"Il suffirait de quelques accidents pour que les loutres disparaissent", des panneaux de signalisation pour éviter les collisions installés à Lamballe

Elle avait quasiment disparu de la région au milieu du XXe siècle. Discrète, la loutre ne cesse de gagner du terrain dans la région pour le bonheur des naturalistes amateurs. Une espèce toujours fragile au point que la commune de Lamballe-Armor a installé des panneaux de signalisation pour éviter les collisions routières avec l'animal.

Sur les rives du Trieux, à Pabu, près de Guingamp, dans les Côtes d'Armor, Pierre Veillon n'en revient toujours pas.

En tenue de camouflage, ce photographe animalier amateur de 23 ans fait défiler les clichés saisis quelques heures plus tôt, aux premières lueurs du jour, grâce à son puissant téléobjectif : "Là, t’as vu ? C’était ce matin sur le caillou plus haut. Elle était à quelques mètres de moi." C'est la première fois que Pierre parvient à photographier cette loutre d'Europe d'aussi près. 

Pierre et son voisin Jonathan Low ont aperçu l'animal et ses deux petits loutrons pour la première fois en novembre dernier sur les rives du Trieux. Tous deux naturalistes amateurs, ils ont investi dans des pièges photo pour les observer davantage. Extrêmement discrète, la famille vit surtout la nuit.

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Grâce à leurs pièges photo, Jonathan et Pierre observent le quotidien de deux petits loutrons. ©Jonathan Low et Pierre Veillon
 

"On sait qu’elle est là, mais on ne la voit pas souvent. Il faut vraiment être très patient", assure Pierre. "C’est grâce à leurs traces qu’on détecte leur présence", ajoute Jonathan.

Les épreintes, les déjections des loutres, ont une odeur très reconnaissable, une odeur de miel !

Jonathan Low

Naturaliste amateur

Comme sur ce rocher sur lequel une loutre semble être passée récemment : "On voit que la mousse a été brulée par l'urine, pointe Jonathan. Il y a aussi cette épreinte." 

Les "épreintes", c'est ainsi que se nomment les déjections de loutres, très reconnaissables : "Elles sont remplies de petits os, d'arêtes de poisson et elles ont une odeur très reconnaissable, une odeur de miel !", assure Jonathan, qui, joignant le geste à la parole, se baisse pour renifler l'épreinte en question. 

Et des épreintes, les loutres en laissent de plus en plus dans ce secteur depuis quelques années. "Elles occupent des territoires importants [une quarantaine de kilomètres de cours d'eau pour un seul mâle, NDLR], mais passent régulièrement par ici, tous les deux ou trois jours. Elles sont très présentes."

De quoi offrir à ces deux passionnés une belle collection de vidéos attendrissantes de leur voisine et ses petits.  

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Grâce à leurs pièges photo, Jonathan et Pierre observent le quotidien d'une loutre femelle et de ses deux petits loutrons. ©Jonathan Low et Pierre Veillon

"Ça fait vraiment plaisir de voir qu’il y a autant de loutres sur le Trieux. Il n'y a pas trop de routes, pas trop de passage, elles sont tranquilles ici."

Un animal victime de la chasse au XXe siècle

Si la loutre semble se plaire sur les rives du Trieux, elle avait quasiment disparu de la région au milieu du XXe siècle, victime de la chasse et du braconnage pour sa fourrure. Elle n'était alors présente qu'en centre-Bretagne. À l'échelle nationale, on en comptait environ 50 000 au début du XXᵉ siècle contre un millier seulement dans les années 80.

L'interdiction de sa chasse en 1972 et son inscription dans la liste des espèces protégées en 1981 lui ont permis de regagner peu à peu du terrain. 

La loutre n'a jamais disparu du centre-Bretagne.

Méggane Ramos

Coordinatrice loutre pour le groupe mammalogique breton

Aujourd'hui, impossible de recenser précisément sa population à l'échelle régionale ou nationale, mais depuis 30 ans le Groupe Mammalogique Breton (GMB), piste sa progression dans la région. Les traces de loutres dans les bassins versants des cours d'eau bretons n'ont cessé de se multiplier ces 30 dernières années. 

"C'est un bel exemple où l'arrêt de la chasse a permis à l'espèce de recoloniser son aire de répartition", analyse Méggane Ramos, coordinatrice loutre pour le groupe mammalogique breton qui rappelle aussi que la loutre n'a jamais disparu du centre-Bretagne. "C'est à partir de ce noyau qu'elle a pu recoloniser une grande partie de la région, l'ouest en particulier. Elle recolonise l'est beaucoup plus lentement, sans que l'on sache vraiment pourquoi, peut-être à cause de la qualité des eaux ou à cause de barrières construites par l'homme, comme des routes par exemples." 

Chez les loutrons, l'apprentissage de la pêche peut prendre 18 mois.

Méggane Ramos

Coordinatrice loutre pour le Groupe mammalogique breton (GMB)

Une progression relativement lente, car l'animal reste une espèce très fragile. "La loutre d'Europe a une espérance de vie de cinq ans et n'atteint sa maturité sexuelle qu'à deux ou trois ans", rapporte Méggane. "Et chez les loutrons, la mortalité juvénile est importante et l'apprentissage de la pêche très long, cela peut prendre près de 18 mois."

La loutre n'aura donc généralement qu'une seule portée de deux à trois loutrons maximum au cours de son existence. 

À Lamballe, des panneaux de signalisation "Prudence, passage de loutres ! "

L'une des principales menaces qui pèsent sur les loutres, ce sont les collisions routières.

Pour les éviter, la commune de Lamballe-Armor vient d'installer deux panneaux de signalisation "Prudence, passage de loutres !" au lieu-dit Le Rivage. À cet endroit, une buse d'une dizaine de mètres permet au cours d'eau l'Évron de passer sous une route.

"À cet endroit précisément, la loutre circule, mais elle ne peut pas passer sous la route parce que les buses sont trop étroites, explique Philippe Hercouët, maire (PS) de Lamballe-Armor, alors elle traverse la route par au-dessus. Il y avait un risque de collision avec les voitures donc nous avons choisi d'installer ces panneaux pour sensibiliser les automobilistes."

Cette zone, risquée pour l'animal, a été identifiée par le groupe mammalogique breton. Sur le territoire de Lamballe Terre-et-Mer, une cinquantaine ont ainsi été dénombrées en collaboration avec la communauté d'agglomération. 

"Ce sont quelques individus qui couvrent un territoire important, assure Jean-Luc Barbo, vice-président de Lamballe Terre-et-Mer en charge des transitions écologiques et des enjeux de biodiversité. Il suffit de trois ou quatre accidents pour qu'ils disparaissent du paysage et c'est pour ça qu'il faut être vigilant sur ces secteurs à problème." 

Un outil avant tout pédagogique selon l'élu "pour rappeler que l'espèce humaine se déplace comme d'autres espèces, nous ne sommes pas seuls.".