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Ils étaient à gauche, ou bien à droite. Ouvrier, étudiant, animateur culturel, journaliste, ou bien chargé de mission au gouvernement.  Cinquante ans après, ils nous racontent leur Mai 68. Les préliminaires, le feu de l’action, les prolongations. Cinq bretons, cinq parcours.

Chantal Houdusse


Chantal Houdusse était mécanicienne de confection à Fougères. Son 68 a commencé le 26 janvier. Ce jour-là, 6 000 personnes descendent dans la rue pour protester contre les suppressions d’emplois. La capitale de la chaussure boite plutôt bas. En 10 ans ici, 36 entreprises ont fermé leurs portes. Chantal a 20 ans. Elle va défiler aux côtés de son ami André Marivin de la CFDT. C’est sa première manif.

Mai 68 : manifestation à Fougères / © DR
Mai 68 : manifestation à Fougères / © DR

« Je ne savais pas ce qu’était une manif. Mais je savais ce qu’était l’injustice. On travaillait 45 heures par semaine, au rendement, avec des tout petits salaires. J’ai vaincu ma peur. Je suis descendue dans la rue. De 68, je me souviens aussi des défilés communs ouvriers/paysans. J’ai compris que la solidarité permettrait d’avancer.»

L’année d’après, en 69, Chantal ira défendre la cause des salariés dans le bureau du Ministre du Travail. Et elle ne se laisse pas impressionner. Devant les caméras de télé, elle demande à Joseph Fontanet
 

Comment il ferait lui, pour élever trois enfants avec 1 100 francs par mois ?

Le mai 68 de Chantal Houdusse, ouvrière à Fougères


Hervé Hamon


Au printemps 68, Hervé Hamon achève ses études de philosophie à Paris. Le 6 mai, le jeune briochin doit passer l'agrégation, mais il va rendre copie blanche. Happé par la rumeur de la rue, il "sort du rang" et rejoint le mouvement. Il va devenir un "piéton de mai" : « Notre jeunesse n'avait rien d'insouciante, nous avions des dictatures à nos portes, en Espagne, au Portugal, dans les Pays de l’Est. En France, les femmes n’avaient même pas le droit d’avoir un carnet de chèques. Ce monde était vieux, injuste, violent et bouclé. 68 n’est pas une révolution politique, dont ni la droite ni la gauche ne voulaient. C’est une révolution qui mise sur la société civile ».  

À Trégueux un soir

En juin, quand le vent tourne, il rentre en Bretagne. Ici aussi, la terre a tremblé. Partout dans la région, il y a eu des grèves, des manifestations. A Trégueux, un soir, il rencontre des agriculteurs qui le questionnent sur le Mai parisien. Il raconte, mais il les écoute surtout lui parler de leur condition.

Ils se posaient déjà les questions de la coopération, des dangers de l’agriculture intensive etc. Tout cela était déjà en germe. Ils étaient en avance.  
 

A l'automne, et sans l'agrégation, Hervé Hamon entamera malgré tout une carrière de prof de philo. Avant de se consacrer définitivement à l'écriture. Journaliste, écrivain, enquêteur. On connaît ses livres "Besoin de Mer", "Le Vent du Plaisir", "L'Abeille d'Ouessant". Et bien sur "Génération", co-écrit avec Patrick Rotman, ouvrage de référence sur les événements de 68. Il publie aujourd’hui "L'Esprit de Mai" aux Editions de l'Observatoire. 
 

Le mai 68 de l'écrivain Hervé Hamon

Josselin de Rohan


En 68, Josselin de Rohan, futur président du Conseil régional de Bretagne, n’est pas seulement maire de sa petite commune de Josselin dans le Morbihan. A Paris, diplômé de l’ENA, il a aussi décroché un rôle de chargé de mission au Ministère de la Justice :

J’étais du côté du Pouvoir. Un micro-rouage de l’appareil d’Etat. Je voyais cette déstabilisation avec beaucoup d’inquiétude

