Témoignages. C'était il y a 30 ans, ils ont vécu la crise de la vache folle

L'ESB, encéphalite spongiforme bovine nommée maladie de la vache folle apparaît en France pour la première fois en Bretagne en 1991. C'est dans l'exploitation d'Hervé Béasse que survient le deuxième cas français tandis que Daniel Binet sera touché bien plus tard, dans les années 2000. 

Hervé Béasse agriculteur en Ille-et-Vilaine a été l'un des premiers à être confronté à la crise de la vache folle en Bretagne, en 1991
Hervé Béasse agriculteur en Ille-et-Vilaine a été l'un des premiers à être confronté à la crise de la vache folle en Bretagne, en 1991 © E. Colin - France Télévisions

"Elle présentait des symptômes nerveux, elle tremblait, tombait dans la stabulation." Fin 1990, comme régulièrement, Hervé et son associé font la tournée de leurs bêtes. Eleveurs de vaches laitières en Ille-et-Vilaine, au Theil-de-Bretagne, ils constatent que l'une d'entre elles, Brillante, ne va pas fort. Ils n'avaient jamais observé cela avant. Le vétérinaire de l'exploitation suspecte rapidement un cas d'ESB, encéphalite spongiforme bovine, aussi appelée maladie de la vache folle.

Pour confirmer le diagnostic, Brillante est abattue en février 1991. Il faudra un mois avant d'obtenir les résultats de ses analyses. "La presse l'a su avant nous. L'administration ne nous a rien dit", se souvient Hervé Béasse. Ce sera le deuxième cas d'ESB en France et en Bretagne, après un premier décelé à Plouha (Côtes d'Armor). 

Pour les deux éleveurs du Theil-de-Bretagne, la situation se fige. Ils pourraient garder leurs bêtes mais impossible pour eux de les commercialiser. "On ne pouvait plus rien faire avec." Leur troupeau sera abattu, soit 82 animaux.

Hervé Béasse en 1991, avec son troupeau qui sera abattu par la suite, à la suite de la découverte d'un cas d'ESB
Hervé Béasse en 1991, avec son troupeau qui sera abattu par la suite, à la suite de la découverte d'un cas d'ESB © DR

L'abattage, c'était un mal nécessaire. On est éleveur, les animaux on aime bien les avoir mais il faut prendre sur soi pour savoir s'en séparer. Avec mon associé, on n'a pas eu de problème à se dire de toute façon il faut abattre, on recommencera à zéro.

Hervé Béasse

A l'époque, une indemnité, 2000 francs par tête (environ 600 €), sera proposée. "C'était ridicule, je ne sais pas comment l'administration a pu calculer une somme aussi faible. Pour reconstituer un troupeau, on avait besoin de cinq fois plus." Les calculs sont revus à la hausse. Hervé touchera finalement plus que prévu. "Il n'y avait pas de mesures toutes prêtes", relève t-il.

Hervé Béasse remonte un cheptel dans la foulée. Mais toute cette crise lui coûte, jusqu'à aujourd'hui. "Cela laisse des traces de reprendre un troupeau, cela veut dire du travail supplémentaire. Et il y a les traces financières. Je suis à la veille de ma retraite, les conséquences elles se voient. Ce que nous coûte les crises sanitaires c'est important, c'est trois ans de revenus faibles pendant lesquels on ne fait pas de bénéfices, on cotise moins." 

Ce qui est resté, c'est le regard du consommateur sur l'agriculture

Hervé Béasse


Des consommateurs méfiants

Hervé Béasse regrette aussi l'image que l'ESB a donné de la profession. "Cela a changé le comportement des consommateurs, ils sont devenus beaucoup plus méfiants, en remettant en cause toutes les méthodes d'élevages." 

Fallait-il communiquer ou non ? "En 1991, ce n'était pas trop la tendance, les éleveurs avaient peur que la filière s'en trouve abîmée. Nous, on a considéré qu'il valait mieux en parler. Nous n'avions aucune responsabilité sur cette maladie-là. Aucune. La maladie venait des farines animales, d'Angleterre. Ce n'est pas nous qui l'avons acheté. Nos animaux l'ont subie." 

Hervé Béasse en a terminé avec les vaches il y a cinq ans. Il s'est tourné vers le poulet de Janzé, en attendant la retraite qui arrive doucement. 


