Finistère."Avec le pass sanitaire, c'est l'âme du bistrot de village que l'on tue"

Ils n'ont pas pour habitude de s'épancher mais, depuis l'annonce de la mise en place du pass sanitaire pour les cafés et restaurants, Margot et Florian ont choisi de dire ce qu'ils avaient sur le coeur. Les deux trentenaires gèrent un bistrot-épicerie dans le Finistère, le seul commerce du village.
Le bistrot-épicerie a ouvert en 2019. "L'accueil sans condition, l'entraide et l'échange sont des notions fondamentales ici" disent les gérants
Le bistrot-épicerie a ouvert en 2019. "L'accueil sans condition, l'entraide et l'échange sont des notions fondamentales ici" disent les gérants © Le Melar dit

C'est un cri du coeur que Margot et Florian lancent sur les réseaux sociaux. Depuis leur bistrot-épicerie de Locmélar, petite bourgade de 500 habitants nichée au pied des Monts- d'Arrée dans le Finistère. C'est le seul commerce du village et à partir de début août, pour y entrer, chacun devra présenter son pass sanitaire. "Qui sommes-nous, en tant que bistrotiers, pour juger que telle ou telle personne doit se faire vacciner ? interrogent-ils. Comment pouvons-nous accepter que de simples citoyens se contrôlent les uns les autres ?".

"Notre socle de valeurs : l'accueil de tous"

Quand ils ont ouvert "Le Melar dit" en 2019, Margot et Florian n'imaginaient pas qu'ils posteraient ces quelques lignes sur leur page Facebook : "avec le pass sanitaire, c’est l’âme même du bistrot que l’on tue et notre éthique personnelle de bistrotiers que nous mettons à mal".


Leur bistrot, ils en ont fait "un endroit pour se retrouver, écouter des histoires, se rencontrer", un café de village qui ne se départit pas de sa fonction sociale, qui en fait même sa ligne de conduite. "Notre socle de valeurs, explique Florian, c'est l'accueil de toutes et tous, sans aucune distinction. Le pass sanitaire revient à sélectionner, faire le tri et à être en contradiction avec nos statuts".


Nous, nous ne posons pas la question du 'comment gérer ce pass sanitaire' mais plutôt celle du 'pourquoi. Car elle est là, la question de fond.

Margot, gérante du Melar dit


C'est en leur nom, en tant que salariés de ce café monté en société coopérative d'intérêt collectif, qu'ils disent aujourd'hui ce qui leur "tord le bide". Devenir "un club fermé" et non plus ce lieu de vie où les gens du coin aiment venir boire un verre, discuter, assister à des concerts ou tout simplement faire leurs courses. "Nous, nous ne posons pas la question du 'comment gérer ce pass sanitaire' mais plutôt celle du 'pourquoi', relate Margot. Car elle est là, la question de fond. Nous réagissons sur l'éthique que cela amène dans nos professions".

Et ils ne sont pas les seuls. Les bistrots des villages ont décidé de se fédérer, avec les moyens du bord, pour porter cette réflexion. "Nous échangeons entre nous et nous allons rédiger un communiqué commun, précisent les gérants du "Melar dit". Nous n'avons pas été embauchés pour mener une politique sanitaire et faire le boulot de la gendarmerie".

"La ligne rouge a été franchie"

Quand ils décident de quitter leur Loire-Atlantique natale, où ils travaillaient dans le milieu associatif, Locmélar se présente à eux, "par le bouche-à-oreille". Ce projet de bistrot-épicerie, c'est, disent-ils, "le fruit de la rencontre humaine". Et elle leur va comme un gant. "Nous avions clairement envie d'ouvrir un lieu comme celui-ci, relate Margot, un café qui met le lien social en avant, c'est essentiel pour se connaître, partager des opinions. C'est l'essence même de notre démarche".

Dans ce village, "où l'on se connaît tous", "Le Melar dit" a vu le jour "de manière collective et participative" souligne Florian. Les habitants se sont retroussés les manches pour aider les deux gérants à retaper le bâtiment. "Et parmi ces gens-là, il y en a à qui l'on va devoir refuser l'entrée de notre établissement à cause du pass sanitaire, alors qu'ils ont contribué physiquement à sa création. C'est très violent !".

S'ils sont bien conscients de l'urgence sanitaire, les deux trentenaires n'oublient pas non plus l'urgence sociale. "On aurait pu fermer l'épicerie pendant les confinements, note Margot, on aurait eu plus d'intérêt économique à le faire, mais nous avons choisi de la maintenir ouverte. On en a fait un lieu d'accueil pendant ces temps d'isolement. Les personnes seules y venaient non pas juste pour acheter du pain, des fruits ou des légumes, mais aussi pour rompre leur solitude"

Pour Margot et Florian, "la ligne rouge a été franchie" avec la mise en place d'un pass sanitaire pour les cafés et restaurants. Ils se disent "perdus" face aux annonces du gouvernement. "On navigue à vue depuis le début de cette crise. On attend de voir ce que la loi dira, s'il y aura des aménagements". Seule certitude : les deux gérants  vont continuer à cultiver  "le vivre ensemble" qui, depuis deux ans, anime ce bistrot-épicerie des Monts-d'Arrée.

 

 

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