Les premiers Anglais sont arrivés en Bretagne dans les années 90, fuyant des prix de l’immobilier exorbitants Outre-Manche, à la recherche d’une meilleure qualité de vie. L’exode vers la France s’est poursuivi au cours des années 2000, jusqu’à la chute de la Livre Sterling en 2009 qui a contraint nombre d’entre eux à rentrer au pays. Aujourd’hui, les Britanniques sont 14 000 en Bretagne auxquels il faut rajouter 10 000 résidences secondaires. Mais après le vote du Brexit en 2016, tous s’inquiètent et s’interrogent : doivent-ils rentrer au Royaume-Uni ou au contraire choisir la France comme nouvelle patrie ?


Depuis toujours, les Britanniques constituent la première clientèle touristique de notre région. Grâce aux ferries de la Brittany Ferries, ils peuvent rejoindre facilement Saint-Malo et Roscoff depuis Portsmouth et Plymouth. Avec le développement des compagnies low cost, Londres, Manchester ou Birmingham sont désormais à quelques dizaines de minutes de Rennes, Brest ou Dinard. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Émeraude  et le long de la Rance que les citoyens de sa Gracieuse Majesté aiment depuis toujours venir se reposer et profiter de la douceur de vivre bretonne.


 

Dinard dans le vent


Dinard est  un peu le berceau des Britanniques en Bretagne, leur petit coin de terre dans un pays avec lequel ils ont si souvent été en guerre. Dinard qui, depuis plus de 150 ans, a toujours un petit  accent  "british".

Il faut dire que sans les Britanniques, Dinard ne serait pas Dinard. Ce sont eux qui au 19ème siècle ont modelé la petite cité balnéaire. A l’époque, il n’existait qu’un village : Saint-Enogat, lieu de résidence des consuls britanniques. Ils se sont installés ici après les guerres napoléoniennes pour être près de leurs concitoyens retenus prisonniers à Dinan ou Avranches.

Ainsi, les Consuls Thomson, Sedgwich et Monteith qui résident au Prieuré des Trinitaires, vont   tomber tour à tour amoureux du site. Et on les comprend ! Le Prieuré domine la plage du même nom, juste séparé de Saint-Malo par quelques centaines de mètres d’eau turquoise. À l’époque, la Pointe du Moulinet est encore sauvage et le cadre est propice à des flâneries romantiques, bercées par les mots de Chateaubriand qui repose juste en face.

Dans les années 1840-50, Robert Monteith invite ses amis britanniques qui résident à Dinan comme la famille Faber. Cette dernière ne quittera plus les lieux.

Devenue veuve, Lyona Faber s’installe d’abord à la villa Beauregard avant de faire construire la villa Sainte-Catherine, face à la cité d’Aleth. Si Mme Faber est considérée comme "l’inventeur du lieu", c’est son fils, William Stanley,  qui va développer le site et attirer ici toute une colonie de compatriotes. Peu à peu, ils érigent de luxueuses villas sur la côte dinardaise.

Ce sont eux qui vont créer les célèbres clubs "gentlemen’s club" pour les hommes, "ladies club" pour les femmes, populariser les bains de mer, introduire la mode du  tennis, du golf et des courses hippiques mais aussi du football. Ils construisent des hôtels comme l’hôtel Victoria et ouvrent des magasins dans la rue Levavasseur qui devient une sorte de  petit Londres. Jusqu’à la première Guerre Mondiale, têtes couronnées et célébrités arpentent le bord de mer, de la Reine Victoria au roi Edouard VII en passant par Lawrence d’Arabie, Oscar Wilde ou Winston Churchill. Dinard est définitivement devenue une cité balnéaire très "fashion"

Aujourd’hui, environ 200 britanniques vivent encore à Dinard ou aux alentours et se retrouvent régulièrement dans l’église Saint-Bartholomew, seule église anglicane de l’Ouest, construite en 1859 par Lyona Faber. Mais aussi au sein de l’association Lord Russel, qui rassemble 350 membres, Français ou Britanniques. Chaque vendredi, on y vient boire le thé à la mode anglaise ou jouer au bridge. Le reste de la semaine, on peut suivre des cours de langue ou participer à des séances de conversations.


Jumelée avec la ville de Newquay, Dinard entretient aussi  ses relations avec le Royaume-Uni grâce au Festival du Film Britannique qui a lieu chaque année à l’automne. Crée en 89, le festival qui décerne tous les ans son Hitchcock d’or, a accueilli tout ce que le cinéma britannique compte de stars, acteurs ou réalisateurs, de Roger Moore à Colin Firth. "Pour l’instant, l’impact du Brexit ne s’est pas fait sentir", explique Agnès Talbourdet, conseillère municipale en charge du Festival "mais la sortie annoncée de l’Europe a alimenté les conversations des deux dernières éditions et on a organisé deux tables rondes sur le sujet." La production cinématographique britannique va-t-elle en pâtir ? Ou au contraire trouver un nouveau souffle ? La France et la Bretagne accueilleront-elles les tournages qui ne pourraient plus avoir lieu Outre-Manche ? Autant de questions encore sans réponses.

