"Nos clients deviennent nos amis" : à Ourouer-les-Boudelins, la vie de taxi rural de Béatrice et Jean-Jacques Grimond

Béatrice et Jean-Jacques Grimond exercent tous les deux comme taxi dans le village d'Ourouer-les-Bourdelins. En zone rurale, les taxis pallient comme ils le peuvent les déserts médicaux, et apportent un essentiel réconfort. 

Béatrice Grimond, taxi rural, sur ses terres d'Ourouer-les-Bourdelins.
Béatrice Grimond, taxi rural, sur ses terres d'Ourouer-les-Bourdelins. © Yacha Hajzler / France Televisions
A Ourouer-les-Bourdelins, si un téléphone sonne au milieu de la nuit, il y a de grandes chances pour que ce soit celui de Béatrice Grimond. "Mais on ne peut pas toujours être disponible. On ne peut pas se cloner !" Ce n'est pas encore du clonage, mais elle a tout de même embauché. Son mari, d'abord. Sa belle-soeur, aussi. A 56 ans, Béatrice est taxi, installée dans ce petit village de 615 habitants (INSEE 2016). 

"J'ai commencé en 2003. Quand je me suis installée, je suis passée en commission à la préfecture, et je tombe sur un monsieur pas gentil, qui ne comprenait pas pourquoi j'allais m'installer dans un village de 600 habitants. J'ai dit que les taxis autour étaient débordés. En rural, il y a une population vieillissante, ces gens ont besoin de moyens de locomotion. Je lui ai fait mon speech, y'a plus eu de questions après" dit-elle fièrement.

Ici, pas question de transporter des bandes de jeunes à l'ivresse noceuse en fin de soirée. Béatrice et Jean-Jacques Grimond travaillent pêle-mêle avec la CPAM, où ils sont agréés, le 115, et les assurances."On a très peu de taxi pur, c'est occasionnel. Le transport médical, c'est 90% de l'activité" estime la cheffe d'entreprise. A Ourouer-les-Bourdelins, aucun médecin. Le plus proche est à Nérondes, ou Baugy. La pharmacie du village a fermé en avril, un des rares commerces que la mairie n'a pas su ressusciter.

Pour la vie, et pour après

Béatrice, qui "aime rouler" assure la majeure partie des aller-retour à Paris, vers l'hôpital Necker-Enfants malades, ou la Pitié Salpêtrière. "Ce qui fait la force de notre entreprise, c'est qu'on emmène les gens, on les accompagne à leur visite, on fait les papiers, quand ils sont pas un peu stressés, je les accompagne en salle d'attente... On déconne, on essaie de les détendre. Nos clients deviennent nos amis" dépeint Béatrice. Une amitié née du temps passé ensemble, de la chaleur volée à la maladie, qui parfois s'éteint trop soudainement. "Il y a des gens qu'on emmène une fois, dix fois, vingt fois, et puis un jour on ne les emmène plus...", s'émeut Jean-Jacques. 

"Moi, souffle son épouse, j'ai accompagné pendant six ans un monsieur qui avait été greffé des poumons. Il avait un petit bébé à l'époque, qui est grand maintenant. Il a eu une rechute, il a été re-greffé et puis au bout d'un an sa greffe a lâché, et il est parti. Ça a été très dur. Je l'ai mal vécu, on était très proches. Comme il peinant à respirer on parlait beaucoup par message. Je n'ai jamais pu les effacer, ils sont toujours sur mon téléphone" sourit-elle tristement. 

Pour faciliter la vie au plus de monde possible, les Grimond ont mis en place un TMR, un transport adapté pour les personnes en fauteuil roulant. 10 000 euros pour adapter le véhicule, et aucune aide. "Mais on avait pas mal de demandes : ça évite de la manipulation, c'est moins compliqué pour les gens. On a une petite qui est myopathe, on l'emmène à l'école, chez le kiné... Sans ça, elle ne peut pas ! Et puis elle est contente, elle est fière, elle entre et elle ressort seule, elle voit bien la route..." savoure Béatrice Grimond. Le TMR évite aussi à leur petite passagère le passage fragilisant par l'ambulance et le brancard. 
 
