Les documentaires de France 3 Centre-Val de Loire

Le lundi vers 23h00, un documentaire de 52 minutes raconte la vie des régions
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Documentaire “Travail, Exil, Patrie” : dans le quotidien d'un mineur isolé entre Orléans et Paris

May Bouhada et Abou, lors d'une de leurs rencontres à Orléans / © Ludovic Vieuille / Girelle Production et France Télévisions
May Bouhada et Abou, lors d'une de leurs rencontres à Orléans / © Ludovic Vieuille / Girelle Production et France Télévisions

Le film retrace l'histoire qui lie May Bouhada, réalisatrice, et Abou, 16 ans et arrivé de Côte d'Ivoire. C’est le film d’un exil, d’une précarité, d’un élan de survie. L'occasion de montrer les difficultés rencontrées par les mineurs isolés et le travail des associations.

Par May Bouhada (réalisatrice) avec NR

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Abou est arrivé en France à 16 ans, son chemin a croisé celui de May dans un train. Une rencontre que fabrique notre époque : celle d’un jeune mineur déshérité d’Abidjan et d’une citoyenne française. Dès lors, ensemble s’engage une lutte tenace dans les rouages paradoxaux de la mise à l’abri des jeunes exilés de notre pays. A 18 ans, Abou n’est toujours pas scolarisé. C’est le film d’un exil, d’une précarité, d’un élan de survie.
 

► Voici le récit de cette histoire, raconté par May Bouhada, co-réalisatrice du film.
 

2016 : une rencontre… qui deviendra un film

En mai 2016, j’ai pris le train gare d’Austerlitz à Paris pour me rendre à Châteauroux. Je devais aller faire passer le bac théâtre, étant partenaire comme comédienne et auteure du Centre dramatique national d’Orléans. Parfois, lorsque je dormais au Jackotel, à Orléans, je voyais beaucoup de jeunes étrangers qui prenaient leur petit déjeuner, mais je n’avais pas encore compris qu’ils étaient des mineurs isolés. J’ignorais qu’on pouvait loger des mineurs dans un hôtel.

Il faisait un temps très chaud, certains trains étaient supprimés, notre wagon était bondé. Je venais de sortir d’une résidence de travail sur un texte de Simon Grangeat, "Du Piment dans les yeux", qui racontait le voyage clandestin de deux mineurs isolés, depuis la Côte d’Ivoire jusqu’à la France en passant par le Mali, l’Algérie, le Maroc puis l’Espagne via la mer.

Je fais régulièrement passer le bac à des jeunes, car en plus de mon travail artistique, j’ai développé depuis vingt ans une pratique de pédagogue dans des structures telles que le CDN d’Orléans et un peu partout en France. Je suis une voyageuse par le théâtre, et sans doute héritière d’une tradition de théâtre populaire et décentralisé.

Le travail récent sur "Le Piment dans les yeux" m’avait particulièrement marquée. Nous nous étions beaucoup documentés. Et, en tant que parisienne, je voyais enfler avec inquiétude et impuissance la misère des exilés au cœur de Paris. Dans le métro, dans la rue. Aux abords de la gare d’Austerlitz, aux stations Stalingrad, etc. Nous n’étions pas encore tout à fait au temps des familles de réfugiés syriens. Il y avait des campements de jeunes afghans depuis longtemps à la gare de l’Est et de plus en plus d’Africains subsahariens se pressaient devant les guichets des offices d’accueil des réfugiés. Je venais de participer à une collecte de vêtements sur un des campements. J’avais vu pour la première fois des sommets de misère et de détresse à grande échelle dans ma ville d’enfance et j’étais profondément choquée et en colère en tant que citoyenne du manque de réactivité des pouvoirs publics.
Abou, dans le métro parisien / © Ludovic Vieuille / Girelle Production et France Télévisions
Abou, dans le métro parisien / © Ludovic Vieuille / Girelle Production et France Télévisions
 

Une rencontre dans un train entre Paris et Châteauroux

Abou s’est assis à côté de moi dans le train. Un jeune homme l’avait guidé jusqu’au wagon, et il tenait un papier en main. Abou s’est assis. Il n’avait pas de bagage. Nous étions très serrés sur une banquette de trois personnes. Au bout de quelques minutes de voyage, il m’a demandé de l’eau. J’ai tout de suite compris. Personne ne demande de l’eau, à moins d’être en danger. Il m’a dit plus tard qu’il n’avait pas peur de la faim mais de la soif, et que ce jour-là, il était très inquiet parce qu’il avait eu soif.

