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Robert Bellé, chercheur breton fiché par Monsanto, porte plainte

Robert Bellé, Professeur Emérite à Sorbonne-Université / © Muriel Le Morvan / France 3 Bretagne
Robert Bellé, Professeur Emérite à Sorbonne-Université / © Muriel Le Morvan / France 3 Bretagne

Pas étonnant que Robert Bellé ait été fiché par Monsanto : dès 2002, il a démontré le caractère potentiellement cancérigène du Round Up. Avec son Université, La Sorbonne, ils ont décidé de porter plainte. Le Roscovite est aussi très énervé par la polémique incessante concernant le glyphosate.

Par Muriel Le Morvan


Dès 1999, Robert Bellé et son équipe de la Station Biologique de Roscoff mènent des recherches comparatives entre plusieurs pesticides et à leur grande surprise, c'est celui qui est vanté dans les publicités pour être inoffensif, le Round Up, qui apparait le plus toxique. "En rentrant dans les cellules grâce aux adjuvants, la molécule de base, le glyphosate, perturbe la division cellulaire et peut ainsi induire le début du mécanisme des cancers" explique le chercheur. Les premiers résultats sont publiés en 2002 dans la revue scientifique internationale de référence "Chemical Research of Toxicology".


Intimidé, fiché mais déterminé 

Nous sommes en 2019 et Robert Bellé fait partie des quelque 200 personnalités scientifiques, politiques et journalistiques fichées par Monsanto.

"Cela ne m'étonne pas vraiment et c'est même une reconnaissance de mon rôle de lanceur d'alerte" dit-il avec un sourire.

Il a malgré tout décidé de porter plainte, suivi en cela par Sorbonne Université à laquelle il est rattaché. Sa plainte contre X porte sur la "collecte de données personnelles par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite", la "conservation en mémoire informatisée des données à caractère personnel faisant apparaître les opinions politiques et philosophiques d’une personne sans son consentement" et le "transfert illicite de données à caractère personnel faisant l’objet ou destinées à faire l’objet d’un traitement vers un Etat n’appartenant pas à l’Union européenne ou à une organisation internationale".

Dès le début de ses recherches, Monsanto a suivi de près ses résultats, ses conférences, se déplaçant à deux reprises à Roscoff, tentant, en vain, de l'intimider par mail. Au fil des années le chercheur breton a vu les crédits de son laboratoire supprimés pour ce sujet de recherche, a été découragé de faire des conférences grand public par sa tutelle, et a été directement visé dans les "Monsanto Papers". Mais cela il ne le saura qu'en 2017 quand éclatera cette affaire.
 
extrait des Monsanto Papers : courrier dans lequel Monsanto International demande à Monsanto France de créer une équipe chargée de "tuer" les études concernant le glyphosate qui pourraient apparaître dans les publications scientifiques. La référence qui suit est celle de la publication de l'équipe de Robert Bellé en 2002. / © DR
extrait des Monsanto Papers : courrier dans lequel Monsanto International demande à Monsanto France de créer une équipe chargée de "tuer" les études concernant le glyphosate qui pourraient apparaître dans les publications scientifiques. La référence qui suit est celle de la publication de l'équipe de Robert Bellé en 2002. / © DR


Confusion alimentée et polémique organisée

Depuis les premiers résultats de l'équipe des chercheurs de Roscoff, de nombreuses études internationales sont venues confirmer le caractère potentiellement cancérigène du Round Up. "Il n'existe pas de controverse scientifique" insiste le chercheur roscovite. Le CIRC, le Centre international de recherche sur le cancer, l’agence de l’OMS chargée d’inventorier les substances cancérogènes, a d'ailleurs classé le glyphosate « cancérogène probable » pour l’homme en mars 2015. Mais à la fin de la même année, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a, au contraire, jugé « improbable » qu’il soit cancérogène, sur la base des documents fournis par Monsanto. "Les experts ayant travaillé pour le CIRC sont connus et reconnus pour leur indépendance", rappelle le scientifique breton. En revanche, 82% de ceux ayant pris part à l’expertise européenne ont souhaité rester anonymes.
 

Mais pour Robert Bellé, ce qui crée la confusion c'est plus le choix, pas anodin, des termes, de ce que l'on étudie. Les agences étudient les molécules dites "actives". L'Agence Européenne fait donc référence au glyphosate, à la molécule du Round Up. Or ce que le chercheur breton a bien prouvé avec son équipe, c'est que le glyphosate seul, sans adjuvant lui permettant de pénétrer dans les cellules, est inactif, inoffensif (sauf à des doses extrêmement importantes). Ce n'est qu'en mélange, dans des produits en formulation comme le Round Up, qu'il peut atteindre sa cible, devenir "efficace", mais aussi toxique.


"Les cartouches et le fusil"

Et le scientifique d'utiliser une métaphore très parlante : "le glyphosate c'est comme des cartouches. Vous pouvez les manipuler, les mettre dans votre poche, il ne se passera rien. Il vous faut un fusil pour qu'elles touchent leur cible. Dans les désherbants comme le Round Up, il y a les cartouches, le glyphosate, et des adjuvants qui jouent le rôle de fusil. Tant que l'Efsa fera référence au glyphosate, elle continuera à dire qu'il est inoffensif, et ce n'est pas vraiment faux : la probabilité qu'il induise des cancers est faible. Le problème c'est que c'est le Round Up qui est épandu dans les champs : les goutelettes que nous respirons contiennent les adjuvants et ont donc une probabilité beaucoup plus forte d'engendrer des cancers." 

Robert Bellé s'étonne que les parlementaires alimentent la polémique, en reprenant l'étude de l'EFSA, et mettent ainsi le doute dans les esprits.

Presque 20 ans après avoir entamé ses recherches, le Breton est satisfait en revanche de voir que "la justice, elle, a bien compris la dangerosité du Round Up". La justice californienne vient de condamner Monsanto à 2 milliards de dollars de "dommages punitifs" pour un couple atteint d'un cancer. C'est le troisième revers judiciaire pour le groupe et son désherbant mondialement connu, un engrenage désastreux pour le groupe chimiste allemand Bayer qui l'a absorbé l'an dernier.
 

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