Le Centre Bretagne, terre britannique


Mais loin de la Côte d’Émeraude, c’est en Centre Bretagne que vivent la majeure partie des Britanniques qui dans les années 90-2000 ont choisi de s’exiler en France. Principale cause de leur départ : des prix de l’immobilier exorbitants Outre-Manche. Mais d’autres facteurs les ont incité à partir : "une meilleure qualité de vie, moins de stress, un quotidien plus agréable" expliquaient en 2003, quatre ans après leur arrivée à Guern dans le Morbihan, Margaret et Michaël Howard, un couple de jeunes retraités. À Guern, ils ont acheté une vieille ferme en mauvais état qu’ils ont retapé d’années en années. Dix-neuf ans plus tard, ils sont toujours là, bien décidés à rester en France quoi qu’il arrive. Ils ont appris le français, se sont fait des amis dans les environs et participent à la vie du bourg et aux fêtes locales. Bien sûr, tous les deux s’inquiètent des éventuelles conséquences du Brexit : sur le taux de change Euro-Livre d’abord qui pourrait jouer sur le montant de leur pension de retraite comme c’est déjà le cas, sur leur couverture santé aussi ou sur l’obligation d’avoir à l’avenir un visa pour voyager en Europe. Autant de question qu’ils se posent tout en gardant le sourire et confiance en l’avenir. Leur vie est ici et pas au Royaume-Uni.


Une position que partagent nombre de Britanniques installés en Centre Bretagne. La plupart ne voient pas d’un bon œil  le Royaume-Uni sortir de l’Europe et certains enragent :  installés depuis plus de 15 ans en France, ils n’ont pas eu le droit de vote au referendum de juin 2016. Ils sont pourtant les premiers concernés par les conséquences du Brexit.

Du coup, ils sont de plus en plus nombreux à s’informer sur les titres de séjour permanent mais aussi sur l’obtention de la nationalité française. À Gouarec, l’association AIKB, Intégration Kreiz Breizh, qui regroupe plus de 500 Britanniques, les aide dans leurs démarches et les informe. Maggie Fee, l’animatrice a déjà organisé plusieurs réunions pratiques et chaque fois, une quarantaine de ses compatriotes sont présents. Mais Maggie le sait, tous ne pourront obtenir la nationalité française : "il faut être en France depuis plus de 5 ans mais surtout bien parler la langue et avoir un bon niveau de connaissance de la culture française ou des institutions", explique t-elle à ceux qui viennent la voir au siège de l’AIKB. "Et puis il faut aussi prouver qu’on a suffisamment de revenus pour ne pas avoir besoin d’aides de l’Etat français. À défaut, obtenir un permis de séjour européen est la solution la plus facile, mais il faut le faire rapidement, tant que la Grande-Bretagne fait encore partie de l’Europe. En mai 2019, il sera trop tard".

La Bretagne, c'est un petit paradis ! 


Non loin de là, à Guémené-sur-Scorff, Pippa Johnson réfléchit elle aussi à prendre la nationalité française. Arrivée du Derbyshire il y a 14 ans avec son mari et ses trois enfants, elle s’est parfaitement bien intégrée dans la commune. Elle travaille à mi-temps au cinéma de la ville où elle est projectionniste et le reste du temps elle est chez un architecte. Heureuse de côtoyer tous les jours des Bretons qui l'ont "très bien accueillie", dit-elle "et m’ont offert une vie bien plus agréable que celle que j’aurais pu avoir Outre-Manche. La Bretagne, c’est un petit paradis !."

© I. Rettig - France 3 Bretagne
© I. Rettig - France 3 Bretagne

 

Redonner vie aux communes rurales


À Guémené, comme à Guern, les Britanniques représentent environ 10% de la population locale et grâce à eux, ces communes, qui étaient en voie de désertification dans les années 80, ont retrouvé une deuxième jeunesse. "Les Britanniques ont acheté des maisons abandonnées voire des ruines dont aucun Français ne voulait et ils les ont retapées. Si certains sont partis, leurs maisons trouvent généralement preneur auprès d’autres Anglais, désireux de s’offrir un pied-à-terre en France ou même une résidence principale", explique Joseph Le Bouëdec, le maire de Guern. 

Depuis le vote du Brexit, confie Dan Newton, un agent immobilier anglais installé près de Locminé, il y a de plus en plus de demandes de familles avec enfants ou adolescents, souvent aisées, qui recherchent un bien en France.  


