Déconfinement dans le BTP : gestes barrières, pénurie de main d'oeuvre, reprise compliquée sur les chantiers en Savoie

Malgré des mesures de confinement strictes pour endiguer l'épidémie de Coronavirus COVID-19, les entreprises de BTP peuvent continuer leur activité, une décision qui inquiète les chefs d'entreprise. / © S. Moccozet / FTV
Malgré des mesures de confinement strictes pour endiguer l'épidémie de Coronavirus COVID-19, les entreprises de BTP peuvent continuer leur activité, une décision qui inquiète les chefs d'entreprise. / © S. Moccozet / FTV

En Savoie, le BTP c'est 4 300 entreprises et 13 000 salariés. Le 17 mars a sonné l'arrêt des chantiers du Bâtiment en Savoie. Depuis le 11 mai, ils redémarrent mais pas tous au même niveau.

Par Claudine Longhi-Bernard

Plus spécifiquement en Savoie, la pandémie du Covid-19 est arrivée dans le creux de l'activité : en effet, dans le département, le bâtiment représente 11 à 12% de la population active mais saisonnière. Le plus fort de l'activité, souvent des chantiers de montagne dans les stations de sports d'hiver, se situe fin mai, début juin.

Pour Jean-Marc Laissus,  Maître d'oeuvre : "Une reprise mais pas de perspective". "Le 17 mars, nous avons pris l'initiative d'arrêter les chantiers et d'instaurer le télétravail alors que nous n'avons pas eu (ou peu) de consigne des maîtres d'ouvrage. Aujourd'hui, grâce au guide des préconisations (l'OPP BTP), les chantiers peuvent reprendre plus ou moins rapidement. Les ouvriers ont pris l'habitude des gestes barrière. Ils travaillent secteur par secteur, mais j'appréhende encore qu'une personne tombe malade sur le chantier et une pénurie de matériel. Nous avons la chance d'avoir des chantiers en stations pour 2 ans. Pour la suite, il est trop tôt pour avoir une visibilité sur 2021/2022 : on sera fixé en fin d'année".

Aujourd'hui, le problème, c'est la distanciation sociale qui a pour conséquence, une reprise du chantier en mode dégradé. Là où hier, quatre personnes travaillaient tous les jours ensemble, désormais, deux personnes se rendent sur le chantier et pour deux jours seulement. La reprise est plus simple pour les chantiers de Travaux Publics (une personne seule dans son engin) que pour le Bâtiment où la promiscuité des entreprises de gros oeuvre est plus importante et donc plus compliquée à gérer.

Pour Patrick Richiero, Président de la Fédération BTP Savoie  : "nous avons une obligation de moyen mais pas de résultat". "Au niveau du gouvernement, notre travail de pédagogie pour expliquer nos modes de fonctionnement a porté ses fruits avec l'obtention du prêt garanti par l'Etat (PGE), négociable sur 5 ans. Tous les pays n'ont pas cette chance. Cependant, en France, 15% des entreprises sont en situation financière difficile et certaines n'ont pas accès à ce PGE. Nous sommes donc montés au créneau pour étudier les situations au cas par cas et interroger la Banque de France sur la médiation des crédits. Nous avons aussi obtenu la participation des maîtres d'ouvrages au coût sanitaire de la reprise des chantiers. Il ne faut pas rater le démarrage des chantiers de montagne au mois de mai. J'ai demandé au préfet de la Savoie d'autoriser l'ouverture d'hôtels et de restaurants, pour pouvoir accueillir les ouvriers. Reste les chantiers de réhabilitation comme les EPHAD dont la reprise est encore difficile".

D'une manière générale, les entreprises du Bâtiment s'inquiètent aujourd'hui de la baisse de rentabilité induite par la mise en place des gestes barrière : les masques, lunettes, gants et gel hydro-alcoolique ont un coût. Fournir des repas aux ouvriers qui n'ont plus la possibilité d'aller au restaurant, respecter une personne par véhicule et donc multiplier les voyages, péages et pleins d'essence... Tout cela pèse sur les marges des entreprises. Après deux mois de charges fixes, certaines sont très inquiètes pour leur avenir.
 

