Violences faites aux femmes : "le temps et l'argent que l'on n’investit pas, ce sont des femmes qui meurent", témoignent les associations

Intitulé "Où est l'argent ?", le rapport de la Fondation des femmes publié ce 25 septembre dévoile les manquements abyssaux de l'État en matière de financement de la lutte contre les violences faites aux femmes. Un constat partagé de longue date par les associations locales.

La Fondation des femmes révèle, dans un nouveau rapport publié lundi 25 septembre, "des chiffres inédits qui témoignent d’un constat toujours plus criant " : l'État n'investit pas assez dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Le gouvernement aura dépensé 184,4 millions d’euros pour lutter contre ces violences en 2023, or en réalité, "les besoins atteignent entre 2,6 milliards et 5,4 milliards d’euros" selon la Fondation. En cause, une hausse du nombre de femmes victimes qui dénoncent des violences et du nombre de dispositifs d’accompagnement. Plus de 3 millions de femmes déclarent des violences sexistes et sexuelles chaque année et les forces de sécurité en enregistrent près de 200 000, peut-on lire dans le rapport.

La structure indique que cette nouvelle édition inclut, outre les violences conjugales, le développement d’estimations concernant les "violences sexuelles hors couple, comprenant ainsi les viols et tentatives de viols, les agressions sexuelles, le harcèlement sexuel et la prostitution/proxénétisme mais uniquement sur les femmes majeures".

L'enfer des appels à projets

Pour les associations lyonnaises, la question du financement est centrale dans la prise en charge des violences faites aux femmes. Filactions est une association lyonnaise de prévention et de sensibilisation, notamment des jeunes, contre les violences conjugales et sexistes. Pour la présidente Maryvonne Bin-Heng, ce nouveau rapport de la Fondation des femmes pointe un paradoxe : "on n'a jamais autant parlé des violences faites aux femmes et tant mieux, mais quand la parole se libère, on ne peut pas toujours répondre en actes parce que nous n'avons pas l'argent."

À titre indicatif, l'association dispose d'un budget de 150 000 euros annuels, largement subventionnés par des fonds publics, mais via des mécanismes distincts, notamment ceux des collectivités locales.

"Nous recevons 12 000 euros de la direction régionale pour le droit des femmes et l'égalité et d'autres fonds proviennent de la région, du département ou des municipalités, mais aucun acteur ne nous donne une grosse somme", détaille la responsable de Filactions. À ces fonds publics s'ajoutent des dons ponctuels de financeurs privés (l'OL féminin par exemple, des entreprises ou quelques particuliers).

Outre le nombre de bailleurs, reste le problème des interminables dossiers d'appels à projet. Une perte de temps et de ressources humaines qui pourraient être alloués à l'action de terrain, expliquent les organismes interrogés.

"D'autant que ces appels à projet sont souvent annuels. Donc chaque année, on reperd du temps ou on risque d'abandonner une action qui ne répond plus aux exigences du bailleur alors qu'elle fonctionne ou sera efficace d'ici quelques années", explique Michèle Vianès, présidente de l'association de plaidoyer "Regards de Femmes". À l’inverse, il faudrait donc des financements pluriannuels, explique la Fondation des femmes.

On ne peut pas répondre à certains appels à projets car, contrairement aux entreprises, nous ne sommes pas sur de l'innovation ou sur des tendances, on est sur l'être humain et des problèmes identifiés depuis des années.

Michèle Vianès

"Concrètement, le temps que l'on perd dans ces dossiers chaque année, ce sont aussi des risques mortels supplémentaires pour certaines femmes", rappelle Maryvonne Bin-Heng.

"Une véritable volonté politique"

Mais un investissement sur le long terme signifie aussi une politique globale dans la durée. "Les violences sexuelles, sexistes et conjugales affectent tous les aspects de la société, de la médecine au travail en passant par le logement et la justice, explique Maryvonne Bin-Heng. Or, il n'existe pas de politique globale transversale au niveau du gouvernement". Bien que la disparition d'un ministère des Droits des femmes, (remplacée par une ministre déléguée à la Première ministre) ait alerté les associations féministes, il faudrait envisager une politique publique entre ministères et associations, selon la responsable de Filactions.

Car, outre les associations, "c'est l'ensemble de la chaîne de prise en charge des femmes victimes qui souffre du manque de financements de l'État", insiste Catherine Heranney, directrice du Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) Rhône-Arc Alpin. Partie prenante du rapport de la Fondation des Femmes, le CIDFF valide l'ensemble des propos. "Le manque d'investissement de l'État fait qu'on ne peut pas accompagner les victimes dans la prise de décision et qu'on doit prioriser des victimes par rapport à d'autres", explique Catherine Heranney.

L'avis de Michèle Vianès, présidente de l'association de plaidoyer "Regards de Femmes" diffère. Pour elle, un des problèmes majeurs est la myriade d'acteurs sur une même problématique. "On a du mal à savoir qui s'occupe de quoi, vers qui orienter, qui a des résultats." De son point de vue, la démultiplication des acteurs et donc des subventions entraînent un "gaspillage" et un "manque de transparence sur les financements."

À l’inverse des préconisations du rapport, Michèle Vianès estime que les associations ne devraient pas se transformer en délégation de l'État. "Les associations devraient aider ponctuellement pour être dans l’orientation, l’accueil et l'aide aux démarches. Or ce n'est pas aux associations d'agir à la place de l'État, rappeler le manque d'argent n'est pas suffisant", affirme la présidente de Regards de Femmes.

Un rôle d'expert irremplaçable

La question de l'investissement par l'État vient interroger la vision des pouvoirs publics et de leurs rapports avec les associations. Si les violences faites aux femmes touchent chaque pan de la société, et ce, dès le plus jeune âge, n'est-ce pas à l'État de prendre en charge la lutte contre ces violences ? Et donc d'investir massivement dans l'ensemble de la chaîne d'acteurs ? "L'État est déjà le principal et premier financeur en la matière, rappelle Catherine Henarrey, et l'organisation des territoires entre collectivités et associations fonctionne en tout cas dans le Rhône". En d'autres termes : la coordination fonctionne, mais l'argent manque.

Maryvonne Bin-Heng nuance. Elle estime que les associations ont un rôle d'expertise irremplaçable et sont les opératrices des projets. À ce titre, elles doivent être entendues et impliquées dans l'action gouvernementale. "Rendre des comptes est normal car nous recevons de l'argent public. Par contre, l'État n'aura jamais l'expérience de terrain que nous avons depuis des décennies." Elle réfute toute subordination à l'État qu'elle se permet de "critiquer" si besoin. 

Les associations, les policiers ou encore les médecins restent les portes d'entrée des (longues) procédures de prise en charge des victimes de violence. "Il faut largement augmenter le budget de l'État, mais être en mesure de répondre aux violences faites aux femmes passera avant tout par de la prévention et la formation, mais ça, c'est encore une vision sur le long terme", conclut Maryvonne Bin-Heng.

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