En Centre-Val de Loire les zones de non traitement aux pesticides facteurs de tensions entre agriculteurs et écologistes

Illustration. / © IP3 PRESS/MAXPPP
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A partir du 1er janvier, des zones de non traitement aux pesticides s'appliqueront sur certaines cultures, à proximité des habitations. Les agriculteurs dénoncent une décision "hypocrite" qui ne protégera pas davantage les riverains, et les écologistes une mesure pas assez ambitieuse. 

Par Sophie Maréchal

"On sacrifie l’agriculture française. Cette décision est une forme de mépris. Elle sous-entend que les agriculteurs sont des empoisonneurs." Alexandre Nioche, vice-président de la chambre d’agriculture du Loiret et membre de la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA), ne mâche pas ses mots.
 

La décision du gouvernement Philippe de mettre en place des zones de non traitement de plusieurs mètres entre cultures et habitations, annoncée vendredi 20 décembre, lui reste en travers de la gorge.


Une mesure étayée sur un avis de l'Anses

En germe depuis 2016, cette mesure s’appuie sur une consultation publique et désormais sur un avis de l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, émis le 14 juin 2019. Plusieurs de ses recommandations ont été reprises par le gouvernement. Des distances minimales entre les zones d’épandage de produits phytosanitaires et les zones d’habitation s’appliqueront donc à partir du 1er janvier pour les cultures non ensemencées jusqu’alors, et du 1er juillet 2020 pour les cultures déjà semées.
 
Cette distance sera de 20 mètres pour "les produits les plus dangereux". Pour les autres produits, elle sera de 10 mètres pour l’arboriculture, la viticulture, le houblon ou encore les arbres et les arbustes. Pour les autres cultures, de 5 mètres.


"C'est une perte sèche de chiffre d'affaires"

"Je suis surpris de voir qu'on met toujours des contraintes sur le monde agricole. On commence par trois mètres, puis 10 mètres, et puis quoi ? s’étonne Laurent Lheure, président de l’antenne du Loiret du syndicat Coordination rurale. Ca ne protègera pas davantage la population, car aujourd'hui les pulvérisateurs sont précis à 4 cm près."
 
 
Pour Alexandre Nioche, également cultivateur céréalier dans le Loiret, cette mesure représente un recul de 2 à 3% de sa surface cultivée : "Inévitablement, c'est une perte sèche de chiffre d'affaires. Et rien n'est prévu pour l'indemnisation ! De plus, cela pose également des problèmes avec les propriétaires, car nous allons continuer à louer des terres que nous ne pourrons plus cultiver".
 

Autre complication engendrée par cette mesure et soulignée par Coordination rurale, les relations entre les agriculteurs et leurs voisins risquent d’être d’autant plus problématiques qu’il n’est pas aisé pour ces derniers de vérifier si des "produits dangereux" sont utilisés et si les distances de sécurité sont respectées.
 

Depuis environ trois ans, on note la montée d'une certaine inquiétude chez les riverains, mais dans l'ensemble, ils comprennent, relate Alexandre Nioche. Mais demain, je ne sais à quoi notre relation de voisinage pourra ressembler.


Des chartes d'engagement seront élaborées à l'échelle du département par la chambre d'agriculture ou par les réprésentants syndicaux pour définir les modalités d'application à une échelle locale. Ces chartes seront soumises à consultation publique puis présentées au préfet pour validation. Si dans le Loiret, une charte a été déjà été mise en place, elle devra être modifiée pour s'adapter à la nouvelle loi. Pour autant, celle-ci aurait été signée sans l'accord de France Nature Environnement. "Les associations écologistes ont refusé le dialogue", soutient Alexandre Nioche. 

La version diffère sur le site de l'association : "la FNSEA, opposée à une réglementation nationale, tente de mettre en place des 'chartes départementales'. A son initiative, 18 chartes ont été signées à ce jour avec les pouvoirs publics, des élus, et d'autres représentants agricoles… et [nos] craintes se concrétisent : des zones de non traitement pour protéger les riverains faibles voire quasi nulles (reprenant les distances minimales fixées par la règlementation), pas de réels droits pour les riverains, des chartes et conditions de dialogue qui excluent dans leur majorité les associations environnementales fortement mobilisées sur le dossier…"


Les pesticides, facteurs d'accroissement des risques de cancers

Malgré l'argumentaire des syndicats agricoles, il n'en reste pas moins que les pesticides ont été définis par l'institut national de la recherche et de la santé (Inserm) comme facteurs de risques dans l'apparition de certains cancers et de malformations congénitales. 
 

Et si les agriculteurs sont mécontents de cette mesure, les écologistes le sont tout autant. France Nature Environnement dénonce ainsi une décision de "mauvaise foi". "La question qui est posée [à l'Anses] n'est pas 'à quelle distance la santé des riverains est protégée' mais plutôt 'une distance entre 3 et 10m est-elle A MINIMA nécessaire pour la santé des riverains'. Sa réponse ? Oui", tweete l'association. 
 


"Les distances retenues sont largement insuffisantes pour protéger les populations"

"Les recherches ne sont pas assez approfondies sur ce sujet, mais également sur l'exposition cumulée des populations aux cocktails de pesticides sur le long terme. Les distances retenues sont donc largement insuffisantes pour protéger les populations, précise Thibault Leroux, chargé de mission agriculture au sein de France Nature Environnement, cité par l'Express. C'est symbolique, mais pas vraiment efficace dans la protection de la santé des riverains".
 

De leur côté, les agriculteurs plaident l'absence d'alternative. "Mon propos n'est pas de défendre les pesticides mais sans pouvoir les utiliser, on n'arrêtera de produire, s'insurge Alexandre Nioche. On veut faire croire aux gens qu'aujourd'hui on peut cultiver sans produits phytosanitaires. C'est faux !""Le passage au bio n'est pas permis à toutes les exploitations", renchérit Laurent Lheure.

Le syndicat Coordination rurale a d'ores et déjà annoncé qu'il demanderait une audience au président de la république afin de revenir sur ces annonces "qui ne se basent sur aucune donnée scientifique".

 

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