VIDÉO. Cordouan, le seul phare en mer encore habité

A sept kilomètres de la côte, le phare de Cordouan veille depuis quatre siècles sur l’estuaire le plus vaste d’Europe, l’estuaire de la Gironde. Contrairement aux autres phares en mer, Cordouan est le seul phare à toujours avoir eu des gardiens depuis sa mise en service en 1611. Isabelle de Caunes fait partie de l’équipe des six gardiens qui se relayent pour veiller sur celui que l'on surnomme "le roi des phares".

Le phare de Cordouan est l’un des plus vieux au monde. Il a été construit sous le règne d’Henri III puis d’Henry IV, pendant les guerres de religion entre les protestants et les catholiques. Il a été allumé pour la première fois en 1611.  Avec ce phare, la France affirmait son pouvoir royal et l’hégémonie du catholicisme dans la région. 

Sa hauteur est aujourd'hui de 67 mètres, contre 37 mètres à l’origine. Le rehaussement qui a eu lieu en 1790 s'est révélé être une grande prouesse technique à l’époque. La portée maximale de sa lampe est d’environ 36 km.

Classé monument historique en 1862, le phare est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2021. Le phare appartient à l'État qui assure la conservation du monument. Les Phares et Balises gèrent la signalisation maritime. Le Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l’Estuaire de la Gironde en assure la gestion.

Gardiens du phare de Cordouan, gens de mer

Au début des années 2000, Cordouan a été automatisé et contrairement aux autres phares en mer, Cordouan est le seul à avoir encore des gardiens qui vivent sur place.

Les gardiens sont six. Ils se relaient par binôme, toutes les semaines ou tous les quinze jours. Ils ne choisissent pas leur « colocataire ».

Le métier de gardien a bien évolué et n’a plus grand-chose à voir avec l’image du gardien de phare d’autrefois.

On demande au gardien du phare de Cordouan, d’être polyvalent. L’hiver, ses principales missions sont de veiller, d’entretenir les lieux et de vérifier que tout fonctionne bien. Pour cela, il faut être bricoleur et avoir aussi l’esprit marin. Durant la période des beaux jours, d’avril à novembre, le phare ouvre ses portes au public. Le gardien devient alors guide. Il accueille le public et organise les visites.

Autre compétence développée chez les gardiens, celle de l'observation de la nature et de la biodiversité. Cordouan est construit sur un grand plateau rocheux. L'estran qui se découvre à chaque marée (qui peut aller jusqu’à 150 hectares lors des grandes marées), offre une faune et une flore très riche. Le gardien tient alors un rôle de sentinelle en transmettant des données sur les espèces qu'il a le temps d'observer et de recenser. Il participe au suivi environnemental de ce plateau.

Littoral. Cordouan, le dernier phare habité. Réalisation Olivier Chasle

Une vie simple au rythme des marées et des relèves

Isabelle de Caunes fait partie de l’équipe des six gardiens du phare.

Fille de la montagne, Isabelle est marin de métier et c’est à la voile qu’elle a rencontré le phare de Cordouan pour la première fois lors d’une petite escale le temps d’une marée. À l’époque, elle était loin d'imaginer que quelques années plus tard, elle y reviendrait en tant que gardienne.

Pour Isabelle, l'un des moments les plus forts, c'est la relève. Ce moment où tout va vite. On est vendredi, il faut quitter le phare, le bateau des Phares et Balises est là, quel que soit le temps, il les attend. Alors, il faut y aller.

Le Peyrat (genre de cale) est encore sous l’eau, il faut se concentrer, l’océan est tout autour, il y a le ressac qui bouscule et fait perdre l’équilibre. Durant ces quelques minutes, se croisent alors ceux qui arrivent et ceux qui partent. Quelques mots échangés, quelques sourires, des caisses de victuailles déposées aux pieds du phare, les autres vides repartent sur le bateau et déjà, il faut partir. Il ne faut pas traîner pour ne pas se faire trop secouer en passant sur les hauts-fonds.

 

"Dans ce moment, je trouve ce concentré humain et maritime délicieux, c’est très émouvant."

Il ne faut pas rater ce créneau pour aller chercher les gardiens. Si on ne le respecte pas, la relève peut devenir dangereuse. On est dans l’estuaire de la Gironde, le plus grand estuaire d’Europe. C’est un plan d’eau qui exige « une grande finesse de navigation ».

Isabelle de Caunes,

gardien de phare

Isabelle reste admirative des marins qui l’empruntent. Les bancs de sable se déplacent sans cesse au gré des marées et des tempêtes, redessinant le paysage.

Ici, la carte marine se réinvente à chaque tempête. Ce plan d’eau de l’estuaire de la Gironde possède l’art de la métamorphose.

Isabelle de Caunes,

gardien de phare

La solitude

Isabelle est arrivée à l’automne 2022 pour prendre ses fonctions. Le phare reprenait tout juste son rythme de vie normale l'hiver avec uniquement deux gardiens dans le bâtiment après dix années de chantier et de restauration. Durant cette période, le phare pouvait accueillir jusqu’à 12 personnes.

Isabelle a découvert la vie à deux dans un phare majestueux. Mais au-delà de cette petite équipe de travail, Isabelle s’est rendue compte de la richesse de la vie sur le plateau rocheux du phare. « Je m’émerveille à chaque fois que je viens travailler dans ce grand jardin ».

On n’est que deux sur le phare, mais on a de super voisins.

Isabelle de Caunes

gardien de phare

Lorsque la marée se retire, la biodiversité de l’estran est fabuleuse : berniques, hermelles, anémones de mer et oies bernaches racontent leurs propres histoires. 

"Nous ne sommes des travailleurs isolés qu’en apparence".

Isabelle souligne aussi le fait qu’à terre, il y a une équipe incroyable qui les accompagne. Entre les phares et Balises et le Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l’Estuaire de la Gironde.  "C'est une effervescence d’échanges et de rencontres de personnes toutes porteuses de savoir, de sensibilité et de passion. "

Une tempête au phare

Isabelle se dit sereine lorsque le vent souffle fort dehors, "Cordouan t’invite humblement à contempler un spectacle ". Elle écoute les « boum » de la longue houle sur le bouclier en espérant que son collègue ne soit pas dehors pendant qu’une vague passe par-dessus la couronne. Elle écoute le sifflement de l’air dans le phare. "Le phare vigie fragile ne tremble pas, ne bouge pas, ses joints de chaux s’effritent sur le toit de la couronne avec les paquets de mer, mais il reste, il veille. Amer des mers, depuis 1611."

C’est une émotion très profonde de se sentir en sécurité au milieu de l’océan et de savoir que les marins qui voient le phare vont bientôt l’être aussi en se mettant à l’abri dans un des ports de l’estuaire.

Isabelle de Caunes,

gardien de phare

Isabelle ne connaitra pas l’afflux des touristes cet été puisqu’elle va repartir naviguer. Quelqu’un prendra sa place pour garder le phare de Cordouan, et veiller avec les autres gardiens sur ce joyau. Elle reviendra l’hiver prochain avec toujours autant de plaisir et d’émotions.

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