à quelqu’un pour qu’il fasse des gosses…» résume-t-il en faisant grandement allusion aux dernières propositions d’un certain Eric Zemmour. Selon Bonnell « Macron propose le choix n°1 et tous les autres constituent le peloton qui propose le choix n°2 ».

Pécresse, c’est un peu Junon. Elle a deux faces

Y compris la candidate de droite Valérie Pécresse ? Il n’y aurait donc aucun autre choix républicains responsable ? « Quand Pécresse nous sort les recettes de Fillon de 2017, qu’elle nous explique qu’on crame la caisse, tout en demandant de baisser les charges, elle fait du populisme de bas étage. De l’électoralisme. Mais dans la réalité elle sait que cela ne marche pas. Ils ont essayé sous Sarko, sous Chirac, et ça n’a pas marché. Pécresse, c’est un peu Junon. Elle a deux faces. D’un côté, sa face libérale avec son parti qui recentrait la droite, bien plus macronienne que LR à l’époque. De l’autre, c’est la passionaria de la droite extrême. A mon avis, le soir elle se demande de quel côté elle se couche ! » conclue-t-il. 

Oui, je les mets tous dans le même sac

Aucun des adversaires de Macron ne trouverait grâce aux yeux de son plus fidèle supporter : « Oui, je les mets tous dans le même sac. Leur vision de la France est dans le rétroviseur. Soit on regarde devant, soit on continue à désespérer. Les signes faibles qui m’inquiètent dans cette population, c’est les gamines qui ne veulent plus faire de gosses, c’est "l’aquoibonisme" ambiant, c’est la démission du travail… Face à cela je dis : debout, les gars, réveillez-vous. Oui, il faut en mettre un coup, mais c’est sympa, quoi ! »

A quelques heures de prendre son nouveau rôle, et à deux mois de l’élection présidentielle, le désormais ancien député ne cache pas, globalement, une forme d’angoisse. « Est-ce que la France va retrouver confiance en son futur ? C’est comme cela qu’on va gagner. Le combat est là, pour moi, et pas ailleurs. »