Je ne lui ai pas tout de suite posé de questions. Je lui ai d’abord proposé de lire le journal. A l’époque je ne savais pas qu’il lisait très mal… il a regardé les pages sport comme n’importe quel adolescent. Moi, je lisais une revue sur Jean Genet : Abou m’a demandé doucement qui était ce monsieur photographié avec des Palestiniens… cela m’a frappée.

Et puis je lui ai demandé d’où il venait, et quel était le but de son voyage : il venait de Côte d’Ivoire et était passé par le Mali, l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Il avait 16 ans. Il ne connaissait personne en France… C’est comme si s’incarnait, dans une immédiateté sidérante, le personnage de théâtre que j’avais côtoyé deux semaines plus tôt, celui dont j’avais joué la mère.

Il partait à Tulle. Pourquoi ? Il arrivait d’Espagne depuis le matin. Il parlait très mal le Français. Des gens lui avaient dit qu’il ne fallait pas rester à Paris, qu’il y avait trop de réfugiés et que c’était dangereux. Nous parlions à voix très basse et mon émotion commençait à monter.

Alors, de façon fiévreuse, j’ai commencé à chercher sur mon téléphone portable les numéros de RESF (Réseau Education Sans Frontières) et du département d’aide à l’enfance de Tulle. Je l’ai enjoint de se rendre au poste de police pour qu’il puisse être mis à l’abri et lui ai conseillé de ne pas rester tout seul, sous aucun prétexte.

Un monsieur m’a prêté une feuille vierge afin que je puisse noter les coordonnées. Et sur cette feuille, après avoir hésité un long moment car je savais que ce geste allait nous lier irréfutablement, j’ai fini par écrire mon propre numéro de téléphone portable. Je me disais que si je ne faisais pas ça, je ne pourrais plus me regarder en face. Il n’avait pas d’argent, je lui ai donné un peu de sous. Mon train arrivait en gare de Châteauroux, j’ai demandé à une dame de lui indiquer le changement à Brive la Gaillarde. Et suis descendue. Il m’a dit « Au revoir Maman » Je n’avais aucune idée de quel allait être son destin.

Suite à cette première rencontre, Abou m’a téléphoné quelques jours après. Il avait suivi mes conseils et avait été mis à l’abri pour un temps à Tulle. J’étais soulagée et heureuse pour lui. Nous avons plaisanté au téléphone sur le pourquoi de Tulle, car il ignorait que c’était la circonscription du président Hollande. Il a ri et m’a dit qu’il le raconterait dans ses Mémoires.
 

Le début des difficultés pour Abou, retour à Paris

Puis les ennuis ont commencé pour Abou. Six mois d’errance et de misère. Et une relation étrange, par téléphone, nous a liés. Abou avait été à l’hôpital pour un test qui ne confirmait pas sa minorité. Il n’avait pas ses papiers et ne pouvait pas prouver qu’il était mineur. Abou fût donc renvoyé du foyer au bout de deux mois. Nous étions à des centaines de kilomètres l’un de l’autre et pendant des semaines j’ai piloté avec lui sa mise à l’abri. Je ne l’ai revu que trois mois plus tard. Nous avions passé beaucoup de temps au téléphone et bien peu en vrai. Il a dormi à la rue, s’est fait renvoyer de plusieurs commissariats, en pleine nuit… J’étais à ce moment-là à l’autre bout de la France et bien incapable de l’aider, à part en lui donnant des conseils et en activant mes réseaux.

