Surendettement. Comment l'association Crésus peut vous aider à reprendre pied

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Il suffit d'un rien pour tomber dans la spirale du surendettement. Pas besoin d'empiler les crédits à la consommation pour se retrouver avec une vie dans le rouge. C'est le constat de l'association Crésus Bretagne, laquelle vient en aide à ceux qui n'arrivent plus à joindre les deux bouts et s'enlisent face aux charges courantes. Immersion, à Brest, dans l'une des 24 permanences de cet organisme bénévole.

Au premier coup d'oeil, le nom fléché sur le mur pourrait prêter à confusion. CRESUS. On pense immédiatement à ce roi devenu très riche après avoir trouvé de l'or dans une rivière. Pourtant, dans ces bureaux installés au premier étage du centre social de Kerangoff, à Brest, il n'est pas question de richesse, mais d'appauvrissement. 

La Chambre régionale du surendettement social de Bretagne - Crésus donc - a ouvert l'une de ses antennes dans ce quartier de la rive droite de la ville. Chaque jeudi après-midi, les bénévoles reçoivent ceux et celles qui ne joignent plus les deux bouts et perdent pied.

"Je n'y arrive plus"

Ce jour-là, comme souvent, les chaises alignées dans le couloir qui sert de salle d'attente sont toutes occupées. Assise sur l'une d'elles, Sophie fouille dans l'épaisse chemise noire à élastique qu'elle a apportée.

Mon ex-mari, il a pris la poudre d'escampette en me laissant les dettes

Sophie

La jeune femme à la longue chevelure brune est déjà venue ici la semaine précédente. Pour un premier contact. Cette fois, elle a avec elle tous les papiers dont elle a besoin pour constituer son dossier de surendettement. "Mon ex-mari, il a pris la poudre d'escampette en me laissant les dettes. Il ne donne même pas de pension alimentaire pour nos enfants, soupire-t-elle. J'ai besoin de me faire aider pour sortir la tête de l'eau. Je n'y arrive plus".

Michelle et Françoise, deux des six bénévoles de l'antenne de Kerangoff, prennent les choses en main. Les dettes contractées pendant le mariage, le plan de remboursement déjà mis en place par la Banque de France pour le couple, tout est scrupuleusement passé au crible.

"Ces 256 euros que vous remboursez chaque mois, ils ne collent plus à votre réalité financière puisque vous vivez seule, souligne Michelle. On va remettre tout cela à plat". "Je ne veux plus payer ses dettes à lui, rétorque Sophie. C'est injuste sinon".

Pendant les trois prochaines heures, le bureau dans lequel Michelle et Françoise accueillent la jeune femme va aussi se transformer en lieu d'écoute. Les deux bénévoles ne se contentent pas de photocopier des documents ou de remplir des formulaires. Elles sont une oreille attentive à la détresse de cette Brestoise qui lâchera quelques larmes en s'excusant. "Désolée, c'est plus fort que moi" murmure-t-elle.

"Accidents de la vie"

A Crésus, ainsi que le rappelle son tout nouveau président Patrick Marchand, "l'absence de jugement est primordiale, de sorte à rassurer ceux qui viennent nous voir. Des accidents de la vie, ça peut arriver à n'importe qui".

L'association rayonne sur la Bretagne grâce à ses 24 permanences réparties sur le territoire, dont deux en milieu carcéral à Brest et Ploemeur. "Nous allons en ouvrir deux autres prochainement à la prison des femmes de Rennes et au centre pénitentiaire de Vézin-le-Coquet"

On voit surtout des gens qui ne parviennent plus à faire face aux charges courantes

Patrick Marchand, président de Crésus Bretagne

Le surendettement a changé de visage. Il y a encore une dizaine d'années, Crésus voyait débouler dans ses antennes des personnes asphyxiées par un empilement de crédits à la consommation. "Aujourd'hui, on peut les compter sur les doigts d'une main, constate Patrick Lemarchand. On rencontre surtout des gens qui ne parviennent plus à faire face aux charges courantes"

Un divorce, un veuvage, un licenciement, une petite pension de retraite, l'équilibre est précaire. "La voiture qui tombe en panne, une chaudière qui pète, le moindre pépin et le budget explose" remarque le président de Crésus Bretagne. Il suffit d'un seul grain de sable, telle que l'augmentation des prix du carburant et du caddie aujourd'hui, "et avec un SMIC, ça ne passe plus".

