Décès d’Allan au commissariat de Saint-Malo : ce que l'on sait

Allan Lambin est décédé dans la nuit du 9 au 10 février 2019 dans une cellule de dégrisement du commissariat. Des zones d’ombres subsistent sur les circonstances de ce décès. Ce vendredi 13 décembre, l’avocate de la famille dépose plainte pour faux et usage de faux.
 

Allan Lambin et son père Franck
Allan Lambin et son père Franck © DR


9 février 2019, dans la périphérie Ouest de Dinard, un père, son fils, et trois amis reviennent ce soir-là d’un tournoi de billard. Ils rejoignent le mobil-home qu’ils ont loué pour le weekend. Le temps est vilain, mais l’ambiance est joyeuse.

Franck Lambin est veuf depuis un an, son fils Allan et lui se sont beaucoup rapprochés. Franck gère une entreprise de transports à Fougères, Allan travaille avec lui. Ils se soutiennent l’un l’autre face au décès d’une mère, d’une épouse. Ils se reconstruisent, ils ont des projets.

« C’était une très belle journée entre nous. Aujourd’hui j’ai tout perdu » raconte Franck Lambin.

Il pleut dru, ils ratent l’entrée du camping, le demi-tour plus loin dans un chemin n’est qu’une simple manœuvre, mais la voiture glisse doucement dans le fossé.
 

« Un peu d’alcool »


Un automobiliste de passage prévient les pompiers. Personne n’est blessé, le pare-choc est rayé, la voiture est immobilisée, c’est tout. « Allan est agacé, préoccupé, il s’inquiète pour sa voiture » raconte un des amis présents.

Son père, Franck, assure qu’Allan n’a bu que très modérément. « Moi j’étais ivre, c’est sûr, mais pas Allan. Il n’avait bu que deux ou trois bières ». Mais c’est suffisant pour inquiéter Allan. Il sait que les policiers vont venir, prévenus par les pompiers comme le veut la procédure. Il ne sait pas s’il est « au-dessus ».

Par bravade, Allan débouche alors deux bières, gardées dans le coffre. Une devant les pompiers, qui repartent peu après, l’autre devant la patrouille des policiers du commissariat de Saint-Malo arrivée entretemps. « S’il boit devant les policiers, c’est pour justifier a posteriori un éventuel taux d’alcoolémie » déclare son père.  

« Allan était comme ça, un peu bravache » raconte son ami, présent sur les lieux.
 

« Ils nous ont roués de coups »


Alors qu’un des amis présents aide Franck à sortir du véhicule, le ton monte entre Allan et un autre policier. « On n’a pas compris pourquoi les policiers se sont énervés comme ça » raconte un de leurs amis.

« Nous on voulait juste calmer le jeu, mais les policiers étaient très énervés. J’avais sorti Franck de la voiture, mon ami le soutenait quand un des policier l’a violement agrippé, il n’y avait pas besoin de ça ».  

A côté, Allan est violemment plaqué au sol par un autre policier, lui et son père venu le rejoindre sont alors « roués de coups » affirme-t-il. Franck Lambin est blessé à l’œil, son fils est très fermement immobilisé au sol par le genou d’un policier, dans le dos. Allan se plaint alors d’avoir très mal au thorax, déclare l’un des témoins. Ce dernier s’interpose pour calmer tout le monde.

Au terme de l’altercation, Allan est relevé, il se plaint de la poitrine, mais il accepte de suivre les policiers jusqu’au commissariat. « Il est comme sonné, groggy, il ne parle pas, et ce n’est pas son genre ! Il a pris un mauvais coup c'est sûr » déclare son père.
 

Nuit noire


C’est la dernière fois que Franck verra son fils vivant. Allan est emmené au poste autour de 22h. Franck retourne au camping, il est raccompagné en voiture par une amie jusqu’au lieu de l’accident, pour récupérer ses papiers, puis se faire conduire au commissariat. La voiture de son amie s’enlise.

Arrive alors une autre patrouille de police. Ils l’arrêtent également, un peu avant 23h. Son interpellation « se passe bien » assure t’il. S’il va au poste, il pense alors qu’il pourra voir son fils.
Aussitôt arrivé sur place, il s’enquiert d’Allan, il veut le voir.
Refus.

Vers 23h20, il est lui aussi placé en cellule de dégrisement, à deux cellules de celle de son fils.
Il l’appelle, plusieurs fois, depuis sa cellule voisine, Allan ne répond pas.
 

Le commissariat de police de Saint-Malo
Le commissariat de police de Saint-Malo © Capture Google Street View

 

 

Qu’est-il arrivé à Allan ?


Peu après son arrivée, Allan est ausculté par un médecin, vers 22h40, à la suite de quoi il est déclaré apte à être placé en garde à vue. « Le descriptif de la vidéo-surveillance relate une visite de moins de cinq minutes, directement dans la cellule. Il n'est pas enmené en salle d'auscultation » nous déclare Franck Lambin.« Allan est couché sur la banquette, apathique, il réagit à peine à la visite du médecin ».

Le médecin ressort, et cinq minutes plus tard, selon la vidéo-surveillance, il est à terre, la tête contre le mur, il ne bouge plus.

