Suicide à la maison d'arrêt de Corbas (Rhône) : malaise dans les prisons françaises

Un détenu de 22 ans s'est donné la mort mercredi 9 septembre à la maison d'arrêt de Corbas dans le Rhône. C'est le deuxième cette année après un premier suicide en janvier. 
La maison d'arrêt de Corbas comptait 872 personnes incarcérées au 1er janvier 2020 alors que son seuil était prévu pour 690 détenus à sa création en 2009. 
Photo d'archive de 2011
La maison d'arrêt de Corbas comptait 872 personnes incarcérées au 1er janvier 2020 alors que son seuil était prévu pour 690 détenus à sa création en 2009. Photo d'archive de 2011 © JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
Un jeune homme de 22 ans, incarcéré dans la maison d'arrêt de Corbas, s'est suicidé mercredi après-midi, une information du Progrès confirmée par la direction interrégionale des services pénitentiaires de Lyon. Les pompiers et le Samu n'ont pas réussi à réanimer le jeune homme. Les autorités pénitentiaires n'ont pas souhaité donner plus de précisions sur la victime et les circonstances de son geste. 

La maison d'arrêt de Corbas n'en est pas à son premier décès. Un autre détenu, lui aussi âgé d'une vingtaine d'années, avait été retrouvé mort dans sa cellule en janvier dernier. Toutefois, le problème est recensé dans l'ensemble du milieu carcéral hexagonal. En effet, selon l'Observatoire International des Prisons, un décès est signalé tous les deux ou trois jours en prison, la plupart du temps par suicide. Rien que cette année, 82 suicides ont déjà été recensés entre le 1er janvier et la mi-août, contre 72 sur la même période en 2019. 

Comment expliquer le passage à l'acte de ces détenus ? Pour l'organisation, les conditions de détention sont en cause : le choc de la privation de liberté, la surpopulation à l'intérieur des centres de détention ou encore le faible suivi psychologique des prisonniers. 
 

"L'hospitalier souffre en milieu ouvert, il souffre encore plus en milieu fermé"

Charline Becker, coordinatrice Sud-Est de l'Observatoire International des Prisons à Lyon et Marseille, avertit : le risque suicidaire en prison n'est pas géré correctement, car la prévention du suicide reste essentiellement physique. "Les détenus identifiés comme suicidaires sont réveillés toutes les deux heures pour s'assurer qu'ils sont en vie, ce n'est pas tenable", déplore-t-elle.

Autre possibilité pour les personnes à risque, la cellule individuelle de protection. Dans cette pièce, les meubles sont cloués au sol, la TV est dans une bulle en plastique et le détenu, isolé, dans un pyjama de papier. "C'est une position humiliante. Certes, on vous empêche physiquement de vous tuer mais on ne vous soigne pas psychologiquement", regrette C. Becker. 

Et pour cause, l'offre de soins demeure insuffisante, les détenus doivent patienter plusieurs mois (jusqu'à 10 dans certains centres pénitenciers) pour obtenir un rendez-vous avec un service psychiatrique. La maison d'arrêt de Corbas dispose seulement de 30 places d’hébergement au service médico-psychologique régional (SMPR) pour plus de 800 détenus. "Je ne jette pas la pierre sur le centre de Corbas, temporise Charline Becker, mais imaginez que le secteur hospitalier souffre en milieu ouvert, c'est encore pire en milieu fermé"

 
Une offre de soins psychologiques et psychiatriques insuffisante selon l'OIP.
Une offre de soins psychologiques et psychiatriques insuffisante selon l'OIP. © OIP
 

"Un risque de vague"


Les services psychiatriques doivent trier et prioriser les détenus "en crise" contre un suivi sur le long terme. Une information confirmée par Sarah* (*le prénom a été modifié à la demande de l'interviewée) infirmière psychiatrique en prison pendant huit ans. Selon la soignante, l'entrée en prison et le "choc carcéral" représentent un moment crucial pour la santé mentale des détenus. "J'ai eu des années difficiles avec des décès réguliers. Et quand il y en a un, il y a toujours un risque de vague parmi les détenus", explique l'infirmière.

Peu de moyens sont alloués à la santé mentale en détention malgré des soignants qui font le maximum. Avec un infirmier pour 150 patients en moyenne, ce n'est pas seulement une question de ressources humaines selon Sarah. "Il faudrait que les conditions de détention soient repensées: l'insalubrité des locaux, par exemple, inquiètent et jouent énormément sur le moral", soupire la jeune femme. 

L'autre point crucial : la surpopulation carcérale notamment provoquée par les comparutions immédiates et les détentions provisoires. Sarah cite l'exemple du suicide de ce quiquagénaire à la prison des Baumettes à Marseille. "Cet homme n'aurait pas du mourir et on se demande quel est l'intérêt réel de la détention dans ce cas-là", plaide l'infirmière.

Une mission nationale de prévention du suicide

Justement, suite à cette tragédie du mois dernier à Marseille, le Garde des Sceaux, Eric Dupont-Moretti a déclaré lancer une "mission d’inspection pour renforcer la prévention du suicide en prison". La France demeure l’un des pays qui présentent le niveau de suicide en prison le plus élevé de l’Europe des Quinze, les personnes détenues se suicidant six fois plus qu’en population générale, à caractéristiques démographiques égales (âge, sexe). 

Cette mission devra proposer des recommandations et faire un point sur le plan gouvernemental (2019-2022) sur la santé des détenus, qui vise déjà un renforcement des actions de prévention du suicide. Un rapport devrait être remis d'ici le 1er décembre aux ministres de la Justice et de la Santé. 

Au total, 128 détenus se sont donné la mort en 2019 en France. 

 
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