Mai 68 : Josselin de Rohan / © DR
Mai 68 : Josselin de Rohan / © DR

Le Général a disparu

Josselin de Rohan a 30 ans. Pendant un mois, le jeune breton va voir trembler les murs de la République. Avec en point d’orgue la disparition de De Gaulle pendant 24 heures : « Le 29 mai 68, De Gaulle disparaît. Panique au gouvernement. Louis Joxe, le ministre de la Justice auprès duquel je travaillais, me demande si j’ai une idée de l’endroit où est passé le Général ? Je me suis dit que la situation devait être particulièrement grave pour qu’on me demande, à moi qui n’était pas grand-chose, un renseignement qui touche au fonctionnement de l’Etat. » 

Quand De Gaulle reprend la main, Josselin de Rohan, libéré, s’en va manifester avec le peuple de Droite à la Concorde. Le lendemain, il prend la route du Morbihan. L’essence a fait son retour à la pompe.

Le mai 68 de Josselin de Rohan

 

François Budet


En Bretagne, on connaît avant tout François Budet pour sa carrière de chanteur. Mais en 68, l’auteur de «Loguivy de la Mer » se destine d’abord au métier d’animateur culturel. Au mois de mai, en revenant d’un stage en Alsace, il passe par Paris, se laisse gagner par la fièvre des manifs, et découvre l’occupation du Théâtre de l’Odéon. François et l'un de ses amis reprennent l’idée à leur compte :

En Bretagne aussi, la contestation courait les rues. On ne voulait pas rester les bras croisés. On voulait accompagner le mouvement en faisant notre métier d’animateur.


François Budet, animateur culturel en 1968 / © DR
François Budet, animateur culturel en 1968 / © DR

On a occupé le Théâtre de Saint-Brieuc

De retour à Saint-Brieuc, ils récupèrent les clés du Théâtre de la ville, et l’ouvrent au public. S’invitent des profs, des syndicalistes, des ouvriers, des chefs d’entreprise. Les débats sont interminables. François Budet et son collègue distribuent la parole, canalisent les ardeurs. En juin, avec le raz de marée gaulliste, le vent va tourner. « Une foule a débarqué, on s’est fait déloger. Un type assez connu sur Saint-Brieuc, qu’on appelait Petits-bras, est même monté sur le toit du Théâtre pour enlever les drapeaux rouge et noir. On a passé le balai. On a rendu les clés ».

Le Mai 68 de François Budet

 

Michel Le Bris


En 1968, Michel Le Bris, futur patron d’Étonnants Voyageurs, a 27 ans. A Paris, passionné de littérature et de musique, il écrit déjà pour Le Magazine Littéraire et La Revue Jazz Hot. Il est tellement dans sa bulle qu’il va rater le début de mai 68. « J’ai manqué la Nuit des barricades. J’étais en train d’écrire un papier. J’ai découvert l’odeur des lacrymo au petit matin »

Mao-Spontex

Michel Le Bris a raté le début, il va rester jusqu’aux prolongations. A l’automne 68, il adhère à la Gauche Prolétarienne, une organisation qui rassemble une frange de militants d'extrême gauche qu’on appelle les « Mao-Spontex ». A la Gauche Prolétarienne, on trouve beaucoup d’intellectuels, d’écrivains, de sensibilité souvent libertaire. Mais il n’y a pas non plus que des poètes. Et les actions violentes se multiplient.

Michel Le Bris / © DR
Michel Le Bris / © DR

La case prison 

En mai 70, le gouvernement dissout l’organisation. Les deux directeurs de « La Cause du Peuple », le journal de la Gauche Prolétarienne, sont interpellés. Michel Le Bris et son camarade breton Jean-Pierre Le Dantec sont condamnés pour « délits de provocation aux crimes contre la sûreté de l'Etat, apologie du meurtre, du vol, du pillage et de l'incendie ». Ils vont respectivement purger 12 et 8 mois de Prison :

J’ai vécu ça calmement. J’ai obtenu le droit de récupérer des livres, une machine à écrire, et le journal « L’Équipe ». Et puis j’ai beaucoup dormi. Cet après 68 m’avait épuisé.  


Le mai 68 de Michel Le Bris, à Paris