Covid-19 : les kinésithérapeutes en première ligne

Les kinésithérapeutes manquent de moyens de protection face au virus. / © PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP
Les kinésithérapeutes manquent de moyens de protection face au virus. / © PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

Non prioritaires pour les équipements de protection, les kinésithérapeutes libéraux s'inquiètent quant à la gestion de la crise sanitaire. En Indre-et-Loire, l’Ordre de la profession a mené sa propre enquête afin d'évaluer le nombre de soignants contaminés par le Covid-19.
 

Par Caroline Ditte

Des cabinets massivement fermés pendant le confinement

"Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai pris des risques. J’ai eu de la chance, ça aurait pu être bien pire." Paul* a 57 ans. Depuis 1988, il exerce en tant que kinésithérapeute libéral à Saint-Avertin, en Indre-et-Loire. A l’annonce du confinement, il a suivi les recommandations de l’Ordre de sa profession et a fermé son cabinet, à l’instar de 75% de ses collègues français.

J’ai poursuivi certaines de mes visites à domicile, notamment auprès des plus âgés qui ont vraiment besoin d’un suivi quotidien

Les kinés mal protégés

Au début de la crise, Paul et tous les autres kinés de l’Hexagone n’ont droit qu’à six masques par semaine. Ridiculement insuffisant, d’autant qu’aucune blouse, charlotte ou lunettes de protection n'est alors octroyée à cette catégorie de professionnels de santé. Aurait-il dû poursuivre son activité dans ces conditions ? "La question était kafkaïenne, argue Pascal Rivière, Président du Conseil de l’Ordre des masseurs kinésithérapeutes d’Indre-et-Loire. La continuité des soins est une obligation déontologique. C’est délicat de laisser de côté ses patients, surtout les malades chroniques. Certains soignants se sont peut-être crus plus solides, on ne peut pas leur en vouloir."

Touché par le coronavirus

Plus solide, Paul croyait en effet l’être. Pourtant, dès le 13 avril, un symptôme du Covid-19 apparaît : la fièvre. Elle ne le quittera pas pendant dix longs jours.

Je suis monté à plus de 40°C, j’étais extrêmement fatigué, se souvient le quinquagénaire. A part cela et des problèmes intestinaux, je n’ai rien eu de plus, heureusement.

A-t-il été contaminé au cours de l’exercice de son métier ? On peut le supposer, d’autant qu’une des patientes de Paul, très âgée, a été emportée par le coronavirus en 36 heures à peine. L’état de la dame, longtemps asymptômatique, ne pouvait éveiller aucun soupçon. "Est-ce que j’ai contracté le virus au travail ? En faisant les courses car je préférais m’en charger pour protéger mon épouse ? Je ne sais pas. Mais on se pose des questions, c’est sûr".

Dès le début de la crise sanitaire, Paul a pourtant porté un masque à chacune de ses visites, tout en respectant les gestes barrières combinés à un lavage de mains très fréquent. Mais le manque de protections a peut-être eu raison de sa rigueur.

C'était comme envoyer des soldats au feu sans gilets par balles ! s’insurge Pascal Rivière. Le Président Macron avait raison : c’était la guerre. Mais oser dire aujourd’hui qu’il n’y a pas eu de pénurie de masques, c’est un absolu mensonge. Dans les stocks de l’Etat, je ne sais pas, mais sur le terrain c’est évident.

Un questionnaire pour recenser les professionnels contaminés

Combien de kinésithérapeutes ont été touchés par le coronavirus ? En Indre-et-Loire, l’Ordre de la profession a décidé d’enquêter sur ce sujet. Il a adressé plusieurs questionnaires aux 700 professionnels installés dans le département. 200 d’entre eux ont répondu, anonymement. Surprise : les plus impactés ne sont pas forcément ceux que l’on imagine.

Nous avons été interpellés par le taux de pénétration du virus dans le milieu hospitalier par rapport aux libéraux, ces derniers étant a priori en deuxième ligne. 3% des salariés de structures hospitalières qui ont répondu au questionnaire ont été contaminés, contre 9% de libéraux, détaille Pascal Rivière.

Des données à prendre avec précaution car non-officielles, mais pour le Président de l'Ordre départemental, la corrélation entre manque de protections et contamination est faite. "Les praticiens libéraux n’étaient certes peut-être pas prioritaires, mais ils auraient dû obtenir beaucoup plus de protections de la part de la Direction Générale de la Santé", martèle Pascal Rivière.

A l’heure de la débrouille pour fabriquer des surblouses

Si, à présent, il estime que la dotation en masques est suffisante, Pascal Rivière pointe du doigt la façon dont la situation s’est améliorée : "Après une généreuse dotation Région Centre-Val de Loire – Conseil départemental d’Indre-et-Loire, on a poursuivi nos efforts", relate l'homme. Et de continuer, mi-figue mi-raisin :

Nous avons fait parler de nous dans la presse. Comme par hasard, dès le lendemain, la DGS nous faisait parvenir 23400 masques pour les kinés du département. Une véritable tartufferie !

L'Ordre des masseurs kinésithérapeutes d'Indre-et-Loire fabrique des surblouses avec du voile d'hivernage. / © Pascal Rivière
L'Ordre des masseurs kinésithérapeutes d'Indre-et-Loire fabrique des surblouses avec du voile d'hivernage. / © Pascal Rivière

Depuis le 18 mai, l’Ordre national des kinésithérapeutes distribue 60 000 visières de protection qu’il a fait fabriquer pour l’ensemble des praticiens du pays. Un vrai mieux, mais c’est encore insuffisant pour assurer la sécurité des soignants et des soignés. Jardiniers, pépiniéristes, agriculteurs : Pascal Rivière et ses collègues ont tapé à toutes les portes pour fabriquer des surblouses à base… de voiles d’hivernage. "Il y a quelques jours, on en a débité 1200 mètres carrés grâce à un don, on confie ensuite le tout à des couturières bénévoles pour la partie confection".
 

Faire passer les patients en premier

Ces surblouses, Paul s’apprête justement à aller en récupérer auprès de l’Ordre départemental, à Joué-lès-Tours. Avec un sentiment d’amertume : "On est en France, pas au Bengladesh ou en Ethiopie ! C’est complètement ubuesque de devoir en arriver là. Je trouve que notre profession a vraiment été laissée pour compte dans cette crise." A-t-il eu peur pendant ces semaines de travail sous-équipées ? "Sur le coup, non. J’étais inquiet mais je ne pouvais pas interrompre les soins pour certains patients. Vous savez, quand on fait ce genre de métier, on pense plus aux autres qu’à soi-même."

*le prénom a été modifié.
 

 

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