Extrait du documentaire, le témoignage d'Abou sur son trajet en mer Méditerrannée :

Je ne souhaitais pas être l’unique référente. Je ne pouvais pas l’accueillir chez moi. Je lui donnais à distance les codes d’une carte téléphonique rechargeable pour que nous restions en contact. Je jouais au festival d’Avignon, il était à Paris. Je ne pouvais qu’espérer qu’il se fasse accueillir par les services de l’aide à l’enfance et les associations. Mais à Paris, la Croix rouge ne l’a pas reçu. Alors j’ai activé des réseaux sur Orléans, ayant compris que Paris était totalement saturé. Une femme en particulier, Nicole, qui travaillait à l’ASTI (Association de Solidarité avec tous les Immigrés) à Orléans et qui depuis est en retraite, a tout fait pour aider Abou dans ses démarches : faire venir ses papiers, et faire une démarche de recours auprès du juge d’Orléans, via un avocat, pour qu’Abou soit protégé.

Il m’appelait Maman. Je savais que ce titre est réservé culturellement aux adultes protecteurs en Afrique, mais cela me serrait le cœur de l’entendre. Je suis maman de deux garçons dont l’un a le même âge qu’Abou… mais absolument pas la même histoire. Je me refusais à entrer dans une relation filiale. Je faisais en sorte de recourir aux associations, aux pouvoirs publics : c’est ainsi que j’ai compris que ces instances étaient absolument débordés et dépassés. C’est ainsi que j’ai compris que les lois d’accueil et les textes n’étaient pas respectés. La seule solution pour Abou était de s’en remettre à son courage, sa ténacité, sa capacité à faire des rencontres, à s’attirer la sympathie et l’admiration des adultes qu’il croisait. Il a réussi à se faire protéger par des jeunes adultes dans un foyer de Saint-Denis. Il dormait par terre sur une natte et ne mangeait qu’un repas par jour. Je contribuais financièrement à le nourrir et à le vêtir. A Saint-Denis, il n’avait aucune activité. Il passait ses journées assis devant la gare à dialoguer avec d’autres exilés. Et de temps en temps, il partait courir le long du canal.

Abou est orphelin de père et de mère. Sa grand-mère est la seule famille dont il parle avec tendresse. Son oncle (côté paternel), je l’ai eu une fois au téléphone et il a été catégorique : il ne peut pas s’occuper de son neveu. Etrange coup de fil où l’oncle s’entêtait à me remercier en me disant qu’il ne pouvait pas s’occuper d’Abou et où moi, furieuse, révoltée, je lui disais « Mais moi non plus ! »

Quand je le croisais, nous parlions régulièrement du retour et son regard s’éteignait. Je lui disais qu’il serait sans doute difficile une fois majeur de rester en France. Je lui disais qu’il n’y avait pas de honte à rentrer en Côte d’Ivoire si besoin. Et que la vie d’un exilé en France pouvait être aussi une vie de difficultés et de solitude.
 

Puisque tu écris, il faut que tu racontes mon histoire - Abou

Mais quand je le croisais, je l’emmenai aussi faire des promenades, et régulièrement il me disait que puisque j’écrivais, il fallait que je raconte son histoire. Nous avons vu Montmartre et Notre Dame, il admirait la beauté de la Ville et moi j’avais honte des débordements de richesse de Paris.
 

Fin 2016 : son arrivée à Orléans

Il a fallu six mois d’errance, de déceptions, de froid et d’anxiété, avant de réussir à faire placer Abou sous la protection du département du Loiret. Le temps passant, Abou avait déjà dix-sept ans.

Au fil du temps, j’ai pu me rendre compte, en tant que citoyenne, des incohérences de la politique de l’accueil en France. J’ai pu voir à quel point un mineur pouvait se retrouver totalement démuni dès lors qu’il était étranger. Et aussi à quel point en tant que citoyenne, je pouvais me retrouver dans une totale impuissance.

Après de multiples efforts et six mois d’attente après une demande de recours auprès du juge d’Orléans, Abou a trouvé une place auprès du département depuis décembre 2016. A peine était-il arrivé à Orléans et son cas jugé, Abou a été placé dans une chambre d’hôtel.

