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Bop John, tatoueur dans le Cher, est le cocréateur du premier code de déontologie de la profession. Nous sommes allés rencontrer, à Bourges, ce tatoueur que ses détracteurs peuvent taxer également de réactionnaire ou de visionnaire. 

Bop John, enchanté

Bop John, propriétaire du shop.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Bop John, propriétaire du shop. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Il est tatoueur depuis 1985, et aujourd'hui il n'a plus le temps pour les conneries. Bop John, "mythe discret du tatouage", est aussi un monument de franc-parler. 

Mettre de l'encre sous la peau, il a commencé avec les anciens des quartiers de Bourges, qui sortaient de prison. Des machines bricolées avec des moteurs de rasoirs, des tatouages de bande. "A l'époque, il fallait faire très attention. On brûlait les aiguilles, on les soudait, on préparait nos encres, et on jetait le matériel tout de suite après.

A l'époque, comme il dit, une petite centaine de tatoueurs exerce dans l'hexagone. Aujourd'hui, ils sont environ 10 000, à exercer un métier qui n'existe pas. Les tatoueurs se sont multipliés, ils payent des taxes, cotisent pour la retraite, mais n'ont aucun statut. 

Bop John, lui, voudrait laisser de son passage un métier structuré, à l'abri des dérives. Cette année, il a présenté avec un autre tatoueur du Cher le premier code de déontologie de la profession. Nous l'avons rencontré dans sa boutique. Au plus près de ses préoccupations. Au plus près des aiguilles. Au plus près du vivant. 
 

Le shop en face du cimetière

La boutique de Bop John, en face du cimetière des Capucins.  / © Yacha Hajzer / France 3 CVDL
La boutique de Bop John, en face du cimetière des Capucins. / © Yacha Hajzer / France 3 CVDL

A Bourges, en face du cimetière des Capucins, on trouve le shop de tatouage de Bop John. L'homme aurait pu s'installer chez lui, près de ses marais classés au patrimoine, vendre le cadre en même temps que la prestation. Mais il combat, pour des questions de sécurité des clients, ce qu'on appelle les studios privés. 

"Le studio privé peut être quelque chose où la personne ne tatoue que sur rendez-vous, mais c’est surtout aujourd’hui un moyen d’échapper au contrôle de l'ARS. On a un studio, on dit : je suis artiste, on amalgame le tatouage à la peinture.

On peut s’éloigner, de la ville, faire un peu l’ermite. Dire : "j’ai un super studio, on est en pleine nature, je tatoue face à une grande baie vitrée". Ça c’est merveilleux dans l’idée. Mais faire l’ermite en ville, perdu au dernier étage, ça veut dire qu’on a quelque chose à se reprocher.


Pour faire connaître le tatouage, il faut qu’il soit mis en avant à travers une boutique. On peut avoir des horaires aménagés sans se dissimuler."
 

La cuisse de Jean-Claude

Ce matin, c'est la cuisse de Jean-Claude qui y passe.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Ce matin, c'est la cuisse de Jean-Claude qui y passe. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Ce matin, c'est Jean-Claude, un fidèle client, qui se fait tatouer. C'est le 16ème portrait de star du rock des années 50 que Bop John lui brode sous la peau. Cette fois, c'est la cuisse qui rougit sous la piqûre. 

Aujourd'hui, l'unique formation proposée aux tatoueurs est un stage payant, de 21heures. Un apprentissage technique, sommaire, qui manque les subtilités du corps humain. 

"Il faut de la dextérité, pour ne pas rendre un peau charcutée. Connaître toutes les épaisseurs de peau, sur le corps entier. Ça demande 20 ans, sans quoi vous n'allez faire que des avant-bras. Sur les flancs, la colonne vertébrale, le cou, les mains, il faut une mémoire d'éléphant, pour se rappeler l'épaisseur de la peau, l'élasticité...

Ça fait des centaines de paramètres à enregistrer. Après, vous vous baladez comme sur une toile. Une cuisse, par exemple, c'est une peau assez épaisse. Bien au contraire de ce qu'on croit, les nerfs sont très près de la peau. Pareil pour les fesses.

