Récit."Cette foule, tout autour, silencieuse, comme pétrifiée" : il y a 30 ans, l'incendie du Parlement de Bretagne

Dans la nuit du 4 au 5 février, le plus célèbre monument de Rennes était en proie aux flammes. Comme pour Notre-Dame des années plus tard, la charpente du XVIIè siècle s'est envolée en fumée, sous le regard des Rennais ébahis. Récit d'une nuit restée dans la mémoire des Rennais.

00h29


Après une journée d'affrontements entre marins-pêcheurs et forces de l'ordre, le calme semblait être revenu dans le centre-ville historique de Rennes. Les pompiers, voisins du parlement de Bretagne, reçoivent un premier appel. Quelques minutes plus tard, un second : "le Parlement est en feu" ! On signale des points lumineux sur le toit, de la fumée, et un bruit sourd.

À lire aussi : Récit. Il y a 30 ans, l'incendie du Parlement de Bretagne : les affrontements avant le ravage

Depuis 16h, le feu couve sous cette charpente de chêne que l'on appelle « la forêt », une coque renversée construite par des charpentiers de marine au XVIIè siècle, sous laquelle on range des papiers et de vieux meubles.
Lorsque les pompiers arrivent sur les lieux à 00h34, le feu s'est déjà propagé. La lutte commence seulement. Hervé Rigal, le capitaine des pompiers, arrive pour prendre la direction du poste de Commandement.

Un feu comme ça, il faut l'attaquer en surplomb

Hervé Rigal, le capitaine des pompiers

La charpente de bois a plusieurs siècles d'existence. Il y a ce chêne bien sec, mais également du pin, et les feuilles de plomb qui constituent les chéneaux. Depuis la fin de l'après-midi, une fusée de détresse crée une combustion lente.
Dans le cocon de cette gouttière, la feuille de plomb fond et se perce. La planche de pin qui soutient le chéneau se consume lentement. Sous la toiture, tout est réuni pour le meilleur tirage. Et de fait, dès que le toit est percé, le feu trouve un appel d'oxygène dans les combles et se propage.
Des travaux, préconisés par la dernière visite de sécurité des pompiers, prévoyaient des cloisons pour compartimenter les combles, afin de ralentir la progression d'un feu. 
Sans obstacles, ce dernier se propage à vive allure.

01h00


Toute la façade sud est embrasée. Les renforts sont en route. Les pompiers vont à la bagarre. "Mais un feu comme ça, il faut l'attaquer en surplomb" explique Hervé Rigal. 
Lorsqu'il sort de sa voiture pour entrer dans le poste de commandement, le commandant des pompiers reçoit une bouffée de chaleur dont il se souviendra vingt ans plus tard.

À 80 mètres au-dessus de leurs têtes, le feu l'emporte sur les lances d'incendie. Il a déjà ravagé une partie de la charpente, et progresse rapidement.
Mis à part un pompier sur un bras articulé, le seul du département, les autres lances  sont activées du sol. Il y en a 15 en tout. Un dispositif exceptionnel pour un incendie hors-norme. "On envoie  400-450 m³/heure" commente Hervé Rigal, "c'est une densité énorme". 

L'eau est pompée dans la Vilaine, qui passe heureusement à quelques centaines de mètres de là. Dans les yeux d'Hervé Rigal cette nuit-là, l'image de dragons crachant du feu : "les gargouilles du bâtiment entourées d'escarbilles qui partaient de tous les côtés, sur fond de feu violent" se souvient le commandant des pompiers. "Et puis cette foule, tout autour, silencieuse, comme pétrifiée".

 

"Lorsque j'ai vu fondre les allégories, j'ai repensé à mon premier dossier comme Conseiller Municipal, celui de leur restauration. Mais comme responsable politique, ma première pensée est : il faut reconstruire".

Le maire de Rennes Edmond Hervé est sous le choc, comme des centaines de Rennais qui se tiennent à distance de la chaleur, sur la Place du Parlement. "C’est tout le symbole de la Bretagne  qui part en flamme ce soir. Un très grand symbole disparaît" déclare-t-il, tendu, devant les caméras de France3. 

