En Savoie, chroniques d'un confinement d'en haut : Déconfinement de troupeau - 29e jour

Laurent Guillaume, présentateur du Magazine de la Montagne depuis plus de 20 ans, propose tous les jours ses "chroniques d’en haut" en attendant la fin du confinement. Il raconte avec authenticité et parfois humour le quotidien des habitants de sa vallée et porte un regard décalé sur l’actualité.
© Laurent Guillaume / FTV
C’est à Valloire, commune située en Maurienne (Savoie) que Laurent Guillaume passe cette période de confinement, dans un hameau perdu situé à 1 700 mètres au dessus de la station. Ici, l’isolement est dans la nature des choses. 

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Le printemps est arrivé… enfin ! Non, je ne parle pas des annonces d’hier soir, parce qu’elles m’ont laissé un goût un peu amer et le sentiment très fort qu’on n’était pas sorti de la galère avant un bon moment. Je parle donc du vrai printemps qui, dans ce hameau situé à 1 700 mètres, a fini par vaincre l’hiver avec un peu d’avance sur le calendrier habituel en montagne. La neige s’est réfugiée sur les plus hauts sommets. Au début du confinement, j’avais presque un mètre de neige dans le pré. Et ce matin, le dernier névé avait disparu, laissant le champ reverdir immédiatement. J’ai eu l’impression que ça s’est passé très vite. Très vite, vraiment ? Il suffit de se retourner pour s’apercevoir que cette neige aura mis un bon mois à fondre, malgré un soleil vaillant. Car ici les jours se ressemblent tous, aidés en cela par une météo exceptionnelle dont on aurait rêvé si on avait pu en bénéficier librement. C’est l’un des bienfaits de la montagne, les choses changent avec une opiniâtre lenteur. On ne voit rien bouger et puis, d’un jour à l’autre, le paysage est bouleversé. 

D’après mon voisin de fermier, les vaches ne détestent pas tant le confinement, pourvu qu’elles aient assez à bouffer.

Ça n’est donc pas l’annonce présidentielle qui m’a mis du baume au cœur, mais plutôt le passage à l’après. Envisager enfin une autre saison, d’autres émotions. Terminé, cet hiver qui paraissait sans fin, avec ses couleurs froides et son absence d’odeurs. L’air sent bon l’herbe naissante, les mélèzes sont en fleur, et ce week-end j’ai pu observer mon renard, quatre tétras, un aigle royal, un mulot, Vénus, et une avalanche sur la montagne d’en face. 

Mais le plus fascinant - et instructif - aura été l’observation des vaches de mon voisin. Après avoir passé de longs mois confinées dans l’étable, elles sont sorties pour la première fois. D’après mon voisin de fermier, les vaches ne détestent pas tant le confinement, pourvu qu’elles aient assez à bouffer. Enfermées dans l’étable de longs mois durant, elles n’ont rien d’autre à faire que regarder le mur d’en face en ruminant toute la journée, le nez dans le foin, en attendant de pouvoir sortir dehors au printemps (ça commence mal, mais l’analogie s’arrêtera là, promis. Enfin : j’espère…) à cette différence près qu’elles n’ont pas besoin, elles, de se déplacer pour aller poser une bouse, le système d’évacuation s’étant rapproché du postérieur de la bête, et non l’inverse. Hormis la branche commune des mammifères sur laquelle les bovins comme les humains sont assis : il y a donc peu de points communs entre les espèces. Quoique. 

© Laurent Guillaume / FTV

Le comportement des vaches est édifiant dès qu’on les laisse sortir après l’hiver. Elles deviennent complètement dingues, ivres d’espace retrouvé, au point de faire un peu n’importe quoi, de malmener les fils de l’enclos, de meugler bruyamment aux quatre coins du pré comme pour prévenir les copines qu’elles sont de retour, de se sauter dessus façon levrette bovine entre vaches laitières, et de se battre à coup de museau pour voir laquelle sera la cheffe du troupeau dans l’alpage, avec comme règle d’or le port de la grosse cloche à celle qui aura, surtout, la plus grande gueule.  

Les Tarines sont plus belles que les Abondances, même si certains sont persuadés, à tort, du contraire.

NB : Si les débats stériles ne vous intéressent pas, vous pouvez sauter le paragraphe ci-dessous et passer directement au suivant. Pour les autres, je dois vous faire part d’une petite déception d’amour propre au passage : c’est Magie, une Abondance toute grignette, un peu fripée, mal foutue et revêche qui a damé le pion à une magnifique, gracieuse et fière Tarine aux yeux si merveilleusement maquillés de noir – je dis ça sans aucune mauvaise foi, ni aucun chauvinisme stupide de ma part, évidemment, même si le monde se sépare en deux catégories : ceux qui ont raison d’aimer les vaches Tarines, et ceux qui se fourvoient en préférant les Abondances, mais ça n’est pas le sujet du jour, et c’est d’ailleurs un débat sans fin que j’ai avec mes potes haut-savoyards, débat qui se termine assez mal en général, donc ça n’est pas la peine d’en rajouter en cette période de confinement où tout le monde est à cran, il suffit de dire la vérité aux français et puis c’est tout : les Tarines sont plus belles que les Abondances, même si certains sont persuadés, à tort, du contraire. Fin de parenthèse. Et bonne chance pour mon prochain tournage en vallée d’Abondance… 

Donc, pour en revenir à nos moutons : c’est vous dire à quel point les joies du déconfinement peuvent provoquer des comportements étranges, un peu comme lorsqu’on ouvre une bouteille de coca qu’on a trop secouée avant. Je n’ose imaginer pareille situation d’ici quelques semaines quand l’étau se desserrera. Mis à part brouter l’herbe fraîche et pisser en meuglant, nul doute que l’on aura, tout comme mes copines, grand besoin de courir dehors, de profiter du soleil, d’oublier les barrières, de sauter sur tout ce qui bouge et qui sait, l’histoire le dira, de se battre pour établir une nouvelle hiérarchie du troupeau… ?

A suivre...

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