Je l’ai eu au téléphone une première fois, nous étions bien sûr heureux. Quelques jours plus tard il me rappelle : il n’avait vu personne et n’avait pas pu changer d’affaires. Il n’avait pas de produits d’hygiène et personne ne lui avait dit quand récupérer son sac à Saint-Denis. Il a compris qu’il ne serait pas scolarisé tout de suite, et ne voyait pas ses éducateurs. Je lui ai donc dit qu’il faudrait qu’il réussisse à structurer lui-même ses journées pour ne pas devenir fou d’ennui : Abou a réussi à se motiver pour aller trouver une association d’alphabétisation à Olivet, pour aller en bibliothèque, etc. De ce point de vue, il continue à forcer mon admiration car il a une grande force de caractère.

Durant six mois, je me suis reposée sur le département et pensais qu’il était bon qu’Abou n’aie pas uniquement besoin de Nicole ou de moi : il a trouvé d’autres interlocuteurs et s’est fait un vrai réseau de camarades jeunes. En tant qu’orphelin, il a pu bénéficier d’un suivi psychologique qui a été essentiel. Une petite pension lui permet de se vêtir, son téléphone (un smartphone à présent) sonne en permanence au point que je l’ai surnommé Abou mobile pour le taquiner. Il a beaucoup progressé en Français, il est pris en charge par l’association UEAJ, qui dépend de la Justice, avec laquelle il apprend à cuisiner, à peindre, et qui lui a énormément apporté en lui fournissant des stages en entreprise. Nous avons réussi à lui faire faire un passeport ivoirien et il a pu ouvrir un compte bancaire.

Abou partage dans sa modeste chambre son lit deux places avec un jeune homme avec qui il n’est pas ami. Dans tous les hôtels qui accueillent des jeunes, les chambres sont saturées. Les jeunes manquent d’interlocuteurs faute d’un nombre suffisant d’encadrants. Ils mangent tous les jours dans un même restaurant, le même repas, et arrivent à en être dégoûtés. Les jeunes s’organisent entre eux et forment une petite communauté à la fois débrouillarde et anxieuse. Abou n’est toujours pas scolarisé et il a attendu en vain les résultats du test qui permettrait sa scolarisation. Lorsqu’il doit se faire soigner, il se fait refouler de l’hôpital faute d’encadrants. L’aide à l’enfance est donc débordée.

Il aura bénéficié d’une année de répit précaire et déjà son destin est suspendu à nouveau à d’autres circonstances dont personne n’est maître. Les structures locales font comme elles peuvent mais placent les mineurs dans des situations kafkaïennes qu’on a du mal à imaginer en Occident.
 

Une histoire à raconter, un film à réaliser

En revanche, nous avons vu que ce sont les rencontres et les relations d’amitié qui ont pu faire avancer et trouver un peu d’espoir et de vitalité au jeune Abou. La relation que j’ai établie avec lui allie amitié et confiance. Je l’ai reçu plusieurs fois chez moi pour de courtes vacances et c’est à cette occasion que j’ai décidé de lui proposer de faire un film qui documenterait son histoire, et l’histoire de notre rencontre improbable. Il m’a paru évident que la spécificité du projet nécessitait un allié.

Je me suis donc tournée vers Ludovic Vieuille, avec qui j’avais déjà travaillé, et partagé plusieurs sessions de résidence au Groupe Ouest. Ludovic, c’est aussi une rencontre : cinéaste-auteur à la fois délicat et engagé. Ludovic connaît bien Orléans pour y avoir étudié aux Beaux-Arts, vécu, et fondé Girelle Production et, chose incroyable, il connaît aussi Abidjan où il a habité un an. Connaissant son regard pour avoir vu quelques-unes de ses réalisations, il m’a semblé être le complice idéal pour partager l’écriture et le film de notre rencontre majeure, à Abou et moi.

May Bouhada


► "Travail, Exil, Patrie", un film de May Bouhada et Ludovic Vieuille, produit par Girelle Production et France Télévisions. Diffusion 
sur France 3 Centre-Val de Loire le lundi 2 décembre vers 23h.
 

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