Récit. Il y a 30 ans, l'incendie du Parlement de Bretagne : les affrontements avant le ravage

L'incendie du Parlement de Bretagne, c'était il y a 30 ans. Dans la nuit du 4 au 5 février 1994, devant une foule de Rennais consternés, le Parlement de Bretagne est en flamme. Plus tôt dans la journée, une manifestation monstre de pêcheurs, et des affrontements avec les forces de l'ordre, avait cerné le plus vieux monument de la ville.

Le fracas des fusées de détresse, des grenades fumigènes, des slogans, s'est tu. Il règne un étrange silence sur la Place du Palais dans la nuit du 4 au 5 février 1994. 

Devant une foule de Rennais consternés, la toiture du Parlement de Bretagne flambe. Le crépitement des flammes remplit tout l'espace. Quelques voix de pompiers, des poutres de chênes centenaires craquent, puis s'effondrent dans une explosion. 

Il est 1h39 du matin. La journée de manifestation des marins pêcheurs s'est achevée par l'incendie d'un des plus vieux monuments de Rennes, "un symbole pour toute la Bretagne" souffle Edmond Hervé, le maire de Rennes, l'une des quelques personnalités présentes dans la foule. 

L'incendie du Parlement de Bretagne marque le début d'une nouvelle vie pour le plus vieux monument de la ville.

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Un contexte explosif

Les marins pêcheurs impressionnent. Ils sont 4 500 dans le centre-ville historique de Rennes. Les rejoignent des syndicats, des commerçants, des casseurs. Une manifestation qui fait suite à des mois de crise. Le poisson se vend moins, et moins cher. Les petits patrons pêcheurs s'endettent. La concurrence des Espagnols est rude sur l'Atlantique, au point de déclencher de véritables abordages entre chalutiers.

Depuis la fin du mois de janvier, des actions "commando" visent des lieux symboliques dans les régions maritimes : À Lorient, Concarneau, mais aussi à Rungis, des groupes bien organisés s'en prennent à des entrepôts, des grandes surfaces, accusés de favoriser la commercialisation de produits extra communautaires.

La veille du 4 février, des dégradations seront commises dans les entrepôts Tollemer, et au magasin Carrefour de Cessons-Sévigné.

Ce 4 février 1994, le Premier ministre Edouard Balladur vient signer, en grande pompe, le plan État-Région pour la Bretagne accompagné de six ministres. Les marins pêcheurs convergent vers Rennes : l'occasion est trop belle pour se faire entendre.

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4 500 pêcheurs en colère

Ils sont entre 4 500 et 5 000 à débarquer à Rennes dès le début de la matinée du 4 février. "J'espère qu'on aura quelque chose, parce qu'autrement, on n'a plus rien à perdre" témoigne un marin-pêcheur dans un journal télévisé du jour, "alors que le gouvernement nous dit : ou vous crevez, ou vous survivez".

Un périmètre de protection empêche les manifestants de s'approcher près des bâtiments publics, et en particulier le "site Martenot", abritant la préfecture.

Les manifestants empruntent l'avenue Janvier et remontent avenue Gambetta avant d'être bloqués. Ils n'ont d'autre choix que d'emprunter les rues pavées du centre historique, avant de trouver de nouveaux barrages : les rues Hoche et Victor Hugo sont bloquées pour empêcher l'accès par le nord et l'est au bâtiment, qui abrite la cour d'Appel. De l'autre côté, la place de la mairie est également interdite d'accès. Entre les deux, le Parlement de Bretagne et sa vaste place carrée, qui sera dès le milieu de la matinée le théâtre d'affrontements violents avec les forces de l'ordre.

Barres de fer, manches d'outils, tirs de billes d'acier... À 10h52, note l'ordonnance de non-lieu de l'unique procès lié à l'incendie du Parlement de Bretagne, celui du gardien de nuit, "la pression était trop forte" pour les forces de l'ordre. Environ 800 marins pêcheurs font face à l'unité de CRS, venue en renfort pour protéger la façade sud, l'entrée principale, du Parlement de Bretagne.

