Foyer pour personnes handicapées : comment résidents et travailleurs sociaux vivent-ils le confinement ?

Avec l'épidémie du Covid-19, de nombreux établissements et services d'aide par le travail (ESAT) dédiés aux personnes handicapées, tout comme les accueils de jour, ont fermé. Les foyers d'hébergement, eux, sont restés ouverts. À l'intérieur, le quotidien a bien changé depuis le 17 mars.


 

C'est l'heure du petit-déjeuner à la résidence Keriguy de Douarnenez, l'un des foyers gérés par l'association Kan Ar Mor
C'est l'heure du petit-déjeuner à la résidence Keriguy de Douarnenez, l'un des foyers gérés par l'association Kan Ar Mor © PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Écouter, observer, capter un regard, une posture inhabituelle, limiter les montées d'angoisse, soulager les crises de paranoïa... Au quotidien, les professionnels médico-sociaux accompagnent les adultes souffrant de handicap mental ou psychique. La crise sanitaire met à mal un quotidien déjà difficile en temps normal. Dans les foyers, résidents comme professionnels, tout le monde s'adapte. Il faut maintenant tenir sur la durée. 
 

Patrick et Romain ont choisi de rester au foyer


L’association « Kan Ar Mor », qui signifie le chant de la mer en breton, accompagne toute l'année 1000 personnes dans ses établissements finistériens. Parmi elles, 450 résident dans des foyers d'hébergement. Au début de l'épidémie, plus de cent sont rentrées chez elles. Installés dans l'une des structures de Quimper, Patrick* et Romain ont choisi de rester.

Hasard du calendrier, la veille du confinement, ils venaient tout juste de déménager dans des nouveaux studios individuels. Ils n'ont pas eu le temps de trouver leur marques, ce qui rend d’autant moins facile leur situation. Des repères, inévitablement, ils en ont perdu quelques-uns avec le confinement.
 
Romain (sans casquette) dans le jardin de son studio à Quimper.
Romain (sans casquette) dans le jardin de son studio à Quimper. © Kan Ar Mor

Leur quotidien a été bousculé. Sécurité sanitaire oblige, plus aucun repas n'est pris en commun. Les repas leur sont livrés par l'ESAT de Douarnenez, l'un des rares de l’association, avec ceux spécialisés en blanchisserie, qui n'ait pas fermé. Les autres ont été suspendus pour limiter les risques de contagion. Patrick et Romain entretenaient les espaces verts de plusieurs entreprises quimpéroises. Leur activité a stoppé net.
 

On a l'impression que tout s'est arrêté, qu'on est dans un film


En temps normal, le travail participe à leur équilibre. Patrick et Romain s'accrochent, jour après jour. Mais privés de leur activité professionnelle, leur quotidien a moins de sens. "On a l'impression que tout s'est arrêté, qu'on est dans un film" raconte Patrick. Protagonistes d'une histoire qu'ils n'ont pas choisie. Le scénario touche beaucoup de travailleurs. Mais lorsqu'on est sujet à des troubles psychotiques ou de comportement, le seuil de frustration est inférieur à la normale.

Au début, Patrick croyait que le virus s'attrapait dans l'air. Il en rêvait la nuit. Aujourd'hui, ça va mieux. Malgré sa vie chamboulée, le premier mois de confinement s'est bien passé. Sans travail, les résidents s'occupent comme ils peuvent. Patrick est artiste. Ce qu'il aime, c'est la sculpture ; activité qu'il a pourtant dû délaisser. "Ce n'est pas l’envie qui manque, mais le matériel." Il n'a plus de fournitures pour ses créations. Sous curatelle, Patrick ne peut pas faire des achats en ligne. Il a hâte que les magasins rouvrent. D'un naturel plutôt contemplatif, il apprécie toutefois de se balader, sans but. Ce qui n'est pas le cas de son voisin, Romain.
 

"Je n'aime pas rester enfermé"


Moins bavard, le jeune résident de 31 ans confie qu'il ne vit pas très bien cette période. "Je n'aime pas rester enfermé." Habitué à l'entretien de grands espaces, il n'a aujourd'hui que son petit carré de jardin à bichonner. Une bonne partie de son temps, il le passe devant la télévision.

Romain sort peu. Habituellement, il va en ville pour faire des achats. Mais sortir sans but, juste pour sortir, n'est guère motivant pour lui. Remis difficilement d'une blessure, il n'a pas pu reprendre le sport. Heureusement, à son  écoute, les personnels éducatifs sont là chaque jour. Romain se sent "plus rassuré" par leur présence.
 