Étrange prédiction

Au poste de commandement, Alain-Charles Perrot se remémore étrangement une visite chez un numérologue, huit ans plus tôt. La carrière de l'architecte en chef des Monuments Historiques n'était pas au mieux. "Je vois des flammes, je vois des flammes" avait-il dit. 

Laissant cette pensée furtive et incongrue, Alain-Charles Perrot et une poignée de spécialistes parent à l'urgence : sauver ce qui peut l'être. Ils donnent des consignes aux pompiers pour protéger les œuvres du « Palais ». 

02h00

Il y a désormais 150 pompiers mobilisés sur cet incendie, qui atteint désormais le 1ᵉʳ étage du palais de Justice. Les pompiers entrent difficilement à l'intérieur et cherchent à sauver ce qui peut l'être, notamment la grand'chambre, le joyau du bâtiment construit par Salomon de Brosse.
Mais ils progressent difficilement. Vers 2h, le plancher s'effondre sur la salle des pas perdus en une explosion de braise. Deux pompiers seront blessés, dont un grièvement.

Les 150 soldats sont « maîtres du feu » à 03h38. Il ne progresse plus. Mais il a raison de la toiture et de la charpente. Il ne reste plus que les hauts murs du bâtiment. 60 % du palais a disparu, et pourtant, 70% des œuvres qui l'habitaient ont pu être sauvées.

Le jour d'après

Des hommes fouillent les décombres fumants du Parlement de Bretagne. On regroupe les volumineux dossiers d'affaires de justice. Ceux, célèbres, de l'affaire du financement occulte du PS instruite par le juge Van Ruymbeck, sont partis en fumée. Une légende urbaine attribuera l'incendie à des barbouzes voulant étouffer l'affaire Urba.

Un ballet se met en place dans un silence grave. On dépose les toiles de la Grand'Chambre qui ont pu être protégées. Les œuvres de Coypel et Errard, qui sont les chefs-d'œuvre du Palais. Des décors à la française, prémices de ce que l'on trouvera à Versailles.

Dans les environs de Rennes, un "hôpital de campagne" se met en place. Les premiers gestes sont prodigués pour stopper l'écaillage de la couche picturale des toiles. Ce n'est pas le feu qui les a abîmées, mais l'eau des lances à incendie. Leur sauvetage a un prix. Les lambris et les boiseries sont cotés. Le travail d'inventaire et d'analyse commence sur les 3 km de lambris, les 1200 m² de boiseries, les 500 m² de plafonds dorés et sculptés.

Tandis que spécialistes d'histoire de l'art, le personnel de la ville, de la Justice, s'affaire dans les gravats, les Rennais passent durant toute la semaine, "voir le cadavre". Ils ne sont pas voyeurs, mais tristes.

Samedi matin, dans la foule recueillie, j'ai pleuré, sachant combien il m'importait. J'ai reçu une fusée de détresse dans le cœur, et j'ai pleuré.

Une passante au micro de France 3

À la peine ressentie, je sais que je suis rennais. Faites que les enfants de Rennes puissent un jour le montrer à leurs enfants

Un passant, au micro de France3

La reconstruction du bâtiment est dans toutes les têtes. Une Association pour la Restauration du Parlement est créée à l'initiative d’Ouest-France, France 3 et la librairie Le Failler. Le suspense ne durera pas longtemps. Moins d'une semaine après l'incendie, le ministre de la Culture Jacques Toubon annonce la reconstruction à l'identique du Palais. Une décision qui sera confirmée un mois plus tard par Pierre Méhaignerie, le Garde des Sceaux, qui compte réinstaller la Cour d'Appel au Parlement.

Si certaines des toiles de la grand'Chambre sont perdues, trois ans plus tard, dans l'incendie d'un entrepôt parisien. La mort de Du Guesclin, rescapée, orne aujourd'hui un mur de la Grand' Chambre.

À lire aussi : Il y a 30 ans, l'incendie du Parlement de Bretagne. "Ce bâtiment fait partie de ma vie"

Cette dernière se visite régulièrement. Le Parlement de Bretagne est l'un des monuments les plus visités de la capitale bretonne. Et l'incendie, on le reconnaît aujourd'hui, l'a fait entrer dans le cœur des Rennais, qui témoignent encore, trente ans plus tard, de leur attachement.