"Ils parviennent à contenir puis à refouler les manifestants vers le bas de la place en utilisant pour ce faire des grenades lacrymogènes", auxquelles répondent des fusées de détresse et des billes d'acier. À l’intérieur, les audiences se poursuivent, avec tout juste dix gardiens de la paix venus sécuriser les entrées.

Une pluie de feux de détresse

Les affrontements seront d'une grande violence. Il y aura 70 blessés dans les forces de l'ordre, autant chez les manifestants. Vers 15h, ils arrivent à mettre la main sur un autobus, et le projettent contre un barrage policier. Toute l'après-midi, sur la place et dans les rues adjacentes, ce sont les fusées de détresse que l'on remarque le plus. Elles volent et répondent aux gaz lacrymogènes : tirées en direction des forces de l'ordre, sur la façade du bâtiment et quelques fois au-dessus des toits.

Cela durera jusqu'à 17h et le départ des marins pêcheurs vers les bus qui les ont amenés à Rennes. Ils seront relayés par une centaine de "casseurs" venus en découdre avec les forces de l'ordre.

"Les magistrats étaient cloîtrés dans leurs bureaux" se souvient Michel Letessier, l'ancien régisseur de la Cour d'Appel, "et de temps en temps, ils descendaient dans la salle des pas perdusmais ils ne restaient pas, car c'était trop dangereux".

Quelquefois, le trait de fumée ne retombe pas jusqu'au sol, et fait fondre les ardoises des vieux bâtiments alentour. "On voyait les fusées de détresse tomber sur le toit du Parlement, et même des billes d'acier sont passées à travers les carreaux de sa salle" témoignait en 2014 Michel Letessier.

L'ancien régisseur ira même déloger une fusée tombée sur le chéneau sud, et qui faisait fondre la feuille de plomb et commençait de consumer la planche de pin supportant le chéneau. L'ordonnance de non-lieu à la mise en examen du gardien de nuit notera au moins quatre fusées de détresse ayant impacté la façade du Parlement de Bretagne, puisqu'elles ont été retrouvées sur le toit.

Cette même ordonnance établira en avril 1996 la preuve qu'une fusée de détresse, en contact avec les matériaux combustibles (le plomb, le bois) proches du point de chute, est à l'origine de l'incendie. Un incendie ravageur, signalé peu après minuit, après avoir couvé durant des heures suivant la manifestation.

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Une polémique sur la gestion de la manifestation

Le maire, Edmond Hervé, avait quitté à pied la Préfecture et tenté de rejoindre l'hôtel de ville, traversant la place du Palais qui fait face au Parlement. Il y est violemment pris à partie par les manifestants. De retour à son bureau, il prend conscience de l'ampleur des événements et essaie de joindre plusieurs ministres. Le seul qui le prendra au téléphone est Pierre Méhaignerie, garde des Sceaux et maire voisin de Vitré. 

La gestion de la sécurité a été pilotée par le Préfet et son directeur de cabinet. L'objectif affirmé du dispositif était de protéger les bâtiments publics, et notamment la préfecture et la mairie. Quinze unités - 9 compagnies républicaines de sécurité et 6 escadrons de gendarmes mobiles - soit environ 1 200 hommes dirigés par le directeur départemental de la sécurité publique, sont mobilisés.

Edmond Hervé, note l'ordonnance de non-lieu, "n'a pas été invité à participer aux réunions d'élaboration du plan de maintien de l'ordre". Ce plan évoluera, en fonction des informations, "jusqu'à la veille" note le juge d'instruction, sachant que 1 500 manifestants étaient attendus initialement. Deux unités supplémentaires arriveront la veille au soir.

"Le Préfet de l'époque savait que ce serait violent" se remémorait en 2014 Marcel Rogemont, élu à la ville de Rennes, dont le sentiment n'avait pas bougé d'un iota en vingt ans : "rien n'a été fait pour éviter ce saccage de la ville de Rennes, le Préfet n'avait pas tenu compte des autorités locales. Tout ça n'a pas choqué Charles Pasqua", le ministre de l'Intérieur de l'époque.