Le reste-à-vivre se réduit comme peau de chagrin. Et c'est l'engrenage. "Ça peut aller très vite, même pour ceux qui gagnent bien leur vie. En Bretagne, région où les salaires sont les plus élevés, 50 % d'endettement, ce n'est pas rare" relève Patrick Marchand.


Tabou

L'association est là pour remettre de l'ordre dans les comptes et accompagner la gestion d'un budget. "Il y a des personnes qui vont avoir trois assurances, par exemple. Des personnes crédules dont on abuse facilement. Elles paient des choses pour rien. On pointe avec elles toutes les dépenses à gratter, on les amène à prendre conscience de tout cela"

Patrick Marchand constate que "cette clientèle fragile" se retrouve souvent prise à la gorge par les frais bancaires liés à des découverts et autres refus de paiement. Depuis 2019, les banques ont toutefois l'obligation légale de plafonner ces frais à 25 euros par mois. "Elles doivent, selon des critères précis, évaluer la situation financière de leurs clients et caractériser leur fragilité"

Reste que le manque d'argent est encore "un sujet tabou".  "Les gens ont peur du qu'en-dira-t-on, analyse le président de Crésus. Particulièrement dans les campagnes où ça leur coûte beaucoup de pousser la porte de l'association. J'ai déjà vu des parents, endettés jusqu'au cou, qui ont préféré taire leurs difficultés à leurs enfants, pourtant adultes, et arriver en larmes parce qu'ils ne pouvaient plus faire face". 

Impayés

A Brest, Michelle et Françoise font chauffer la calculatrice. Les colonnes de ressources et de charges se remplissent. "Votre mensualité de gaz est de combien ?". "286 euros" précise Sophie. Les deux bénévoles notent la somme, tournent et retournent l'imposante paperasse qui s'étale devant elles. Elles connaissent bien la mécanique des chiffres : elles ont été salariées dans une banque avant de rejoindre Crésus, une fois à la retraite. "Quand on monte un dossier de surendettement, relate Michelle, ce n'est pas compliqué. On utilise les mêmes ressorts que pour un crédit : on cherche les recettes et les dépenses".

Le duo sait aussi que la Banque de France, une fois les éléments en mains, interrogera chacun des organismes où existent des impayés. Notamment l'école pour les frais de cantine des enfants. Et c'est là où le bât blesse. 
Sophie confie avoir "peur du regard de l'école". Elle craint que ses enfants ne soient "stigmatisés". Elle préfère que les factures non réglées ne figurent pas dans son dossier. "Je me débrouillerai pour les payer" finit-elle par dire. "Si on construit cette nouvelle demande à la Banque de France, lui explique patiemment Françoise, c'est pour que vous puissiez respirer. Vous méritez de ne plus avoir cette dette. L'école ne jugera pas, vous n'êtes pas la première dans ce cas". Sophie hésite. Elle pèse le pour et le contre, longuement. "Bon, ok, mettez-les".

Le dossier de surendettement est maintenant bouclé. Michelle décroche son téléphone, appelle la Banque de France et obtient un rendez-vous pour la jeune femme dès le lendemain matin. Elle ira déposer le précieux sésame, sans aucune certitude que l'ardoise sera effacée. Elle espère sortir du rouge, repartir sur de nouvelles bases et souffler un peu.

Avant de quitter les lieux, elle agrafe soigneusement la carte de visite de l'association dans son agenda. "Si vous avez besoin du moindre conseil pour votre budget, appelez-nous" lui dit Michelle. Sophie sourit. Remet tous les documents dans la pochette noire. "Merci" lance-t-elle d'une voix où la gratitude se teinte de soulagement. Elle se lève, rajuste sa veste et s'en va d'un pas discret.

Françoise et Michelle se regardent. Pas un mot n'est échangé. Le silence occupe l'espace un très court instant car la porte s'ouvre à nouveau et la tête d'un autre bénévole apparaît dans l'encadrement. "Françoise, tu viens me donner un coup de main pour le prochain rendez-vous ?".