Drekan, l'histoire du multicoque qui ne voulait pas sombrer

Perdu en mer pendant plus de quinze mois après s’être aligné au départ de la Transat Jacques Vabres 2017, le multi 50 Drekan, ex-Crêpe Waouh, avait refait surface en 2019 sur une plage des Bahamas. Son skipper Eric Defert souhaite le faire revenir à Brest. Un appel aux dons est lancé. 
 

L’histoire de ce multicoque c’est avant tout l’histoire d’un bateau au palmarès impressionnant. Un bateau qui a porté la classe des multi 50 sur le devant de la scène. Mis à l’eau en 2005 par Frank-Yves Escoffier, ce multicoque de 50 pieds, Crêpe Whaouh, s’impose d’emblée sur les grandes courses transatlantiques.


Un violent chavirage


Il remporte la route du  Rhum en 2006, la Québec-Saint-Malo en 2008 et deux fois la Transat Jacques Vabres en 2005 et 2007. Un multicoque de 50 pieds qui, malgré les années, reste performant face aux multicoques de dernières générations. Pour preuve en 2015 : il termine deuxième de la Transat Jacques Vabres.

En 2017 Éric Defert s’aligne avec Christopher Pratt au départ de la transat Jacques Vabres. Le bateau porte alors le nom de Drekan, son dernier sponsor. Une course qui a bien failli coûter la vie à Christopher Pratt. 


De l'eau, de l’eau partout. Du noir, rien que du noir, putain, j’ai failli me noyer bordel !


Ce sont les premiers mots de Christopher Pratt quand il réussit à regagner la coque centrale. Des mots qui évoquent la violence de ce chavirage. Des mots à l'image du combat qu'il a dû mener, coincé sous la coque de quinze mètres et le trampoline, pour se sortir de cette situation extrêmement dangereuse. Un bout s'est même enroulé autour de son cou alors qu'il cherchait à refaire surface. 
Les deux hommes sont choqués. Ils seront secourus par un cargo. Le multicoque sort des écrans radars. Sa balise n’émet plus.
 

Joint par téléphone ce jour, Christopher Pratt confirme combien il a eu chaud. "C'était un moment hyper important dans ma vie de marin. Il y avait neuf chances sur dix pour que ça se passe mal. Prendre le bateau sur la tête, être assommé. Partir dans la mauvaise direction. Lâcher le bateau. Me retrouver à nager dans la nuit au milieu l’Atlantique. J’ai eu de la chance. Un joker. Ça s’appelle un joker de vie. J'en ai grillé un ce jour-là"

"On avait alors beaucoup échangé avec Éric sur son naufrage à lui 20 ans auparavant en Méditerranée, se souvient le navigateur. C'est une expérience dont je parle dans certaines conférences. C’est un moment hyper important dans ma vie de marin. Cela a été un véritable déclencheur. La vie est courte, il faut savoir en profiter et faire ce dont on a envie, sans oublier que les risques sont bien là. A l'époque on bricolait avec les moyens du bord, ma femme et mes enfants étaient de la partie, ils nous aidaient à préparer le bateau".


Périodes de doute


Aujourd'hui, Christopher Pratt poursuit sa carrière avec Jérémie Bayou sur Charal et suit de près le parcours d’Éric Defert. Réputé bon barreur par gros temps, ce dernier avait battu le record de la traversée de la Manche en double, détenu par un certain Laurent Bourgnon, sur un catamaran de 18 pieds. En 2013, il avait également battu le record de la traversée de l'Atlantique-Nord en Classe 40, en moins de douze jours. Pour Eric Defert, "c'était une belle association ce duo au départ de la transat. Moi, j'étais le coureur de fond habitué aux transatlantiques. Christopher, lui, c'était le sprinter avec une belle expérience de la course au large réputé fin barreur".    


C’est là qu'on réalise qu'on ne fait pas seulement du bateau


Ce chavirage l’a éloigné de la course au large, avec les périodes de doutes qui s'ensuivent.  "Ensuite, il faut se battre, pour remonter, explique Eric Defert. Tu rencontres des problèmes d'argent, de confiance. Tu dois te défendre ne pas laisser tomber. Tout cela au moment où les portes de la course au large s'ouvre à toi...Un chavirage mine de rien, ça a des conséquences énormes sur ta vie professionnelle"


Après des mois d'errance, le multicoque refait surface aux Bahamas


Quinze mois après son chavirage, Éric Defert est toujours sans nouvelles de son trimaran. Aucun bateau ne l'a aperçu depuis qu'il a chaviré au large des Açores. Le bateau semble alors perdu et beaucoup pensent qu'il est éclaté, façon puzzle, en mille morceaux qui gisent au fond ou voguent au gré des courants sur l'Atlantique.


C'est bien lui, mon bateau !

 

Mais voilà, en pleine nuit, un coup de fil le réveille : "Je crois que j'ai aperçu ton bateau sur Facebook", échoué sur une plage aux Bahamas. 