Sur le tableau de bord de Béatrice, sa carte de visite, et une petite salamandre.
Sur le tableau de bord de Béatrice, sa carte de visite, et une petite salamandre. © Yacha Hajzler / France Televisions
 

"Le lendemain, il m'a appelée en pleurant"


Attentive, la capitaine au volant l'est d'autant plus qu'elle aussi a vécu l'étreinte froide de la maladie. On lui fait des confidences, on lui demande des conseils. Car Béatrice n'a jamais lâché son taxi, même pendant qu'elle soignait son cancer. "Je n'avais plus de cheveux, je portais une casquette. Et j'avais un petit papy que je connais bien qui me l'enlève et qui me dit : "mais qu'est-ce que t'as encore fait comme pari à la con pour te faire raser la tête ?!" pouffe Béatrice. Je lui dis : "non, je suis un peu malade". Et il me dit : "Bourrique ! Si t'étais malade, tu serais pas là en train de travailler !" Boah, tu dis rien, tu remets la casquette. Et le lendemain, il m'a appelé, en pleurant, parce qu'il avait appris que j'étais vraiment malade, et ça l'avait choqué de m'avoir dit ça." 

La quinquagénaire replace une mèche de ses beaux cheveux cendrés. "Elle a quand même été un mois à l'hôpital, relève Jean-Jacques. Dans le village, tout le monde me demandait : comment elle va, Béatrice ? Alors tu expliques, tu re-expliques, tu re-re-expliques... Bon, c'est le charme de la vie à la campagne ! Ici, un volet qui s'ouvre pas à la bonne heure, quelqu'un va dire : tiens, c'est pas normal !" 

Ourouer aurait bien du mal à se passer du couple, dont chacun avale 80 000 km de route par an, environ. Sans compter les extra. "Une fois j'étais à Paris avec des gamins qui avaient jamais vu la tour Effeil. Bah moi j'en ai rien à foutre, je fais un détour, et je vais voir la tour Effeil. Et je vais pas facturer les kilomètres à la sécu !"

Trouver des moments

Les charges, financières comme mentales, sont pourtant nombreuses. Un taxi passe un examen départemental et un examen national, qui en plus de la conduite évalue la comptabilité, la topographie, l'anglais, des mathématiques, la connaissance de la législation spécifique aux taxis. En plus de ça, "on a l'obligation d'une visite médicale tous les 5 ans, une formation continue. Nos voitures passent au contrôle technique tous les ans, même si elles sortent du garage. Il y a l'appareillage qui est refait tous les ans... On est plus des distributeurs à billets qu'autre chose !" soupire la patronne, qui réussit tout de même à se dégager un salaire de quelque 2000 euros par mois. 

Pas si cher payé pour des journées qui parfois commencent bien avant le lever du soleil, et finissent bien après son coucher. Pour des courses à Montpellier comme assistance des assurances, des rapatriements pour le 115, le service des urgences sociales. A quelle heure va-t-on être réveillé ? Pour tomber sur qui ? 

"On est que tous les deux, les enfants étaient déjà grands quand on a commencé, se rassure Jean-Jacques Grimond. Mais pour nous c'est compliqué, on se croise entre deux portes ! Mais maintenant qu'on a réussi à embaucher, on a trouvé un certain rythme, le weekend on se trouve des moments." Derrière chez eux, leur fils a installé ses écuries. La vue donne sur la campagne environnante. Une paix bien méritée où l'on distingue, parfois, le bruit d'un moteur à l'horizon. 
 
Jean-Jacques Grimond, dans les écuries de son fils Geoffroy.
Jean-Jacques Grimond, dans les écuries de son fils Geoffroy. © Yacha Hajzler / France Televisions

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