Il faut arriver à ne pas être sur les tendons, les nerfs. Il faut connaître le schème énergétique du corps, connaître les différentes façons que la peau a de réagir."


 

Le cordon ombilical

Au bout de plusieurs heures de travail, Jean-Claude grimace sur la table.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Au bout de plusieurs heures de travail, Jean-Claude grimace sur la table. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

"Je commence à peiner" signale Jean-Claude à Bop John, grimaçant légèrement. Il n'en est pas à son baptême, mais un tatouage comme le sien prend des heures à réaliser. Pas une affaire de gamins. D'ailleurs, des "gamins", Bop John ne veut plus en voir sous la machine. 

"Si je vous dis ce que je préfère dans mon métier aujourd'hui, vous allez tomber de haut. C'est dissuader les jeunes, tous les gens de moins de 25 ans. 

En-dessous, ça ne peut être que des soucis, le corps n'est pas fini. Moi, je faisais des petits gars, juste avec le feutre, y'avait des malaises vagaux. C'est énergétique, le cordon ombilical n'est pas coupé ! Il y a des shakras qui ne sont pas encore formés. Il y a un cap, à trois mois près.

Et puis, déjà, avant 25 ans, vous n'avez pas la thune, et vous n'avez pas la réflexion. Hop, un petit peu de boussole, un petit peu de rose, vous faites un mix avec tout ça. Au lieu d’avoir un parcours, et de se le faire tatouer, ils pensent qu’en se faisant tatouer, ils auront le début du parcours."

 

Hygiène en soldes

© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Dans l'arrière-boutique, tout est couvert de protections à usage unique : gants, tabliers, films sur la table, la machine et les câbles. Bop John prend également garde à ce que l'encre soit elle aussi déposée dans des récipients stériles.

Parlant d'encre, l'ancien adresse un petit conseil aux futurs tatoués. 

"C’est vraiment un milieu où il faut éviter les soldes, les flash days… Le gars qui veut prendre le travail des autres, il va faire des soldes. Mais si on solde un tatouage, c’est au détriment des consommables, qui vont être made in China, ou de mauvaise qualité.

Avec le code de déontologie, on veut se mettre d'accord pour dire que la qualité a un certain prix. Si on veut en faire 17 tatouages dans la journée, c’est de l’abattage. Il n’y a plus de qualité au niveau hygiène mais aussi pas de recherche, pas de dessin personnalisé.

On banalise l’acte, on ne tire pas le tatouage vers le haut. On va trouver des pâtés dans les traits, le gars va dire : "Oui mais je l’ai pas payé cher". Un tatouage, c’est pas comme un vêtement : on est dans le vivant, il faut faire attention avec ça."

 

Le pansement le plus discret du monde

Le tatoueur a mis au point DermaTattoo, un pansement liquide cicatrisant.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Le tatoueur a mis au point DermaTattoo, un pansement liquide cicatrisant. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Fin de l'oeuvre, la cuisse de Jean-Claude est plusieurs fois essuyée, lavée au sérum physiologique, puis massée avec une curieuse mousse. Alors que le client se rhabille, Bop John précise. "Il n'y a pas rien et le jean, hein. Il a un pansement, là."

On ne prendrait pas le risque de le traiter de menteur, mais enfin on n'a pas vu grand chose. Le patron explique le principe de la DermaTattoo

"On l'a créé, avec mon ami Eric, quand on a rencontré un gars, monsieur [Francis] Legentil. Il avait travaillé sur un procédé spécial. Il avait déjà une autorisation de mise sur le marché, et ses entrées dans les grosses boîtes et grands hôpitaux. Pour les tissus cicatriciels, la peau des prématurés... 

Sa formule est basée sur une molécule, le mhevozyx. Elle était faite à la base pour créer des gants biodégradables. La formule de Mr Legentil, elle est déposée entre trois personnes, comme dans un film d'espionnage. C'est à base d'huiles essentielles, il est comme moi, proche des produits naturels. 