Autour de minuit, Franck Lambin qui est en cellule depuis 23h30 doit lui voir un médecin en salle de consultation. Franck aperçoit alors les sacs du Samu dans le couloir des cellules, il s’inquiète.
Le médecin lui annonce qu' « Allan fait un malaise, ce n’est pas grave, ne vous inquiétez pas » relate t’il, « occupons-nous de votre œil plutôt ».

Franck Lambin veut savoir ce qui se passe, comment va son garçon. Il est alors ramené en cellule avec force, il est blessé à la main quand on referme violemment la porte sur lui. « Il avait la main très enflée quand il s’est présenté à mon cabinet la semaine suivante » déclare son avocate, Me Laudic-Baron.

Franck Lambin passe une nuit fébrile en cellule. C’est le procureur de la république, le lendemain à 10h du matin, qui lui annoncera que son fils est décédé dans la nuit.
 

Allan Lambin
Allan Lambin © DR

 

 

Zones d’ombre


L’autopsie d’Allan révèlera une toxicologie de O,89g d’alcool par litre de sang, c'est en soi un motif de poursuites correctionnelles. Mais cela si l’on prend en compte les deux bières bues après l’accident.

Allan était donc très légèrement au-dessus de la limite, dans les clous de simples poursuites contraventionnelles au moment où sa voiture glisse dans le fossé. Allan n’était pas ivre-mort au moment de l’accident, certes un peu trop alcoolisé.

L’alcool ne l’a certainement pas tué.

« L'autopsie nous apprend que la cause du décès est un syndrome asphyxique à la cage thoracique, avec présence de syndrome hémorragique » nous précise Me. Laudic-Baron.


Les coups reçus lors de l’interpellation d’Allan en sont-ils à l’origine ? « C’est là que le bât blesse » déclare l'avocate. « La juge d’instruction de Saint-Malo a refusé à l’époque d’entendre les faits intervenant avant la garde à vue d’Allan. Nous espérons que le dépaysement de l’affaire vers le parquet de Rennes nous permettra de prendre la violence de l’interpellation en considération ».
 

Faux et usage de faux


D’autres éléments étranges planent sur cette affaire, rappelle Me. Laudic-Baron. D’abord « une feuille de surveillance » du commissariat indique qu’Allan est allongé sur sa couchette entre 22h40 et minuit quinze, l’heure à laquelle on le retrouve gisant sur le sol.

Une feuille signée tous les quarts d’heure, en contradiction patente avec les éléments décrits dans la video-surveillance : Allan est à terre, pendant deux heures, cela dès 22h45, et non pas "allongé sur sa couchette".

Cette feuille a-t-elle été remplie après coup ? Ou sans réellement vérifier la position inquiétante d’Allan dans sa cellule ? « Nous déposons aujourd’hui une plainte pour faux et usage de faux » déclare Me Laudic-Baron. « Il est grand temps de tirer ça au clair. On peut quand même s’étonner que rien n’ait avancé en plus de dix mois. Dans n’importe quel autre cas de non- assistance à personne en danger, il y aurait eu au minimum une mise en examen. Mais là, il s’agit de policiers… »
 

« C’est bien la raison pour laquelle nous avons demandé et obtenu le dépaysement de cette affaire à Rennes, vers une reprise sereine de toute l’enquête ».


A cela s’ajoute l’enquête de l’IGPN, l’Inspection Générale de la Police Nationale. Plusieurs témoins directs assurent qu’on aurait tenté d’orienter leurs déclarations sur les événements, ou de modifier des éléments, quand ils ont été entendus dans le cadre des premières auditions.
 

Sept plaintes déposées


Une enquête a été ouverte au moment des faits par le procureur de Saint-Malo pour Homicide involontaire et omission de porter secours.

Franck Lambin a déposé cinq plaintes : Non-assistance à personne en danger à l’encontre du médecin, Mort suspecte, Coups et blessures sur sa personne, Violence policières sur Allan, Modification de témoignages et dissimulation de preuve contre l’IGPN.

S’ajoute enfin la plainte pour Faux et usage de faux contre le commissariat de Saint-Malo, plainte déposée ce vendredi sur le bureau du procureur par Me. Laudic-Baron. 

La Famille d’Allan avait également demandé une contre-expertise de l’autopsie réalisée en février, une requête restée sans réponse. L’avocate de Franck Lambin a déposé un recours devant la chambre d’instruction. Une demande qui pourrait aboutir bien plus rapidement maintenant que le parquet de Rennes est saisi de l’enquête.
 

« Violence, incompétence, mensonges »


Samedi 7 décembre avait lieu à Rennes une marche contre les violences policières, à l’initiative de la famille et des amis de Babacar Gueye, abattu par la police en décembre 2015. Plusieurs familles étaient présentes, comme la sœur de AdamaTraoré, lui-même décédé lors d’une interpellation à Persan dans le Val-d’Oise en juillet 2016.

Nous y avons croisé Anita Férard, la tante d’Allan, et la sœur de Franck Lambin. Elle défilait, elle aussi, avec sa famille et ses amis, manifestant sa colère contre les violences policières.
 


Contacté, le parquet de Rennes n’a pas souhaité s'exprimer pour l'instant.

Le père d’Allan Lambin, sa tante, sa famille, ses amis, attendent maintenant des réponses.

 

 

 

 

 

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