Jegado, Seznec, Dickinson, Le Couviour… autant de noms associés aux grandes affaires criminelles qui se sont déroulées sur le territoire breton. Histoires d’argent, jalousie, pulsions sexuelles, nous allons revisiter ces histoires et tenter de comprendre comment elles ont pu basculer dans l’horreur.

Hélène Jegado, la première "serial-killeuse"


Entre 1833 et 1851, Hélène Jegado, modeste gouvernante, va empoisonner au moins 25 personnes, sans doute beaucoup plus. Elle boit, vole, mais plus de 150 ans après les faits, son histoire fascine. 

Des origines paysannes et modestes


Hélène Jegado naît ici, près des dunes, en 1803. Ses parents sont paysans, leurs revenus modestes. À l’âge de 7ans, elle est placée au presbytère de Bubry, auprès de ses tantes, pour travailler comme servante. Là-bas, elle prend de l’assurance, apprend à cuisiner, apprend à parler français aussi, elle qui, plus petite, ne savait échanger qu’en breton. 

Pour elle, c’est une promotion sociale. Hélène Jegado commet son premier meurtre en 1833. Elle a 30ans et travaille au service du curé de Guern. Sans raison apparente, elle empoisonne une bonne partie de la maisonnée en mettant quelques gouttes d’arsenic dans la soupe.
À l’époque, la mort-aux-rats était facile à trouver dans ces maisons.

Mais pourquoi commettre de tels actes, d’un coup ? La jalousie est une théorie avancée. La Jegado ne supportait pas d’entendre quelqu’un de mieux placée qu’elle lui donner des ordres. Autre théorie : elle aurait été violée par l’abbé Le Brogo, et en aurait gardé rancœur.

Partout où la Jegado passe, le monde trépasse


La Jegado entame alors sa carrière de tueuse en série. Elle sillonne le Morbihan, de presbytère en maisons bourgeoises.  Partout où la Jegado passe, le monde trépasse. Le dicton n’existe pas encore, mais il prend forme. Étrangement, elle n’est pas suspectée. Son alliée de circonstance: l’épidémie de choléra. Les symptômes de cette maladie sont assez semblables à ceux causés par l’arsenic.

Dans les années 1840 – la date est floue – Hélène Jegado arrive à Rennes. Elle continue de tuer, au moins trois fois, avant d’arriver chez Monsieur Bidart de la Noé, avocat. Autant dire, avant d’arriver… dans la gueule du loup. Elle commet deux empoisonnements sur des servantes de la maison. Les autopsies créent la suspiscion. On retrouve dans la chambre d’Hélène Jegado des objets volés. Elle est arrêtée, même si elle nie tout en bloc.


Condamnée à mort


Le procès s’ouvre devant la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine le 6 décembre 1851. Elle est accusée de cinq empoisonnements et de onze vols domestiques. Les crimes morbihannais sont prescrits et ne peuvent être jugés. Son avocat, Me Magloire Dorange, plaide la folie pour l’accusée souvent qualifiée de grossière, malpropre, ivrogne, voleuse… Rien n’y fait, le 14 décembre, elle est condamnée à mort.

Je préfère mourir innocente que vivre coupable (Hélène Jegado)


Mais quelques jours avant sa mort, elle confesse ses meurtres à l’abbé Thiercelin. Hélène Jegado sera guillotinée le 26 février 1852 place du champ-de-mars à Rennes, devant une foule hostile.

Une trace dans l’imaginaire populaire


Dans certaines familles bretonnes, dans la première moitié du XXe siècle, on disait aux enfants : "si tu ne manges pas ta soupe, j’appelle la Jegado". À Rennes, un célèbre chocolatier confectionne et vend "le gâteau de la jegado", garanti sans arsenic. Et puis, son histoire a été racontée à la télévision, au cinéma, dans des romans, des bandes dessinées, des contes, des chansons. Reste aussi le masque mortuaire de la meurtrière, au musée de Bretagne à Rennes. Après l’exécution, son corps fut autopsié. Les légistes n’ont jamais trouvé la bosse du crime.

