Pass sanitaire dans les cinémas : le plus mauvais des scénarios

A compter du 21 juillet, pour aller voir un film au cinéma, toutes les personnes de plus de 17 ans devront présenter un Pass sanitaire. Pour les acteurs du secteur, qui a connu 300 jours de fermeture, c’est la suite d’un vilain feuilleton.
Un écran, un film, des fauteuils et l'obscurité... une salle de cinéma
Un écran, un film, des fauteuils et l'obscurité... une salle de cinéma © Krystel Veillard - France Télévisions

"La période est tellement bizarre" soupire Eric Gouzannet, L’annonce a sonné le responsable du cinéma "L'Arvor" à Rennes. "On ne nous laisse pas le temps, encore une fois, on est  mis devant le fait accompli, on n’a qu’une solution : accepter."

Yves Sutter, président du Syndicat des Cinémas de l'Ouest et directeur général de Cinéville, (15 établissements, 116 salles, le cinquième opérateur de cinéma en France) renchérit : "le pass sanitaire, il n’y a sans doute pas le choix, il faut lutter contre le virus, mais pourquoi est-ce que ce sont toujours les lieux de culture qui sont les premiers à devoir remplir ce genre d' obligations ?"

"Je ne sais pas comment on va faire. On n’a même pas 10 jours pour appliquer cette nouvelle règle. En plus, c’est les vacances, on travaille à effectifs réduits explique Christophe Garnier, responsable du cinéma le Club à Fougères. Après la période difficile qu’on vient de vivre, on était à effectifs réduits, on a des plannings très très serrés. On a été aidés, mais avec tous ces mois de fermeture, la situation financière des cinémas n'est pas au sommet de l'affiche ! Comment on va contrôler ? Il faut qu'on embauche pour ça ? "

le cinéma de Fougères
le cinéma de Fougères © G. Le Morvan/FTV

Pas de cluster dans les salles obscures

"On nous dit que si on tarde, le virus va continuer à se propager mais les cinémas n’ont jamais été des lieux de contamination, plaide Eric Gouzannet. On est assis, avec un masque, on ne bouge pas, et à priori, normalement, on regarde le film, donc on ne parle pas non plus. Dans les centres commerciaux, les gens se baladent, touchent, ils peuvent s’infecter. Je ne leur veux pas de mal, mais pour eux, le pass se sera début aout."

"Dans les trains, les gens sont  assis dans des fauteuils, comme au cinéma. Mais là, le pass sanitaire sera nécessaire 15 jours après nous. Allez comprendre ! ajoute Yves Sutter. Mais le plus grave s'offusque-t-il, c’est qu’avec cette décision, on fait croire que nous sommes des lieux plus dangereux que les autres alors que cela n’est pas vrai."

Pass sanitaires : la palme d’or des ennuis !

"Car ces contrôles, ça va être une sacrée responsabilité. Il faudra du personnel supplémentaire pour contrôler et surtout ça va prendre du temps. Si les gens arrivent avec un papier, qu’est ce qui nous dit que ce n’est pas la feuille de vaccination de la voisine interroge Eric Gouzannet. Il faudra demander des papiers d’identité pour être sûrs que c’est la bonne personne ? Vous imaginez le bazar ?"

Depuis ce mercredi, les bolides pétaradant et vrombisant de "Fast and Furious 9 " envahissent les écrans. A 14h, dans certains cinémas du groupe Cinéville, il y a eu jusqu’à 300 personnes. "Les gens sont arrivés à 13h45- 13 h50, raconte,Yves Sutter. Aujourd’hui, il n’y a pas encore les contrôles. Mais à partir du 21, on risque d’avoir des regroupements,  pour lutter contre le virus, ça pourrait être contre-productif. Et si il faut vérifier les pass, ça va faire du 30 personnes à la minute, 2 secondes par pass. C’est de la folie. 

QR code, le pass sanitaire devient sésame
QR code, le pass sanitaire devient sésame © PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP

Tous les responsables de salles craignent l'apparition de tensions. "Normalement, on va scanner les QR Code. Vert tu passes, rouge, tu n 'entres pas."explique Yves Sutter, mais Christophe Garnier n'est pas dupe " il y aura des personnes qui auront payé leurs places et qui ne pourront pas rentrer, des petits malins qui vont essayer de passer quand même et forcément, ça va faire des histoires. "

Des pertes financières annoncées dès le générique

Il est pour l’instant impossible de savoir quelles seront les pertes. "Mais il y aura des pertes "assure Yves Sutter." Les gens n’ont pas eu le temps de s’organiser. Et même ceux qui étaient inscrits dans le parcours vaccinal avant l’allocution du Président de la République ne seront pas prêts. Jusqu’en juin, il était impossible d’avoir une place pour avoir une injection. S'ils ont eu leur première dose début juillet, ils pourront entrer dans une salle de cinéma au mieux mi-aout."

Dans quelques jours, "Kaamelott "un autre énorme blockbuster est attendu sur les écrans." Les gens les moins vaccinés, c’est pile notre public", souffle Christophe Garnier, "cette histoire est surréaliste."

Selon les chiffres du Ministère de la Santé et des Solidarités, actualisés au 13 juillet, 26,7 % des jeunes de 0 à 24 ans sont vaccinés, 29% des personnes de 25 à 29 ans et 32% des 30-39 ans. 

"Vert tu passes, rouge tu sors !"

Les responsables des salles s'inquiètent , "les gens vont lâcher l’affaire. Ils ne vont pas venir. Soit parce qu’ils n’ont pas encore la Pass Sanitaire, 2 doses plus 7 jours, soit parce qu’ils ne souhaitent pas n’ont pas envie de se faire vacciner et qu’ils  n’ont pas envie de passer un test PCR pour aller au cinéma. Nous notre métier, c’est le rêve, l’évasion. C’est la tentation au dernier instant, on passe devant une affiche et on se laisse tenter. Là, c’est clair, le rêve est brisé."

"Et puis, précise Yves Sutter, le cinéma, on y vient en famille, entre amis. Si on est quatre et qu’il y en a un qui n’a pas son pass, on fait quoi ? On va au cinéma à trois ? Je ne crois pas" s’alarme-t-il.

La Fédération Nationale des Cinémas Français négocierait en ce moment des mesures compensatoires sur le manque à gagner des salles et envisage un recours devant le conseil d’état pour obtenir quelques jours de délais avant l’obligation de ce pass sanitaire dans les cinémas.

Car, si les salles sont les premières à s’inquiéter, toute la filière redoute le pire. Les distributeurs qui n’ont pas pu montrer leurs films pendant des mois, les réalisateurs qui s’impatientent de tourner, les acteurs qui rêvent de jouer. Tous espèrent très vite un vrai clap de fin sur la Covid-19.

 

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