Ces familles sont prêtes à dépenser plusieurs centaines de milliers d’euros pour trouver la maison de leur rêve dans la campagne bretonne. L’idée pour elles étant de rester dans l’Union Européenne et d’échapper à ce qui pourrait ressembler à un "hard Brexit", un Brexit dur.


Mais pour l’instant, nul ne sait à quoi s’attendre vraiment et chacun continue de vivre sa vie. À Guémené, plusieurs Britanniques ont ouvert des commerces et relancé l’économie locale. Maggie Moran, arrivée il y a sept ans, a créé sa boutique de vêtements d’occasion et ça marche plutôt bien car il n’y en a pas d’autres dans le secteur. Janette Claxton, elle, propose des massages et des cours de yoga, en français ou en Anglais selon la clientèle. Pour l’instant, elle ne vit pas encore très bien de son activité  mais elle a pu s’offrir une petite maison dans le centre de Guémené, ce qu’elle n’aurait pu faire à Sheffield, sa ville natale. Pourtant, elle le conçoit, "créer une entreprise en France est bien plus compliqué qu’au Royaume-Uni à cause de toute la paperasse." Mais elle n’envisage pas de rentrer. L’un de ses fils vit en Australie mais l’autre est installé à Ploërdut, non loin de Guémené et Janette sait pouvoir compter sur ses amis pour lui donner un coup de main.


© I. Rettig - France 3 Bretagne
© I. Rettig - France 3 Bretagne

 

Savoir s’intégrer


Lisa Davey est l’une des doyennes britanniques de la commune de Guémené. Lisa est arrivée en 90 avec son mari et ses quatres enfants. "Au début", raconte-t’elle , "mon mari travaillait toujours en Angleterre et il faisait les allers-retours. Ce n’était pas toujours simple de rester seule ici avec les 4 enfants. Mais on était tellement heureux d’avoir pu acheter notre maison et que les enfants profitent pleinement de la nature."

Depuis 27 ans, sa vie a changé : elle a divorcé, s’est remariée avec un Français, a eu deux autres filles mais et elle s’est surtout beaucoup investie dans la vie locale. En créant tout d’abord une association pour permettre aux Français et aux Britanniques de converser dans les deux langues. Elle est aussi bénévole au cinéma ou elle tient la caisse plusieurs soirs par semaine et profite d’une riche programmation qui  fait la part belle aux films en VO. Enfin, elle est depuis peu, conseillère municipale. "J’appréhendais dit-elle, j’avais peur de ne pas savoir, ne pas parler assez bien mais finalement, je suis très contente, c’est très intéressant". Le maire René le Moullec reconnaît que les Anglais ont apporté beaucoup à la commune et qu’ils sont très impliqués dans la vie associative et économique. Il est prêt d’ailleurs a en accueillir d’autres si des candidats se présentent. Quant à  Lisa, elle est un peu le relais de sa communauté auprès des autorités locales et elle les encourage dans leurs projets ou leur volonté d’apprendre le français "le meilleur facteur d’intégration".

Ce n’est pas Jo  Robins et sa fille Louisa (sur la photo ci-dessus) qui diront le contraire. Jo, une Irlandaise et David son mari Anglais, se sont installés en 2004 dans la commune. Les jumeaux, Louisa et Conrad n’avaient que quatre ans. À l’époque, Jo confiait en anglais que le plus compliqué "c’était de remplir les formulaires de la CPAM". Mais le couple avait pu trouver une maison et David avait réussi à créer sa petite entreprise d’élagage.

Quatorze ans plus tard, Jo et David sont  toujours là. Jo n’a guère changé : elle  a juste raccourci ses cheveux qu’elle a teint en vert, la couleur de son pays. Mais elle a toujours sa bouille souriante et une belle énergie. "Je travaille dans une usine" raconte-t ’elle dans un français encore un peu hésitant, "et je suis très contente. David a trouvé un emploi salarié, contremaître, mais toujours dans l’élagage".

Quant aux jumeaux, ils ont bien grandi ! Conrad est pompier volontaire à Guémené et Louisa se destine à la sociologie. Elle souhaite d’ailleurs poursuivre ses études à l’étranger. « J’aimerais aller en Allemagne », confie la jeune femme parfaitement bilingue, qui se félicite du choix de vie de ses parents. "Pouvoir parler couramment deux langues, c’est une grande chance. Quand on en connaît deux, on peut en apprendre trois ou quatre, c’est super", dit-elle avec exubérance. Comme on la comprend ! Pour les Robins, le Brexit ne va rien changer à leur vie. David a désormais la double nationalité irlandaise et anglaise, les enfants aussi. "Le passeport irlandais est le document le plus important chez nous", explique Jo en riant.