Une troupe de théâtre amateur de Plouhinec, "Les mouettes crieuses », ont joué une pièce retraçant la vie de la Jégado, dans la salle du Café des Dunes. Un spectacle écrit par Joël Puren, sur la base de documents officiels provenant du tribunal de Rennes, répertoriés par Anne-Marie Desbiaux. 

 

Seznec, l'histoire sans fin


Guillaume Seznec, photos prises pendant sa garde à vue
Guillaume Seznec, photos prises pendant sa garde à vue

Le 25 mai 1923, Guillaume Seznec, maître de scierie à Morlaix et Pierre Quémeneur, conseiller général du Finistère, roulent vers Paris, au volant d’une cadillac. Ils doivent y négocier un contrat juteux de ventes de voitures américaines. Les deux hommes se séparent à 80 km de Paris. On ne reverra plus jamais Quémeneur, ni mort, ni vivant. Seznec, lui sera condamné aux travaux forcés. Récit d’une histoire extraordinaire, l’une des plus grandes énigmes judiciaires du XXe siècle.

Le temps des trafics d’après-guerre


1919, à Brest. A la fin du premier conflit mondial, l’armée américaine rentre progressivement chez elle, mais laisse sur place beaucoup de matériel. Notamment, 2000 cadillacs. Guillaume Seznec, fils de paysans devenu chef d’entreprise, et Pierre Quémeneur, conseiller général et homme d’affaires sans beaucoup de scrupules, flairent ce qu’ils croient être un bon coup. Ils ont probablement été victimes d’une arnaque.

Le 25 mai 1923, Seznec et Qemeneur roulent donc vers la capitale. Difficile de savoir ce qui s’est passé lors de ce voyage, toujours est-il que Seznec revient seul, deux jours plus tard. Pour lui, c’est le début de la fin.

Une enquête à charge contre Guillaume Seznec


Selon certains, Pierre Bonny, alors inspecteur stagiaire à la sureté générale à Paris, n’hésite pas à forcer certains témoignages. Le 20 juin, on retrouve au Havre une valise de Quémeneur qui renferme une promesse de vente à vil prix d’une propriété à Plourivo, près de Paimpol. Un document tapé sur cette machine à écrire, retrouvée dans le grenier des Seznec..C’est LA pièce à conviction qui va confondre Guillaume Seznec… Pour ses partisans, c’est un complot de la police.

Condamné au bagne


Puis vient le temps du procès, le 24 septembre 1924, à Quimper. Sur le chemin du tribunal, la foule houspille Seznec. Lui est convaincu qu’il va être acquitté. 148 personnes, témoins, experts, policiers sont entendus. Le 4 novembre, Guillaume Seznec est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le combat pour la réhabilitation de Seznec


Guillaume Seznec n’est même pas encore parti pour la Guyane que Marie-Jeanne, sa femme, dépose une première demande de révision. Rejetée. Guillaume  va passer 20 ans au bagne en Guyane. En 1947, gracié par de Gaulle, il rentre en métropole. En héros cette fois. Comme proches, il ne lui reste plus alors que sa fille Jeanne, et ses petits-enfants.

Quand il est rentré en France, c’était devenu une légende, raconte Pascal Bresson… On venait le saluer, on venait le toucher. C’était impressionnant. Seznec était devenu une icône


En 1954, Guillaume Seznec est percuté par un camion à Paris. Grièvement blessé, il révèle dans un état semi-conscient que le corps de Quémeneur se trouve à Plourivo. Des fouilles officielles sont entreprises, elles ne donneront rien. 

Guillaume Seznec meurt la même année. Peu après, Jeanne transmet le relais à son fils, Denis. Pour ce dernier, ce sera le combat d’une vie. Les demandes de révision s’enchaînent. Les espoirs seront toujours déçus.

Dernier rebondissement, nouvelle thèse


Dernier rebondissement en 2015 : Denis Langlois, l’ancien avocat de Denis le her, lance une nouvelle thèse, basée sur le témoignage de Petit-Guillaume, l’un des fils de Seznec. C’est Marie-Jeanne, la femme de Guillaume Seznec, qui aurait tué Quémeneur, en situation de légitime défense, alors qu’il tentait de la forcer. 

