Coronavirus : "ça fait quinze jours que je n'ai pas embrassé mes enfants" témoigne Céline, infirmière de ville

À l'heure du confinement, certaines professions restent en première ligne. C'est le cas des infirmiers libéraux et infirmières libérales. Les soins n'attendent pas. Céline exerce depuis 20 ans dans un cabinet du centre-ville de Rennes. Elle nous raconte son quotidien dans une situation inédite.

Après quatre jours de repos, Céline a repris ses tournées, masque sur le visage. Devant elle, 12 jours de travail. Ce matin, c'était donc une tournée de reprise. Une petite tournée pendant laquelle elle aura tout de même visité 18 patients, pour l'essentiel des personnes âgées nécessitant des soins dans le cadre d'un maintien à domicile. Ensuite, elle nous a confié ses impressions après une semaine de mise en place du confinement.


De la chair à canon


"Sous pression. La sensation d'être de la chair à canon. On nous envoie au combat avec pas grand chose en main. Pendant que certains prennent le confinement pour des vacances et gambadent dans les rues librement, nous on monte en pression parce qu'on est partagé entre colère contre ces gens qui ne respectent pas le confinement, et cette obligation que nous avons, parce que nous avons choisi notre métier, d'aller faire face et de répondre à cette situation inédite.

C'est vrai que nous, en tant qu'infirmière, on ne prête pas serment comme les médecins, mais on a quand même une conscience professionnelle qui nous pousse à être là au combat, et à répondre présent quand on a besoin de nous. Mais du coup psychologiquement, c'est pas sans conséquence !

Là j'étais un peu plus zen, parce que c'est une tournée où on voit moins de monde, on peut passer davantage de temps avec eux. Là, on était davantage sur un suivi en rappelant les règles de confinement, même si le boulot a déjà été fait à ce niveau depuis la semaine dernière. Et c'est vrai qu'après huit jours, on se rend compte que les gens ont vraiment intégré cette nouvelle donne. C'est quelque chose qui est bouleversant pour cette population âgée qui a des habitudes de vie très difficiles à modifier.

Les mesures barrières ne sont pas forcément faciles à adopter avec nos actions infirmières habituelles. Quand on rentre en contact avec le patient, c'est comme quand le médecin l'ausculte, on est bien obligé de le toucher, et ça ne se fait pas en restant à 1 mètre ou 1,50 mètre d'écart. Et si vous n'êtes pas suffisamment équipé par des masques, des gants ou du gel, ça devient vite très compliqué." 

 


"Pour le matériel, c'est du système D. Nous on n'est pas prioritaire, il est normal que ce soit le milieu hospitalier qui soit approvisionné en premier. Les médecins de ville viennent ensuite, et puis nous, les infirmières libérales on est servi en queue de peloton. Et pour autant, comme un médecin généraliste, nous sommes aussi en première ligne".


Système D et solidarité


"Du coup, nous comptons sur des système de solidarité qui se mettent en place. Avec plusieurs cabinets de quartiers, avec lesquels on s'entend bien, on a créé un groupe Whatsapp pour pouvoir communiquer entre nous, dire où on a trouvé du matériel, s'en échanger.

Dans mon cabinet, à notre petit niveau, on a essayé de regrouper des blouses, des masques chirurgicaux, des masques FFP2, et là on est au compte-goutte. On a de quoi tenir 15 jours avec nos réserves, c'est à dire en changeant son masque toutes les quatre heures. Toutes les aides sont d'ailleurs les bienvenues. Des communes ont commencé à se mobiliser en fouillant dans leurs réserves où elles ont trouvé des vestiges de la crise du H1N1. On aimerait que la ville de Rennes s'y mette à son tour. Et sinon, notre fédération a mis en place un site pour assurer une collecte à l'échelle nationale. L'adresse c'est solidarite.masques@fni.fr"

 

Voitures vandalisées et cabinets fracturés


"Nous vivons de plus en plus dans une situation d'insécurité. Les masques, le gel, que nous avons déjà en quantité réduite, il ne faut plus les laisser dans nos voitures. On ne laisse plus de signes distinctifs de nos professions, je cache par exemple mon caducée la nuit, sous peine de se faire vandaliser les voitures et dévaliser notre matériel. Du coup ça rajoute une couche à nos difficultés et notre mal-être, et on n'a vraiment pas besoin de ça en ce moment. J'ai même des collègues qui se sont fait fracturer leur cabinet, c'est dire le climat dans lequel nous évoluons !  

Ça fait quinze jours que je n'ai pas embrassé mes enfants. Quand je rentre chez moi après mes visites, je demande à mon mari de laisser les enfants dans leurs chambres, qu'ils ne viennent pas m'embrasser. On limite les contacts physiques même si on vit sous le même toit. Je demande à mes enfants ainsi qu'à mon mari de jouer le jeu, parce que si moi je peux apporter çà de l'extérieur, si eux sortent, ils peuvent aussi me contaminer, et du coup ce serait très problématique pour eux mais aussi pour mes patients parce que je pourrais être un vecteur. Donc moi, dans les faits, quand je rentre chez moi, j'ai la chance d'avoir un petit sas, une petite véranda devant ma porte d'entrée, je me déshabille là, je vais directement prendre ma douche, je mets mes vêtements dans un sac poubelle, où je les laisse pendant quelques heures, pour affaiblir le virus, et je les mets ensuite à laver quotidiennement. Ce sont des mesures qui peuvent sembler fastidieuses mais c'est juste du bon sens pour préserver mes proches."


Montée en charge imminente


"Si on fait l'état des lieux sanitaires, là aujourd'hui, on est dans une situation moins problématique que celle de l'Italie. Mais il faut savoir que depuis ce week-end les hôpitaux commencent à avoir une montée en charge des soins et des hospitalisations. Ça veut dire que nous on se prépare à affronter cette montée en charge à domicile, puisque quand les hôpitaux seront pleins à craquer, c'est nous qui ferons le tampon pour les cas les moins problématiques avec les signes les moins graves. On se prépare à cette montée en charge d'ici le milieu ou la fin de semaine.

Dans notre cabinet, nous sommes 4, il y en a toujours un en repos pendant que les trois autres sont sur le terrain. Et là on est prêt à venir sur notre repos pour pouvoir dédier une tournée spécifique aux patients Covid positifs. Nous sommes prêts à assurer la continuité des soins."

 
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