Le tourisme en berne


David Neal non plus, n’est guère inquiet même s’il n’envisage nullement de demander la nationalité française. Ce Cornouaillais est installé à Huelgoat, dans le Finistère depuis 36 ans et parle un français quasi-parfait. Marié à une Française,  il tient un pub sur la place principale : "le Brittany" ! Un vrai pub anglais avec ses banquettes en velours vert, son comptoir en bois patiné, ses "fish and chips" et ses "cornish pasties", des petits pâtés de viande qui font la fierté de sa région natale et que David a plaisir à proposer à ses clients : des Britanniques qui vivent dans le secteur-ils sont aussi très nombreux à Huelgoat et dans les environs, ou des touristes de passage.

David Neal, habitant de Huelgoat / © I. Rettig - France 3 Bretagne
David Neal, habitant de Huelgoat / © I. Rettig - France 3 Bretagne

Mais depuis le Brexit, les Britanniques sont un peu moins nombreux à franchir le Channel pour venir passer des vacances chez nous. Le cours de la livre a chuté, et ici, tout est donc devenu plus cher pour eux. Dans l’hôtel qui se trouve non loin du pub, Patrick Le Scraign considère que sa clientèle britannique a été divisée par deux l’an passé. Même chose pour son voisin qui tient le bar PMU sur la place ert qui s’inquiète aussi d’un éventuel départ des résidents britanniques, nombreux. 


Owen Cake, le seul commerçant britannique sur le marché du jeudi matin, vend des fleurs. Sa clientèle est avant tout française : "les Anglais n’ont plus d’argent pour les produits de luxe", dit-il un peu désappointé. Heureusement, les touristes Allemands ou  Suisses ainsi que les Français sont plus nombreux. Mais pour les Bretons, comment se passer des Britanniques qui constituent environ 35% de la clientèle touristique dont 22% de la clientèle hôtelière et 38% de la clientèle de plein air. Le Comité Régional du Tourisme relayé par les offices de tourisme locaux cherche des solutions.

Avec la Brittany Ferries, les régions Bretagne, Normandie et Pays de la Loire, le CRT a mis en place un contrat Grand Ouest. Objectif : reconquérir la clientèle britannique et attirer de nouveaux clients grâce notamment à des campagnes de promotion ou la participation à des salons Outre-Manche. Trois millions d’euros sont consacrés à cet objectif chaque année.

Mais à l’Office de Tourisme de Roscoff, on avance d’autres solutions. Pour Gilles Le Marec, son directeur, il s’agit d’abord "de cibler une nouvelle clientèle, plus aisée et plus proche de chez nous. Les Londoniens mais aussi les Anglais qui vivent près des côtes sud du pays. Pourquoi ne pas leur offrir la possibilité de venir passer une journée à Roscoff ou sur l’île de Batz avec retour le soir sur le ferry comme simple piéton ?". 


La Brittany Ferries dans l’attente


Du côté de la Brittany Ferries, l’une des principales compagnies transmanche, on n’imaginait pas que les Britanniques puissent voter pour la sortie de l’Europe. Maintenant que le Brexit est là, la compagnie va devoir en tenir compte et s’adapter en espérant que le cours de la Livre Sterling remonte "85% de notre clientèle est britannique", rappelle Christophe Mathieu, le Président du Directoire de la Brittany, "et toutes les transactions financières se font en Livre". Certes, la Compagnie a constaté une petite baisse de la fréquentation de ses liaisons entre Plymouth et Roscoff et Portsmouth et Saint-Malo mais elle enregistre toujours environ 700 000 passagers par an.

Avant même le vote du Brexit, la Compagnie basée à Roscoff avait décidé de développer une ligne entre Cork et l’Espagne et de renforcer ses rotations entre Cork et Roscoff. "Il ne s’agit pas de pallier une éventuelle désaffection des Britanniques mais plutôt de répondre à une opportunité commerciale" explique Christophe Mathieu.  Pour cela, l’entreprise a trouvé un bateau qui dans un premier temps naviguera sous pavillon chypriote avec un équipage étranger.  Une exception temporaire pour la compagnie qui préfère travailler avec des équipages français. Mais elle doit s’adapter si elle veut conserver son modèle économique et renouveler sa flotte.

Le Brexit et une Livre Sterling faible pourraient-ils mettre en péril la compagnie ? "Toute entreprise est mortelle", soupire Christophe Mathieu qui préfère néanmoins rester optimiste et ne pas envisager le pire des scénarios. 

Un scénario qui devrait se dessiner au cours de l’année 2018 et des premiers mois de 2019 puisque le Brexit doit effectivement entrer en application en mai 2019. Mais pour l’instant, bien malin celui qui pourra dire à quoi ressembleront les futures relations entre l’Europe et le Royaume –Uni et si elles auront une réelle incidence pour les Britanniques qu’ils soient touristes ou résidents en France.