Il a accepté de se pencher sur notre cas. On a testé ça deux ans, avec mon fils Greg et d'autres tatoueurs de la région, c'était un truc de fou. J’en ai fait l’article à des Japonais. Ils ont vu le côté charnel, de masser la personne, la création du film biodégradable, on peut se doucher, faire ce qu’on veut… Ils étaient assez stupéfaits."


 

Ça dégage

© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Fin de la session, Bop John enroule tout le matériel utilisé dans le film plastique de la table, direction la poubelle. Lui n'a pour chapelle que l'usage unique. 

Il a siégé 4 ans à l'AFNOR, l'association française de normalisation, qui participe à la création de normes européennes sur le tatouage. On ne s'en doute pas, mais, à ce stade, même la stérilisation du matériel a fait l'objet d'un virulent débat. 

"Un stérilisateur ne fonctionne jamais parfaitement. On n’est pas à l’abri d’une bulle d’air, qui va laisser vivre un prion ou un virus. On a dit ça a des mecs qui ont cinq boutiques à Paris, qui voulaient conserver les leurs parce que ça coûte 5000 euros.

Ils ne veulent pas se remettre en question, ils n'ont pas le souci de faire les normes européennes pour les générations futures. Il y en a un qui me dit : mais qu'est-ce que je vais faire de mes stérilisateurs ? Ben tu te les mets dans le cul, tout simplement."


 

"Il faut arrêter, avec le style"

© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Cet après-midi, Bop John va le passer sur la table à dessin. Celui-là, c'est 4 heures de crayon, au moins autant d'aiguille, et près de 600 euros. Une vraie pièce. Rien à voir avec le portrait de rockeur du matin. 

"Je demande aux gens deux, trois phrases bien senties sur leur message, leur projet. Je décode ce qu’ils m’ont écrit, et je tombe pile-poil. C’est rare que j’aie un dessin refusé. La personne fait un effort, alors il faut lire entre les lignes.

Je n'ai pas de style, il faut arrêter avec le style. Pour quoi faire ? Pour se la péter ? Dire : "Moi j’excelle dans le portrait, moi dans l’ethnique" ? Non. Si on est un artisan, on fait tout.

Dans le temps, tous les ateliers de peinture, d’ébénisterie, il n’y avait pas de signature. Pas de style, que de l’excellence. On engage le nom de l’atelier, donc on ne fait que du bon. A la Renaissance, les premiers m’as-tu-vu ont voulu mettre leur signature, c’est parti en cacahuète."

 

Le point commun avec les pharaons

© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Le dessin, il l'a appris en prenant des cours du soir avec les vieux professeurs des Beaux-Arts. Le reste, c'est de l'expérience.

Principes, techniques, interactions de l'encre et du corps humain... Peu de choses, dans le monde du tatouage, sont consignées noir sur blanc, faute d'ouvrages. En 2007, Bop John a participé à la rédaction d'un ouvrage pour le collectif Tatouage 21. Récemment, une bonne nouvelle est arrivée du Danemark. 

"Des médecins sont en train de créer une littérature du tatouage. Quand nous on donne des arguments basés sur notre vécu, notre quotidien, là ça va être étayé par des preuves scientifiques.

Nous par exemple, par rapports aux fabricants d’encre, on sait pertinemment, par exemple, que le collagène emprisonne le pigment et interdit au pigment de se dissoudre, et d’être véhiculé dans le reste du corps à travers le réseaux lymphatique. Ça évitera de raconter n’importe quoi sur le tatouage, et de le confirmer comme pratique sans risques.

On entend aussi des conneries comme quoi le tatouage vient du Japon. Les mecs n’ont jamais ouvert un livre d’histoire. Le tatouage est né dans toutes les civilisations en même temps. On a découvert des tatouages protohistoriques, sur des momies. On n’a aucune trace de tatouage préhistorique, mais on utilise toujours les mêmes pigments qui servaient à faire des dessins sur les murs, les carbones."