Quand Seznec découvre les faits, il dissimule le corps et crée des faux en écriture pour récupérer l’argent de la maison de Plourivo.
Une seule façon de vérifier la véracité de cette thèse: retrouver les os de Quémeneur, dans l’ancien cellier, derrière la maison. L’autorisation pour effectuer ces fouilles a déjà été demandée au procureur de Brest. Sans succès, pour l’instant. Près de 100 ans après les faits, la vérité dans l’affaire Seznec pourrait encore éclater.

 

Caroline Dickinson, voyage au bout de l'horreur


Le 19 juillet 1996, la jeune Caroline Dickinson, 13 ans, est retrouvée morte dans son lit de l'auberge de jeunesse de Pleine-Fougères, dans la baie du Mont-Saint-Michel. Elle a même été violée en plein miliue du dortoir, sans qu'aucune de ses quatre copines ne se rendent compte de quelque chose. C'est le point de départ d'une affaire terrible. il faudra cinq ans, trois juges d'instruction et des centaines de tests ADN -pour la première fois utilisés en France à grande échelle - pour que le coupable soit enfin identifié et arrêté.

Violée et tuée au milieu d’un dortoir


Lundi 19 juillet, au petit matin. Le groupe de collégiennes anglais se réveillent tranquillement, c’est le dernier jour de leur voyage scolaire dans la baie du Mont-Saint-Michel. Une seule collégienne ne se réveille pas, elle reste allongée sur le matelas, posée au sol. Ses copines découvrent l’horreur : la jeune fille, Caroline Dickinson, est morte. Des tâches de sperme sont découvertes sur sa cuisse. Cela veut dire deux choses : elle a été violée, mais on a l’ADN de l’auteur du crime.

Très vite, gendarmes et journalistes envahissent le village d’habitude si calme. En deux jours, l’enquête semble bouclée. Un marginal, Patrice Padé, est placé en garde à vue. Au bout de 48 heures, à bout de forces, il avoue tout. Mais après dix sept jours de détention, il est innocenté par l’ADN.

Tout repart à zéro. Dans le village, c’est la consternation.

À la limite du conflit diplomatique


Le gouvernement et la presse britanniques mettent la pression sur la Justice française. John Dickinson ne comprend pas le principe très français du secret de l’instruction. Sa relation avec le juge Zaug est délétère. L’arrivée du juge Renaud Van Ruymbeke va tout changer. 

La décision qui fait tout basculer, estime Michel Tanneau, journaliste à Ouest-France, c’est celle de Renaud Van Ruymbeke qui demande à ce qu’on lui fasse remonter toutes les intrusions suspectes dans toutes les auberges de France


Le 14 août 1997, dès le premier jour de son arrivée, Renaud Van Ruymbeke demande un prélèvement d’ADN pour toute la population masculine de la commune, de 15 à 60 ans. Mais les tests ne donnent rien. Les gendarmes accélèrent. 3500 tests sont effectués sur des hommes qui ont travaillé sur des chantiers la région, des touristes. Tous les témoins sont à nouveau entendus. Un portrait robot est établi.

L’étau se resserre


Après le travail, c’est la chance qui va aider les enquêteurs. En mars 2001, dans une interview du Sunday Times, le nom d’Arce Montes est lâché, comme suspect parmi 48 autres. Le test ADN confond cet Espagnol de 50 ans, qui se révèle être en un véritable routard du crime. D’ailleurs, s’il se trouve dans la région de Saint-Malo en juillet 1996, c’est parce qu’il doit prendre le ferry pour l’Angleterre, il travaille alors comme barman à Londres. Mais aussi parce qu’il a un fils avec une Française violée 16 ans plutôt aux pays-bas, et qui réside à Vitré.

