Chambéry : procès "historique" d'un homme jugé pour avoir harcelé sa compagne jusqu'à son suicide

Le procès d'un trentenaire pour harcèlement moral s'ouvrait ce vendredi 5 juin à Chambéry. Le ministère public a reconnu "l'emprise" du prévenu sur sa compagne qui s'est suicidée alors qu'elle le fréquentait depuis quelques mois.

Le prévenu comparaissait vendredi devant le tribunal correctionnel de Chambéry. (Illustration)
Le prévenu comparaissait vendredi devant le tribunal correctionnel de Chambéry. (Illustration) © Vincent Isore / MAXPPP

Mélissa Perrot, 23 ans, s'est défenestrée depuis l'appartement de son compagnon en février 2016. Ce dernier a comparu vendredi 5 juin devant le tribunal correctionnel de Chambéry pour des faits de harcèlement moral. Un procès "historique", selon Yael Mellul, ex-avocate spécialisée dans les violences conjugales et présidente de l'association "Femme et libre" qui s'est constituée partie civile dans cette affaire.

Si un tel chef de poursuite n'est pas rare, il s'agit de "la première fois que le lien de causalité est établi entre les violences psychologiques et le suicide d'une victime", d'après Yael Mellul. Cette question a été au coeur de l'audience, le prévenu ayant reconnu des "propos inqualifiables" envers sa petite-amie qu'il fréquentait depuis 5 mois.

La qualification pénale de harcèlement moral sur conjoint est entrée dans la loi en 2010, la peine maximale encourue est de 5 ans d'emprisonnement. Mais une proposition de loi sera bientôt examinée au Sénat, elle permettrait de reconnaître le "suicide forcé". Une nouvelle infraction qui serait punie de dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende. Le combat mené par Yael Mellul depuis plus de dix ans.

"C'est un projet de loi historique qui n'existe dans aucun autre pays, une avancée fondamentale dans la lutte contre les violences faites aux femmes", estime-t-elle. Mais le procureur de la République de Chambéry rappelle que "cette infraction n'existe pas à l'heure actuelle, la qualification retenue dans cette affaire étant le harcèlement moral".

 

Emprise psychologique

 

Yael Mellul salue un dossier "admirablement traité""les violences psychologiques et l'emprise du conjoint ont été caractérisés". La victime a été dépeinte comme une jeune femme "naïve, pleine de joie de vivre et d'empathie" qui n'avait "aucune tendance suicidaire avant de rencontrer son compagnon".

Mais le 12 février 2016, Mélissa Perrot se suicide en sautant depuis la fenêtre de l'appartement de son conjoint, situé au deuxième étage d'un immeuble du centre-ville de Chambéry. Son comportement avait changé depuis cette rencontre : elle s'était renfermée, ne sortant plus comme à son habitude.

Pour lui complaire, elle s'interdisait de porter des robes courtes ou des talons hauts, racontent des témoins, parce qu'il ne supportait pas qu'elle "attire le regard des hommes". Le trentenaire a été décrit comme jaloux, possessif, lui faisant du chantage affectif, la rabaissant, mais charmant aussi d'autres femmes sur des sites de rencontre.

La veille de son suicide, Mélissa Perrot avait passé la soirée avec son ex-petit-ami, qu'elle avait embrassé. Son compagnon lui avait alors envoyé "d'innombrables SMS, des insultes", poursuit Yael Mellul, allant même jusqu'à lui faire parvenir la photo d'un doigt coupé et celle d'un poignet entaillé prises sur internet.

 

"Prison mentale"

 

Pour le ministère public, il n'y a pas de doute : c'est "l'emprise" du prévenu qui a provoqué un changement de comportement chez la jeune femme. "Il va lui imposer son mode de vie, en choisissant ses fréquentations, ses tenues", relève la substitut Aude Menaige. "Et il va la rabaisser", sans pour autant vouloir son suicide. La magistrate a requis dix-huit mois d'emprisonnement assortis d'un sursis probatoire. La décision a été mise en délibéré au 26 juin prochain.

"Le suicide de cette jeune femme reste un mystère", a déclaré Me Max Joly. Plaidant la relaxe de son client, il a contesté cette emprise. Les injonctions du prévenu visaient, selon lui, à préserver la jeune fille de ce qu'il considérait comme des excès : "c'était pour son bien""Ce dossier revêt l'aspect d'une caricature", selon le défenseur. "Nous sommes à un carrefour, dans le cadre d'un combat qui est conduit contre la gente masculine par une certaine partie de la gente féminine."

Pour Yael Mellul, le suicide est pour les victimes "la seule issue pour se sortir de la prison mentale dans laquelle elles sont enfermées". Décrivant une "fulgurante descente aux enfers", elle estime que "les conséquences traumatiques ne dépendent pas du temps passé avec le conjoint violent".

L'ex-avocate, qui a participé à un groupe de travail dans le cadre du Grenelle des violences conjugales, rapporte que 217 femmes ont été victimes de "suicide forcé" en 2018, selon les estimations d'un cabinet d'experts. C'est plus que les féminicides, dont 121 femmes ont été victimes la même année. Le projet de loi, qui sera examiné mardi 9 juin au Sénat, est pour Yael Mellul un moyen de "rendre hommage à ces femmes qui n'existaient pas plus de leur mort que de leur vivant".

 

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