Le Congrès de Tours a 100 ans : six jours pour sceller le destin de la gauche française (2/3)

Le 25 décembre 1920, 285 militants socialistes arrivent à Tours pour décider s’ils doivent ou non adhérer à la Troisième Internationale promulguée par Moscou. Six jours durant, révolutionnaires, modérés et réformistes se déchirent à propos de l’avenir de la SFIO.

La salle du manège, lieu de tous les débats lors du Congrès de Tours.
La salle du manège, lieu de tous les débats lors du Congrès de Tours. © AFP

Au matin du samedi 25 décembre 1920, 285 délégués socialistes venus de toute la France viennent troubler le calme des rues de Tours en entonnant le chant révolutionnaire de "L’Internationale". Leur point de rendez-vous ? La salle du manège, située au cœur de la ville, juste derrière l’église Saint-Julien.

C’est là que sont attendus les délégués de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) pour débattre de l’adhésion à la Troisième Internationale créée par Lénine en mars 1919, à la suite de la Révolution bolchévique d’octobre 1917.

Une SFIO désunie

Autrefois unis autour de la figure de Jean Jaurès, les membres de la SFIO arrivent au Congrès de Tours divisés en trois camps distincts : à gauche, les partisans d’une adhésion totale à l’Internationale communiste ; au centre, les adeptes d’une renégociation des "21 conditions" de Moscou ; à droite, les défenseurs des principes de la Deuxième Internationale (voir premier épisode). 

10h35. En ce jour de Noël 1920, le député d’Indre-et-Loire Ferdinand Morin lance officiellement les hostilités. Dans une salle du manège pleine à craquer, la banderole "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" est fièrement déployée sous les deux portraits de Jaurès accrochés au mur. Les congressistes de chaque camp sont fin prêts à défendre leurs arguments.    

Dans la salle du manège, les deux portraits de Jaurès veillent sur les congressistes.
Dans la salle du manège, les deux portraits de Jaurès veillent sur les congressistes. © gallica.bnf.fr /BnF

Nous avons le devoir de modifier d'urgence les statuts de notre Parti, et d'imposer à nos élus comme à nos militants, à tous ceux qui prétendent servir utilement et totalement le Parti, des devoirs précis, stricts, sévères. 

Marcel Cachin à la tribune du Congrès de Tours

Pour les révolutionnaires pacifistes de l’extrême gauche de la SFIO, largement majoritaires, l’avenir est en Russie. Au diable l’ancien modèle socialiste qui n’a pas su empêcher la guerre, il est urgent de rejoindre la Troisième Internationale comme l’exigent Boris Souvarine et Fernand Loriot depuis leurs cellules. Mais également Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin, autrefois partisans de la Défense nationale.

A la tribune, le discours de Marcel Cachin est sans équivoque : "On nous demande de constituer un parti vigoureux et fortement discipliné. Les Russes l'ont fait chez eux ; ils nous ont donné l'exemple qu'il faudra suivre [...]. Nous avons le devoir de modifier d'urgence les statuts de notre Parti, et d'imposer à nos élus comme à nos militants, à tous ceux qui prétendent servir utilement et totalement le Parti, des devoirs précis, stricts, sévères."

Marcel Cachin à la tribune du Congrès de Tours.
Marcel Cachin à la tribune du Congrès de Tours. © gallica.bnf.fr /BnF

Le 26 décembre, un délégué venu tout droit de l’Indochine française lui apporte tout son soutien. Dans un discours poignant, le futur fondateur du parti communiste vietnamien Hồ Chí Minh (Nguyen Ai Quoc à l’époque) voit dans la Troisième Internationale un espoir d’émancipation pour tous les peuples. Notamment les peuples colonisés comme le sien.

Hồ Chí Minh (Nguyen Ai Quoc à l’époque), député de l'Indochine française, futur leader du parti communiste vietnamien.
Hồ Chí Minh (Nguyen Ai Quoc à l’époque), député de l'Indochine française, futur leader du parti communiste vietnamien. © AFP

Pour une révision des conditions

Menés par Paul Faure et Jean Longuet, les pacifistes modérés du centre sont prêts à adhérer mais seulement sous certaines conditions. Ils contestent l'article 17 énoncé par Moscou, qui mentionne que le parti doit respecter à la lettre les directives centrales de la Troisième Internationale. Ils remettent également en cause l'article 21 qui met en place la révolution par une insurrection.

"Nos camarades russes […] ont conçu une Internationale qui n’est pas une Internationale du prolétariat de tous les pays. Mais une Internationale spécifiquement russe, avec des conceptions russes, une discipline russe et qui n’est pas adaptable aux autres pays", martèle Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx.

Le pacifiste modéré Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx.
Le pacifiste modéré Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx. © gallica.bnf.fr /BnF

Non à la dictature communiste de Lénine

Le troisième camp du Congrès guidé par Léon Blum, Jules Guesde, Albert Thomas et Marcel Sembat refuse quant à lui catégoriquement le programme de l’Internationale communiste. Ces figures qui avaient défendu l’Union sacrée lors de la Première Guerre mondiale se battent pour maintenir la SFIO dans la Deuxième Internationale.

Pour Léon Blum, le parti de Lénine n’est qu’un ensemble doctrinale sous lequel l’expression libre du contradictoire n’existera plus : "Cette tactique des masses inconscientes, entraînées à leur insu par des avant-gardes, cette tactique de la conquête des pouvoirs publics par un coup de surprise en même temps que par un coup de force, mes amis et moi nous ne l'admettons pas, nous ne pouvons pas l'admettre."

Léon Blum, fidèle au socialisme de la Deuxième Internationale.
Léon Blum, fidèle au socialisme de la Deuxième Internationale. © gallica.bnf.fr /BnF

Invitée surprise

Mais le 27 décembre, coup de théâtre au Congrès de 1920. Moscou envoie à Tours Clara Zetkin pour convaincre l’assemblée de rejoindre l’Internationale communiste. Fidèle amie de la spartakiste Rosa Luxemburg tuée à Berlin en janvier 1919, Zetkin est alors une figure majeure de la révolution communiste en Allemagne. En plus d’être institutrice, militante féministe et membre exécutive de la Troisième Internationale, elle est également députée au Reichstag.

Au centre à gauche, Clara Zetkin, figure majeure de la révolution communiste en Allemagne.
Au centre à gauche, Clara Zetkin, figure majeure de la révolution communiste en Allemagne. © gallica.bnf.fr /BnF

Pourtant interdite de séjour en France, Clara Zetkin parvient à passer sous les radars des policiers tourangeaux et surprend ainsi tous les congressistes en se tenant à la tribune le 28 décembre : "Vous n’allez pas ici écrire l’histoire, mais vous allez la faire !" scande-t-elle. L’émissaire de Lénine est ovationnée par toute l’assemblée. Le vote semble fait…

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