Un procès très médiatique


Son procès s’ouvre le 7 juin 2004. Il est traduit en trois langues. Une soixantaine de journalistes sont accrédités. Francesco Arce Montes avoue le double-crime mais affirme qu’il n’a jamais voulu donner la mort. Il est condamné à 30 ans de prison, dont une peine de sûreté de 20 ans. Il fait appel. Sa condamnation sera confirmée. Francesco Arce Montes pourrait sortir de prison en 2021. Il aura 71 ans mais pourrait purger de nouvelles peines pour des viols commis en Allemagne et en Espagne.

 

Le Couviour, la mort en héritage


En mai 2012, Josiane Le Couviour à son procès
En mai 2012, Josiane Le Couviour à son procès

Le scénario est digne d'un film de Claude Chabrol : dans une famille bourgeoise de province, recomposée, une femme trouve la mort. Une femme de 75 ans est tuée, étouffé par le ruban adhésif qui lui serre tout le visage, devant son mari, lui-même ligoté. Cette femme, c'est Anne-Marie Le Couviour. Le drame se passe à Grand-Champ, dans la campagne vannetaise.

Le Couviour-Dreano, une famille aisée, mais déchirée


À sa tête, il y a le patriarche, Eugène Le Couviour, 94 ans. Cet homme est un notable à l’ancienne, ex-maire de Pluvigner dans le Morbihan et entrepreneur avisé : il a fait fortune à partir des années 60 dans le matériel médical. Il revendra sa société à l’Américain Hill-Rom dans les années 90, pour  48 millions d’euros.

D’un premier mariage, il a eu trois enfants : Jean-Jacques, Catherine et Philippe. Au début des années 80, il se remarie avec Anne-Marie Dreano, mère de trois enfants également. Dès lors, une véritable guerre de l’héritage est déclarée.

Dans la nuit du 9 au 10 avril 2009, le drame


Cette nuit là, deux personnes s’introduisent dans la belle propriété des Le Couviour. Alertée par le bruit, Anne-Marie Dreano se lève et se retrouve nez à nez avec l’un des deux intrus. Elle est mise à terre, ligotée, baillonnée avec plusieurs mètres du ruban adhésif.  

Malgré le secours de son mari, qui parvient à défaire ses liens, Anne-Marie meurt, asphyxiée, au bout de quelques minutes. Les enquêteurs pensent à un cambriolage qui aurait mal tourné. Mais un témoignage les met sur la piste d'une affaire criminelle plus complexe. Deux hommes sont interpellés. Après leurs aveux, on découvre que le cerveau du crime, c’est elle : Josiane Le Couviour, femme de Jean-Jacques Le Couviour, et donc la belle-fille de la victime. Elle aurait commandité le crime, via son jardinier, contre la somme de 20000 euros. Son but était de récupérer des documents liés au testament de son beau-père, Eugène Le Couviour.

Un procès sous haute tension


Le procès s’ouvre donc en 2012. Très médiatique. On connaît les coupables, on connaît le mobile. Reste à répondre à cette question : Etait-ce un meurtre prémédité ou un vol avec violences ayant entraîné la mort, sans intention de la donner ? Au bout de cinq jours d’audience éprouvants, les condamnations tombent. La préméditation n’est pas retenue mais les peines sont lourdes. 15 et 18 ans pour les deux exécutants, huit pour le jardinier intermédiaire, Quinze ans pour Josiane Le Couviour.

Parquet et accusés font appel


Le 13 mai 2013, tout repart de zéro, à Rennes. En détention provisoire,  les quatre accusés se retrouver côte à côte dans le box. Comme en première instance,  l’avocat général relève – je cite -  que les "masque" de ruban adhésif entourant le visage de la victime "ne pouvait avoir d'autre résultat que la mort".

Oui, mais Josiane Le Couviour l’avait-elle commanditée ? La réponse en appel sera la même. C’est non. Pourtant, la peine de Josiane passe de 15 à 16 ans de réclusion. Un fait nouveau quand même : le procureur relève l’obsession de l’argent des deux fils d’Eugène Le Couviour, Jean-Jacques et Philippe, et pointe du doigt leur influence et leur responsabilité morale dans ce drame.