Les années 2000

Daniel Binet est lui à la retraite depuis 15 ans, "d’un très beau métier". Il vit toujours dans sa ferme à Pluduno, dans les Côtes d’Armor, que ses deux fils et sa belle-fille ont repris en GAEC, dans la maison qui l’a vu naître.

Il s’y occupait du troupeau depuis l’âge de 14 ans. Il donnait alors "le coup de main" à son père en tant qu'aîné de la famille.

Très tôt, "dès qu’il y a eu le contrôle laitier", il s'intéresse à la génétique pour améliorer le rendement des troupeaux.  Adulte, une fois installé, il collectionne les médailles aux comices agricoles. 

Lorsque vous avez vu une étable toujours pleine d’animaux, toute votre vie, et que là elle est vide. C’est un silence lourd

La mauvaise nouvelle arrive le 29 mai 2001. Les services vétérinaires l'informent, qu’une vache qu’il a vendue à un voisin est atteinte de l’ESB.

La maladie, qui pend comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des éleveurs depuis 10 ans, arrive donc chez lui. Dans l’actualité, les reportages sur des éleveurs qui refusent l’abattage systématique de leur troupeau se multiplient. Au ministère, le sujet est discuté, concernant la bête contaminée et sa descendance.

La fin de cet abattage systématique interviendra peu après, pour les animaux nés après le 1er janvier 2001. Daniel Binet ne bénéficiera pas de cette mesure. Après plusieurs mois d'incertitude, et alors qu’il s’occupe au quotidien de son troupeau menacé, l’ordre tombe de la préfecture : il faut abattre les quelques 200 bêtes.

"Et c’est arrivé d’un coup, en trois jours c’était terminé" raconte-t-il. "Mes fils m’avaient dit de partir quelques jours", pour ne pas voir les services de l’Etat à l’œuvre.

"Lorsque vous avez vu une étable toujours pleine d’animaux, depuis votre naissance quasiment, et que là elle est vide. C’est un silence lourd" raconte Daniel Binet, "on a abattu des veaux qui n’avaient rien demandé à personne".

Reconstruire, malgré tout

"J'ai tenu le choc, mais c'était compliqué" se souvient-il. "Quand le troupeau a été abattu, c'était dur. Et ça a duré un moment, avec des phases de dépression".

Comme Hervé Béasse, il lui a fallu reconstruire un troupeau, "parce que la carrière n’était pas finie, il fallait bien y aller". Sans son aîné qui s’était déjà installé avec lui, les choses auraient peut-être été différentes.

"Au début tout était vide." Il fallait trouver des bêtes à droite, à gauche, "jusqu’en Vendée nous sommes allés chercher des animaux". Pas des bêtes de concours concède l’habitué des rings, mais de quoi redémarrer.

Avec le recul, les questions d’indemnités sont devenues anecdotiques, "bien qu’il y ait eu d’autres problèmes, fiscaux notamment". Sélective, la mémoire sélective retient la crainte, à l’époque, de voir le consommateur se détourner totalement de la viande. Et "qu'on ne nous paie pas un bon prix pour nos animaux."


De nouvelles médailles

La mémoire conserve, après quelques années de solitude dans son exploitation, le plaisir de retrouver ses pairs dans les concours. "Lorsque je suis allé la première fois au concours avec mes nouvelles bêtes, que j'ai eu ma première médaille, je me retrouvais à nouveau dans le monde que j'avais quitté, celui où on est en avance" se souvient Daniel Binet, engagé avec la FNSEA, le syndicat majoritaire. "Dans les concours, on se retrouve entre nous, il y a des relations qui apportent beaucoup. C'était à nouveau la reconnaissance des collègues".

Daniel Binet (en chemise blanche) entouré de ses deux fils, lors d'un concours agricoles en 2002, à Saint-Brieuc
Daniel Binet (en chemise blanche) entouré de ses deux fils, lors d'un concours agricoles en 2002, à Saint-Brieuc © DR


Daniel Binet a fêté ses noces d’or il y a quelques années avec sa femme, Raymonde. De sa ferme reprise par ses fils, "qui a bien changé", il s’échappe pour des événements organisés avec les retraités des syndicats. Il a également été conseiller municipal à Pluduno.

Une retraite heureuse, "du plus beau métier du monde, parce que je l’ai aimé."

 

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