C'est un peu comme une famille

           
Pour Patrick, qui souffre de ne pas voir ses proches, leur présence est une bouffée d'air. "Je trouve ça courageux que les éducateurs continuent à venir nous voir. Ils ont du mérite. C'est comme des proches qu'on voit tous les jours. C'est un peu comme une famille. De savoir qu'ils sont là pour nous, ça nous touche. Ils font des choses pour nous qu'ils ne font pas d'habitude. Chapeau !" témoigne-t-il. Malgré la distance qu'impose l'entretien par téléphone, on sent l'émotion de Patrick.

"Les efforts sont faits dans les deux sens. Ils nous protègent aussi en respectant les consignes" ajoute, touché, Rémi, l'un des éducateurs spécialisés du foyer. La plupart des résidents font beaucoup d'efforts, même si tous n'ont pas la distance sociale. "Il faut leur rappeler qu'on ne peut pas être à 5 cm les uns des autres !"

L’accompagnement social est précisément un métier de contact et de rencontre, alors que le confinement impose tout l'inverse : mettre de la distance ! Le travail d'éducateur a bien changé ces dernières semaines. Occupée à distribuer les repas, nettoyer, jardiner, faire des courses, l'équipe a eu inévitablement moins de temps à consacrer à l'éducatif. La philosophie ici c'est plutôt d'accompagner et non pas de faire à la place. Avec le confinement, "on est sur une forme de retour en arrière" déplore Rémi. Même le travail d'équipe a été perturbé.
 

Ça va laisser des traces probablement. Pour les résidents, il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps.


Mais passés l’urgence sanitaire des premières semaines et le stress lié à cette situation inconnue, l'état d'esprit est maintenant différent. Les travailleurs sociaux regardent vers l’avenir. "Il était temps qu'on retourne vers eux. On voit bien que la prestation de service, ce n'est pas suffisant. Il faut avoir une veille, être en soutien. On ne peut pas être que dans le sanitaire" explique Rémi. Une situation qui laissera probablement des traces. "Mais on s'adaptera. On ré-ajuste, on tricote des petites solutions, c'est le sens de notre métier : trouver des solutions aux problèmes" assure-t-il, confiant.
 

Aucun cas de Covid-19 au sein de l'association


À Pleyben, dans un autre foyer de l’association, une trentaine de résidents cohabite. Dans cet établissement, le fonctionnement est quasiment resté "normal", à effectif équivalent. Le fait qu'il n'y ait plus d'activité extérieure, les équipes sont beaucoup plus présentes, ce qui aide les résidents à supporter les contraintes. Pascal Letertre y travaille comme aide médico-psychologique. "On a tenu un bon mois mais un mois de plus, pour les résidents, ça va être de plus en plus compliqué. Même si les structures sont petites, les conflits sont inévitables."

Anaïs aime sortir au bourg et dans les grands magasins. Elle commence à trouver le temps long mais trouve du réconfort dans les activités individuelles. Avec Pascal, elle suit un atelier de couture. Son masque est prêt pour la sortie de crise. Avec les encadrants du foyer, elle aime aussi dessiner, jouer et discuter. "On doit leur apporter des solutions. Cela passe par de l'écoute, un maximum d'écoute" déclare Pascal.
 
En atelier couture, Anaïs, résidente, coud un masque pour l'après-confinement.
En atelier couture, Anaïs, résidente, coud un masque pour l'après-confinement. © Kan Ar Mor

Certains résidents partent une fois par trimestre en séjours de rupture. Ces parenthèses, "des respirations nécessaires" ont toutes été annulées. Résultat, "certains commencent à tourner en rond."

Malgré les contacts réguliers, le plus dur pour beaucoup est de ne pas voir leurs familles physiquement. Dans ce foyer, seuls cinq résidents sont rentrés chez eux. "Tout le monde n'a pas réalisé au départ que ce serait si long. Sinon beaucoup seraient rentrés." Pour autant, la situation est loin d'être plus facile au domicile familial. Pour les enfants comme pour leurs parents.

Pascal Letertre, par ailleurs délégué syndical à Sud-Santé, estime primordial de "conserver le lien institution – résidents – familles". Même s'il ne croit pas à un déconfinement dès le 11 mai, il faut déjà penser à l'après. Notamment pour celles et ceux qui ont auront passé deux mois chez eux. Le suivi des traitements aura-t-il été optimal ? Comment vont-ils vivre leur retour en structure ?
 
Pascal Letertre et Douglas, aides médico-psychologiques dans un foyer de vie à Pleyben (Finistère).
Pascal Letertre et Douglas, aides médico-psychologiques dans un foyer de vie à Pleyben (Finistère). © Kan Ar Mor


Au niveau sanitaire, alors que la fédération de l'action sociale déplorait le 6 avril dernier le manque de moyens de protection dans le secteur, ce n'est pas le cas à Kan Ar Mor. Le représentant syndical salue la réactivité de sa direction. "On a tout le matériel de protection nécessaire, masques et blouses." Aujourd'hui, l'association ne compte aucun cas de Covid-19.

 
(*prénom d'emprunt)

 
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