 

Sans mat et toujours à l'envers, le bateau s'est posé sur la plage d'une petite île des Bahamas très exposée. Éric Defert décide alors de le remorquer à l'envers sur la côte, à l'abri des vents et de la houle.Vient ensuite le moment le plus délicat du sauvetage : retourner le bateau. Un redressement avec les moyens du bord. C'est un entrepreneur local avec son canot qui l'aide. Ensemble pendant dix jours, ils luttent pour tenter l'impossible : faire se retourner la bête de quinze mètres de long et de quinze mètres de large.

Pour réussir, en plus des conditions spartiates, version "koh lanta", dans lesquelles ils vivent sur cette plage, ils doivent remuer des tonnes de sable à la main pour les arrimer à un des flotteurs du bateau qu'ils ont déjà rempli d'eau. Le but : entraîner un des flotteurs sous l'eau pour permettre à la plateforme de se retourner, dans le bon sens cette fois... 

 

Au bout de dix jours de ces travaux de force, Éric rentre à Paris. A peine débarqué, il apprend que le bateau est à l'endroit et qu'il n’a pas trop souffert. A l'abri au mouillage, il semble en bon état. Sa structure est intacte même si la plateforme à souffert.
 

Un retour en cargo à Brest 


Le troisième homme dans cette histoire, c'est le groupe Dekran, qui n'a pas abandonné le skipper. Loin de là puisqu'il s'est occupé de l'ingénierie à terre lors de la récupération de la plateforme.

Aujourd'hui Eric Defert négocie avec deux armateurs pour essayer de ramener le bateau à Brest. Le souci : trouver un cargo équipé d'une grue qui croise dans le coin des Bahamas. "J’attends des nouvelles d'un armateur, dit le navigateur. Il a un cargo qui passe dans le coin début juin, ce qui est rare et il a une grue. Alors après s'être posé sans encombre sur une plage paradisiaque des Bahamas, j'espère que le bateau reviendra à bon port. Reste à boucler le budget ! J'ai un peu plus de 12.000 euros, l'armateur demande 50. 000 euros. On doit échanger demain matin à ce propos. On fait donc appel aux bonnes volontés sur mon site internet".

"D'abord je ne veux pas laisser de déchets sur l'océan et encore moins autour de cette île paradisiaque, confie Eric Defert. D'autre part ce bateau est une véritable légende. Il a gagné de nombreuses courses, rivalisé parfois avec des bateaux de dix pieds de plus et aujourd'hui, un Multi 50 ça coûte autour de deux millions d'euros alors que celui-là, avec un budget de 500.000 euros, on peut le remettre à l'eau. La coque centrale et les flotteurs sont en bon état. Il y a bien quelques enfoncements et plus de gréement, mais apparemment, pas de travaux importants sur la structure. Donc ça vaut le coup d'être tenté, surtout que ces bateaux sont rares sur le marché et ça peut aider des chantiers maritimes sur Brest à redémarrer après la crise qu'on vient de traverser".


Une deuxième vie pour Drekan ?


Si l’aligner au départ la Jacques Vabres en 2021 est un des programmes de navigation possible pour ce multicoque de 50 pieds, comme l'exprime Éric Defert, l'autre solution est surtout de l’utiliser comme navire scientifique dans le cadre du programme Iodysséus.

Depuis ce chavirage violent, Éric Defert a en effet quitté le monde de la course au large en 2016 pour suivre des programmes environnementaux. Une manière de rebondir pour celui qui a vu ses rêves de course au large freinés. Une aventure qui l'a amené à se tourner vers des projets scientifiques. Il emmène des scientifiques étudier le bloom au printemps.
Le bloom, ce sont ces micros algues de quelques microns qui se développent grâce à la photosynthèse. Une véritable efflorescence d'algues qui peut couvrir plusieurs centaine de kilomètres carré. Des algues collectées pour la recherche en sciences fondamentales et pour fournir les biothèques de la santé, de l'industrie et des cosmétiques.  

L'avantage de ces bateaux pour ces missions scientifiques, c'est qu'ils sont très agiles et une fois équipés de capteurs spécifiques, ils peuvent mesurer de nombreux paramètres. Il espère d'ailleurs pouvoir utiliser certains bateaux de la course au large lors de leurs convoyage pour mener ces mesures environnementales. Comme quoi un chavirage peut avoir des conséquences sur la trajectoire des marins que l'on ne mesure pas toujours depuis la terre ferme. 

Aujourd'hui en plus de ses activités scientifiques, Éric Defert affrète des bateaux au sein d'Ocean Addict pour booster la cohésion d'équipe et ce Multicoque 50 pieds au sacré palmarès pourrait y trouver sa place.

Dekran pourra peut-être s'offrir une deuxième vie, un peu à la manière de Geronimo, l'ex-trimaran d'Olivier Kersauson transformé par Thomas Coville. Et comme lui, peut-être claquer encore quelques nouveaux record, mais sans foils pour l'instant.