Marcel Proust, confiné volontaire et fils d’un éminent spécialiste des épidémies né en Eure-et-Loir

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Écrit par Julie Postollec
Le Temps retrouvé est le 7e et dernier tome d' A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
Le Temps retrouvé est le 7e et dernier tome d' A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. © Julie Postollec / France Télévisions

Marcel Proust a passé une partie de sa vie reclus à cause de sa santé fragile et pour terminer A la recherche du temps perdu, roman dans lequel il parle d'Illiers-Combray (Eure-et-Loir). Une ville où est né son père, devenu un des plus grands spécialistes des maladies infectieuses de l’époque.

Si Proust vivait aujourd’hui, "il aurait été l’un des principaux personnages à passer à la télévision. Il était le spécialiste des épidémies, de leur mode de propagation, de la manière de les endiguer", affirme Luc Fraisse.

Ce professeur de littérature française, président du Printemps Proustien qui vient de publier Souvenirs de lecture, de Jeanne Proust, ne parle pas ici de Marcel Proust, mais de son père, Adrien. 

Ce dernier, né à Illiers (Eure-et-Loir) en 1834, va devenir à la fin du XIXe siècle un expert reconnu internationalement sur les questions d’hygiène et les maladies infectieuses, et conseiller du gouvernement pour la lutte contre les épidémies. Il va d'ailleurs donner son nom à une rue de sa ville natale.

Le père du cordon sanitaire moderne

Cet agrégé de médecine n’hésite pas à se rendre dans plusieurs pays pour constater la propagation des épidémies sur place, comme le choléra ou la peste. En 1873, il écrit d’ailleurs un essai remarqué : Sur l'hygiène internationale, applications contre la peste, la fièvre jaune, le choléra asiatique.

Il n’a certes pas inventé la quarantaine, mais théorisé le cordon sanitaire moderne. "Son analyse disait qu’en cas d’épidémie, il fallait mettre cela en place et qu’il fallait le faire de manière systématique", explique Jérôme Bastianelli, directeur du musée du Quai Branly – Jacques Chirac, et président de la Société des Amis de Proust.

Ce dernier trouve d’ailleurs un troublant parallèle entre les écrits d’Adrien Proust et notre situation actuelle. "Dans son traité de l’hygiène, il parle déjà d’une opposition entre des gens qui avaient une vision très protectrice, des quarantaines strictes où l’on mettait la santé avant tout ; et ceux qui - sans nier l’importance de ces mesures - souhaitaient que le commerce reprenne au plus vite."
 

Il désinfectait son courrier au formol

Si l’on peut facilement imaginer un Adrien Proust se rendre à Mulhouse en mars 2020 pour tenter d’analyser le coronavirus, son fils aurait été à l’inverse très préoccupé, confiné et affairé à désinfecter tout ce qui venait de l’extérieur.

"Marcel Proust avait la hantise de la contagion, raconte Luc Fraisse. Quand il recevait son courrier, il le faisait désinfecter au formol avant d’y toucher. On imagine donc l’inquiétude, pour ne pas dire l’angoisse, dans laquelle il aurait plongé en entendant dire qu’il y avait un virus extraordinairement contagieux."

Mais "il aurait aussi remarqué avec humour qu’il était l’un des seuls pour qui le confinement ne changeait rien", nuance le professeur de littérature.

Il commence à s'enfermer 15 ans avant sa mort

En effet, le célèbre écrivain français, qui a passé plusieurs fois ses vacances de Pâques à Illiers-Combray chez sa tante Léonie dont il s’inspire pour le début de La Recherche, a surtout vécu une partie importante de son existence enfermé chez lui, à Paris. Son retrait de la vie sociale commence en 1907 : après avoir perdu son père puis sa mère, "il a été déprimé et a même fait un séjour en clinique pour soigner sa dépression", rappelle Jérôme Bastianelli. "C’est à partir de ce moment-là qu’il commence à écrire A la recherche du temps perdu et à limiter ses sorties."

Le confinement n’est pas absolu puisqu’il sort de temps en temps et fait plusieurs séjours hors de la capitale notamment à Cabourg. "Mais c’est vrai qu’à partir de 1914 et du début de la guerre, il ne quitte quasiment plus Paris, et dans Paris il sort de moins en moins", ajoute-t-il.

Asthme, littérature et imagination

Pour Jérôme Bastianelli, ce confinement volontaire s’explique par trois raisons. Tout d'abord, Proust souffrait d’une forme d’asthme qui pouvait se manifester par des crises violentes, et il fallait qu’il reste chez lui pour se préserver, notamment au printemps. 

La deuxième raison est qu’il voulait à tout prix finir son chef d’œuvre avant de mourir : "Dans la dernière partie de sa vie, il savait que sa santé était fragile et il ne voulait pas mourir avant d’avoir terminé A la recherche du temps perdu."

La troisième raison, enfin, c’est le pouvoir de l’imagination qu’offre le confinement : "Il aimait croire au fait que la sensation qu’on arrive à recréer en soi (en pensant à des paysages qu’on a connu, à des gens qu’on a aimé) est plus forte que ce qu’on ressentirait si on revoyait le même paysage ou la même personne."

Un don pour capter le monde extérieur

Pour Luc Fraisse, l'écrivain possède un pouvoir d'évocation incroyable : "Dans son roman, il y a un don d’enregistrement extraordinaire du monde extérieur qui est restitué avec une force tout à fait particulière. Un don qu’il puise de son incapacité à être en contact avec le monde extérieur."

Il donne l’exemple du séjour d’été à Balbec, dans le 2e opus A l’ombre des jeunes filles en fleur : "Quand on repense à cet épisode, on voit un soleil invincible et éclatant sur la plage, sur la mer, sur la société romanesque. Or, il y a une lettre touchante dans la correspondance de Proust où, reclus, il dit qu’il faudrait quand même qu’il trouve le moyen de revoir ce soleil qu’il n’a pas vu depuis si longtemps et qu’il décrit dans son roman."

Insomnie et médicaments

Si ce confinement est bénéfique pour l’asthme dont souffre Proust et son écriture, "il avait aussi des inconvénients collatéraux, nuance l’universitaire. L’insomnie, le dérèglement du cycle du sommeil et de la veille, les effets secondaires des médicaments qu’il prenait contre ce dérèglement."

Il souligne par ailleurs le rapport ambivalent qu’avait l'écrivain par rapport à son propre confinement : "D’un côté il ne cessait de le regretter lui-même, et d’un autre côté il en profitait, c’est-à-dire qu'il invoquait souvent dans sa correspondance cette obligation du confinement pour ne pas répondre aux gens, pour ne pas être dérangé".

La question de l’enfermement perle à travers ses écrits au point que la Société des Amis de Marcel Proust publie chaque jour sur Twitter une citation en lien avec le confinement. En voici une sélection ci-dessous et distillée tout au long de l'article.
   

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