Des masques et des lunettes pour 100 % des effectifs


Pour René Chevalier, Président du Syndicat général du BTP Savoie : "Il faut garder une politique constructive"."Face au surcoût engendré par cette crise sanitaire, nous souhaitons que les maîtres d'ouvrage en tiennent compte et comprennent qu'il n'est pas inclus dans le prix de la prestation. Le Bâtiment est actuellement en phase de test pour trouver comment s'adapter et pouvoir travailler ensemble. Si l'activité des marchés privés diminue, nous espérons son maintien par les marchés publics, sinon des entreprises vont disparaître et le chômage repartir à la hausse. Par ailleurs, je pense qu'il faut créer une clause de proximité dans les marchés publics : si vous attribuez le marché à une entreprise locale, le salarié rentre chez lui, pour manger et/ou pour dormir. Dans le cas d'une entreprise éloignée du chantier, le salarié doit se loger et se restaurer... Vous augmentez les risques sanitaires. Je suis confiant : demain, les comportements vont changer".

Jean-Louis Chittario, chef d'entreprise : "On a besoin d'un partage du surcoût du Covid-19". Chef d'une entreprise de plomberie, basée à Drumettaz-Clarafond, qui emploie 21 personnes, Jean-Louis Chittario a recommencé à travailler partiellement à partir du 25 avril. Aujourd'hui, 100% de ses effectifs travaillent avec masques, lunettes, lingettes désinfectantes et respectent les préconisations du guide OPP BTP.

Une reprise avec une perte de rentabilité importante. "Le principal coût, c'est la perte d'heure : tous les matins, nous devons vérifier la température, la bonne santé de nos salariés. Des plans de circulation ont été mis en place sur les chantiers pour qu'il y ait moins de personnes ensemble. Le travail avec les masques est ralenti avec, pour conséquences, une perte de rendement, de temps et d'exécution. Sur un chantier, l'entreprise estime une baisse de 10 à 12% de son chiffre d'affaires. Les maîtres d'ouvrages participent peu, avec une visibilité du calendrier du chantier qui se dégrade. Si le gouvernement demandait une prise en charge du coût du Covid 19 sur les marchés publics, cela nous aiderait dans nos négociations pour les marchés privés. Nos marges sont de l'ordre de 3 à 4%. Si nous réalisons une année avec 6 à 7%  de perte, toutes les entreprises ne pourront pas le supporter. Le risque, c'est que certaines fassent n'importe quoi... pour survivre".
 

Un tiers de travailleurs étrangers


Reste encore une grosse épine dans les fondations du Bâtiment : la Savoie a toujours fait appel à 35% de travailleurs étrangers pour ses chantiers. Or, certains pays ont été touchés après la France : les Espagnols, les Polonais, par exemple, ne pourront pas venir. Cette année sera donc aussi marquée par une tension au niveau de la main d'oeuvre.

Pour Christophe Gonnard, président de la CAPEB qui représente tous les métiers du Bâtiment : "Il n'y a pas de bataille de leadership : nous combattons tous les même choses, dans le même sens et c'est ce qui a valorisé notre message au plus haut de l'Etat. Aujourd'hui, les entreprises ont la volonté de rattraper le retard. L'inquiétude, c'est janvier 2021. Outre les difficultés d'approvisionnement, nombre de marchés publics sont arrêtés, les appels d'offre reportés, les nouveaux conseillers municipaux restent prudents".

Au-delà de ces points de vue, tous s'accordent à dire qu'il ne faut pas rompre la chaîne des investissements. En Savoie, département touristique, les stations ont besoin de rester compétitives, les villes aussi. 


 

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