La quatorzaine, un avant goût de Brexit

Les voyageurs entrant au Royaume-Uni se verront en principe imposer une quarantaine de 14 jours à partir du 8 juin. Réponse du berger à la bergère, la France imposera la même chose aux personnes arrivant de Grande-Bretagne. Mais est-ce vraiment tenable?

Le bus à étage londonien du Wine Beer Supermarket à Roscoff, qui attend le retour de la clientèle britannique
Le bus à étage londonien du Wine Beer Supermarket à Roscoff, qui attend le retour de la clientèle britannique © Nezovent Création
Gwenn est française, mais vit et travaille près de Plymouth. Depuis 21 ans, elle enseigne le français et l’allemand au lycée de Saltash. Le 16 mars, dans l’urgence, elle décide, avec l’accord de sa direction, de revenir sur le continent pour s’occuper de sa mère qui vit à Brest. Elle pensait n'y rester que jusqu'aux vacances de printemps, mais faute de ferry, elle n'a toujours pas pu rentrer chez elle. A deux reprises déjà, les billets de retour qu’elle avait achetés ont été annulés, parfois le jour-même. Elle a théoriquement une place réservée sur la traversée du 16 juin, mais sans aucune certitude... 

 

Coincée à Brest



Et quand bien même ! Si Gwenn réussit à rallier l’Angleterre à cette date, elle ne pourra pas reprendre les cours au lycée avant le 1er juillet en raison de la quatorzaine imposée par le gouvernement britannique à tous les étrangers entrant sur son territoire. "Ce qui veut dire qu’en ayant débarqué, j’irai directement dans mon petit chez moi à Saltash sans avoir le droit de revoir mes élèves et mes collègues! Heureusement, ma direction est très compréhensive ! "

En principe, lorsqu'elle rentrera au Royaume-Uni, elle devra remplir un formulaire avec ses contacts et son adresse de confinement. Elle devra aussi télécharger une application permettant de vérifier qu'elle respecte le confinement. Toute infraction est passible d’une amende de 1 000 livres sterling (1 100 euros environ)...

 
Gwenn, professeur de français dans un lycée au Royaume-Uni, en télétravail depuis Brest
Gwenn, professeur de français dans un lycée au Royaume-Uni, en télétravail depuis Brest © France 3 Catherine Aubaile

Coincée "mais pas malheureuse", Gwenn s'inquiète surtout pour ses élèves, avec qui elle reste en lien pour des cours à distance via internet. "Je préfèrerais cent fois être dans ma salle de classe. Quand un élève ne suit pas le cours, ne va pas bien, on le voit tout de suite. Même si, par mail, ils me disent que tout va bien pour eux, je ne suis sûre de rien et certains m’inquiètent…  Là, c’est très frustrant. Et puis j’ai l’impression de laisser les collègues se débrouiller seuls sans faire ma quote part."
 


Les ferries toujours à quai



A Roscoff (Finistère), où les Britanniques contribuent généreusement à l'économie locale, les commerçants attendent aussi avec impatience le retour des rotations des bateaux de la Brittany Ferries. Cette dernière n'assure plus que du fret depuis le 18 mars dernier, avec 5 bateaux sur 12 seulement en activité, et sans passager. La compagnie accepte à nouveau les demandes de réservation à partir du 16 juin, mais pour l'instant sa clientèle, britannique à 80%, joue l'attentisme. Rien d'étonnant à cela: difficile d'envisager un séjour en France avec la menace d'une quatorzaine à l'arrivée puis d'une autre au retour...

Jeudi 28 mai, Edouard Philippe a annoncé qu'il était favorable à l'ouverture des frontières européennes mais avec un bémol concernant le Royaume-Uni:
"À l'intérieur de l'Europe, l'épidémie est en train de ralentir. C'est pourquoi la France sera favorable à une réouverture des frontières intérieures de l'Europe, à compter du 15 juin, si la situation sanitaire le permet, sans quatorzaine pour les voyageurs en provenance des pays européens. Comme nous le faisons depuis le début de la crise, nous appliquerons des mesures de réciprocité avec les États européens qui décideraient de fermer leurs frontières et d'imposer des quatorzaines aux Français", a-t-il précisé.



Un tiers de clientèle britannique



Dans son magasin de spiritueux, devant lequel trône un bus londonien rouge à étage, Frédéric Bossis, ronge son frein: "Les seuls anglais que j'ai vu depuis deux mois, ce sont deux ou trois routiers. Ma clientèle, c'est une tiers d'Irlandais, un tiers de Britanniques, un tiers de Français. En ce moment, je vis avec un tiers de revenus. Le mois de mai est d'habitude mon deuxième meilleur mois de l'année. Là, au lieu d'engranger de la marge, j'en perds."

La mesure de quatorzaine prise par le Royaume-Uni le laisse sceptique: "ce n'est pas gérable! Même le bras droit de Boris Johnson ne respecte pas le confinement. Et là, ils espèrent pouvoir tracer des milliers de gens qui ne respecteraient pas la quatorzaine? Ça ne tient pas debout..." s'insurge le propriétaire du Wine Beer Supermarket. "Et la France qui applique la réciprocité: tout ça, ce sont des chamailleries sur fond de Brexit!"


Farfelu



Même état d'esprit à l'antenne morlaisienne de la Chambre de commerce et d'industrie de Bretagne Ouest. Jean-Paul Chapalain ne croit pas qu'une quatorzaine puisse être appliquée dans les faits, ni de ce côté-ci de la Manche, ni de l'autre: "c'est complètement farfelu! Roscoff reçoit 500 000 Britanniques chaque année. Où va-t-on les confiner? Tout ça, ce sont des annonces politiques, ça peut changer d'un jour à l'autre. Ce ne serait pas la première fois que Boris Johnson reviendrait sur une décision qu'il a prise. Et puis on a un ami de la Bretagne qui est ministre des affaires étrangères, j'espère qu'il va régler ça."



 


 
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