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La Creuse des Impressionnistes

© B. Henninger
© B. Henninger

La vallée de la Creuse à Fresselines témoigne d'une magie à laquelle furent sensibles le poète Maurice Rollinat, Claude Monet et où nous plonge avec bonheur le dernier roman de Jeanine Berducat.

Par A.L/Bernard Henninger

La Creuse des Impressionnistes

 
         A la suite d'un divorce douloureux, Jeanne décide de quitter Paris pour partir en quête d'une illusion d'enfance, à Fresselines, village niché dans la vallée des deux Creuse, et dont son père était tombé amoureux, juste avant de mourir.

         A la base de ce roman, s'accumulent le dépit d'une vie de couple en miettes, et la détresse de la petite fille de Jeanne – Emma – qui ne comprend rien à l'indifférence soudaine de son père. Oublieux de la moindre promesse, celui-ci décommande tous leurs rendez-vous, sans voir l'état d'angoisse dans laquelle la petite se retrouve. Jeanne, sa mère, témoigne elle aussi d'un désarroi mortifère dans cet exil vers la campagne : elle se voit traitée de folle par son ex-mari. Elle affronte également l'inquiétude de sa meilleure amie, consciente des difficultés du passage de la vie urbaine à une transplantation hasardeuse en milieu rural...
         Une première excursion séduit la petite fille. Celle-ci est heureuse d'approcher la nature : prairie, arbres, rivière au flot argentin, tout séduit la petite Emma, et son enthousiasme convainc Jeanne de tenter l'aventure. Elle fait l'acquisition d'une ancienne ferme, et déménage au début de l'été. A peine installée, elle découvre la beauté de la vallée de la Creuse. Venue la visiter à brûle-pourpoint, son amie Sophie l’incite à participer à un stage de peinture : elles découvrent, ensemble, la richesse picturale de la vallée, peinte par Claude Monet et chantée par le poète Maurice Rollinat :

     La petite creuse de Claude Monet / © B. Henninger
         Arbres, grand végétaux, martyrs des saisons fauves
        Sombres lyres des vents, ces noirs musiciens,
        Que vous soyez feuillus ou que vous soyez chauves,                          
        Le poète vous aime et vos spleens sont les siens.
                              -
        Quand le regard du peintre a soif de pittoresque
        C'est à vous qu'il s'abreuve avec avidité,
        Car vous êtes l'immense et formidable fresque
        Dont la terre sans fin pare sa nudité.

                             
         En contrebas de la maison, s'étend un verger, puis la Creuse qui roule des flots mélodieux. Remontant son cours, Jeanne surprend un ermite pêchant à mains nues dans la rivière et qui, à sa vue, s'enfuit... Plus haut, elle passe de longues heures à l'écluse du moulin du Bragoulet, chantée également par Maurice Rollinat.

         Ses voisins, un couple de paysans âgés, adoptent la petite Emma, et lui font découvrir les activités de la ferme : retour des vaches à l'étable, suivi de la traite, le poulailler, les œufs qu'il faut recueillir : Emma partage rapidement son temps entre sa maison et l'univers passionnant de la ferme et des animaux. Incidemment, elle apprend le patois avec la femme, et elle va à la pêche avec le mari. Touchée par leur sollicitude, Emma les appelle bien vite grand-père et grand-mère... La vie n'est pourtant pas idyllique à La Roche, le dernier paysan croule sous le travail et les dettes. Employant des méthodes agricoles industrielles destructives, il ne comprend guère les oppositions écologistes qui se font jour.  Nombre de paysans sans descendance ont abandonné le métier. Même ses voisins ont connu un drame : Jeanne découvre qu'ils avaient un fils, mais que celui-ci, suite à une violente dispute sur l'avenir de l'exploitation, les a quittés définitivement.
 Avec la rentrée des classes, commencent pour Emma et Jeanne les difficultés : l'automne, le papa d' Emma lui fait à nouveaux faux-bond, aggravant une détresse de plus en plus inquiétante. De son côté, Jeanne tente de s'accoutumer à une solitude qui ne lui convient guère...
        
         Avec Jeanne des Eaux vives, nous entrons résolument dans le registre du roman sentimental. L'émotion circule à fleur de page, tout en nous donnant prétexte à découvrir un site hors du commun, la vallée de la Creuse à Fresselines. Avec subtilité, l'auteur, Jeanine Berducat associe son intrigue à l'évocation du poète, Maurice Rollinat dont elle cite  plusieurs poèmes et qui va se devenir un lien sentimental pour les principaux protagonistes du roman.

Maurice Rollinat / © B. Henninger
Maurice Rollinat / © B. Henninger

         Au sein de cette nature généreuse, Jeanne et sa fille tentent de se reconstruire. Désemparée par un père fuyant qui manque à toutes ses promesses, Emma trouve dans les voisins, Jean et Elise, des grands-parents en mal d'une petite fille. De même, Jeanne, partant à la découverte des habitants du village, un livre du poète Rollinat en poche, finira par faire une rencontre troublante.


         Le roman se construit ainsi, au fil de nombreuses rencontres qui constituent une vaste galerie de personnages : paysans retirés du monde, jusqu'à Jérôme Falloux, l'agriculteur pris au piège des emprunts à rembourser et des pesticides qui détruisent la nature. Les personnages sont variés, vivants, crédibles et les différents portraits que Jeanine Berducat nous trace, sont tout en nuance et participent du plaisir du lecteur.

         Pour charmant qu'il soit, l'univers décrit par l'auteur expose les grandes questions de notre époque : univers rural vieillissant, inadaptation des méthodes industrielles à l'exercice de la paysannerie, idéalisme écologique, besoin de se ressourcer à la nature... la crise des ruraux est clairement décrite dans les arrière-plans du roman et contribuent à la vitalité du récit.


         Enfin, l'intrigue, sentimentale, un peu sucrée (très idéaliste) mais pas désagréable, a la délicate apparence d'une bluette, tout en se colorant de la réalité : l'amour que découvrira Jeanne est un sentiment profond, bouleversant.

         Pour elle, comme pour l'homme qu'elle rencontre, l'amour n'est pas une échappatoire, une bulle qui permet de s'évader du réel, mais au contraire, il leur permet de renouer avec cette réalité qu'ils avaient déniée, et contre laquelle ils nourrissent une sourde colère. Cet amour retrouvé, empreint de sagesse, trouvera son aboutissement par la fin d'une vie marginale et leur retour aux réalités du monde... Un abrégé de philosophie du deuil, en quelque sorte, que Jeanine Berducat nous conte avec doigté et un lyrisme bienvenu.

Jeanne des Eaux Vives
Jeanine Berducat
Editions La Bouinotte

 / © B.Henninger
 

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