Violences faites aux femmes : immersion dans un centre d'accueil pas comme les autres en Indre-et-Loire

Il y a sept mois, l’espace d’accueil et d’orientation pour les femmes victimes de violences ouvrait ses portes à Tours. À la veille de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, plongée au cœur de ce lieu unique en France.
 

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"SOS Médecins bonjour". Ce sont les premiers mots qu’entendent celles qui appellent le centre destiné aux femmes victimes de violences à Tours. On pourrait penser à une erreur, mais non. Ce centre est situé dans les locaux du Médipôle de SOS Médecins d’Indre-et-Loire. Ici, de jour comme de nuit, les femmes victimes de violences sont une des priorités.
 

Le premier appel est décisif


Au bout du fil, Caroline, l’une des quatre secrétaires médicales à se relayer, s’adresse à la victime comme à n’importe quel autre patient "pour éviter d’éventuels suspicions si son conjoint écoute ou rappelle le numéro". "La première chose qu’elles nous demandent, c’est comment on peut les aider", indique Caroline derrière son ordinateur. "Le coup de fil, c’est le moment essentiel car c'est là où elles décident de venir ou non."
 

En l’espace de dix minutes, la secrétaire traite 5 appels de patients qui veulent consulter un médecin pour une petite urgence ou du soin non-programmé. Dans ce flot d’appels en continu, la femme victime de violences devient prioritaire. "Certaines journées, on ne recevra aucun appel de ces femmes", poursuit celle qui travaille pour SOS Médecins depuis 10 ans. "Parfois, ça sera 2 ou 3 appels quotidiens." Ici, les femmes victimes de violences sont accueillies à toute heure et sans rendez-vous. Le centre les accompagne et peut les orienter vers d’autres structures adaptées à leurs besoins.

Dans les salles d’attente du Médipôle, les patients défilent. Les voix résonnent, les enfants pleurent. "Heureusement que vous êtes là", sourit cette patiente venue récupérer son certificat d’absence pour s’occuper de son fils malade. Parce que, au Médipôle, SOS Médecins poursuit ses activités classiques. "À son origine, SOS Médecins devait permettre de désengorger les urgences du CHU", nous explique Caroline. "Mais entre les départs à la retraite non remplacés des médecins généralistes et ceux qui ne prennent pas de nouveaux patients, notre activité augmente !"
 
Malgré l’affluence, le personnel prend le temps d’écouter et de guider les femmes qui appellent ou se présentent spontanément à l’accueil pour tous types de violences. Dès qu'elle a pris connaissance de leur situation, Caroline crée un dossier médical et planifie un rendez-vous avec un médecin.

Elles sont ensuite reçues dans l’une des salles de consultation qui se situent au fond du Médipôle. "Cela nous assure un peu plus de confidentialité", explique Dr Paul Phu, président de SOS Médecins 37, à l’origine du projet avec son collègue et ami Philippe Chalumeau, élu député depuis. "Quand elles arrivent ici, elles sont confondues avec les autres patients et ne se sentent donc pas stigmatisées."

 


Ne pas se sentir stigmatisée


Être accueillie comme n'importe quel patient, c’est ce qui pousse ces femmes à franchir les portes du Médipôle et à s'exprimer librement. Un bureau, une table d’examen et un lavabo : les espaces rénovés en 2017 ressemblent aux cabinets médicaux classiques.

Derrière la porte de l'un d'eux, le docteur Jean Martin souffle quelques minutes entre deux patients. "En tant que médecin, on écoute énormément… on ne parle pas beaucoup", avoue-t-il. Quand il reçoit une femme victime de violences conjugales, Dr Martin lui consacre entre 45 minutes et 1 heure. "J’essaie de mesurer le stress de la personne dans ses paroles et dans son attitude. Je suis attentif au moindre signe. Je regarde par exemple si elle est recroquevillée sur elle-même."

Un œil au beurre noir, un hématome sur l’épaule, une cicatrice sur le dos : après un examen, le médecin établit un certificat constatant les coups et blessures. Il peut aussi le faire pour des violences psychiques. "Chacune a sa propre histoire", précise Dr Martin.

Il y a des femmes qui repassent ici trois, voire quatre fois, avant de se décider à aller porter plainte au commissariat. On repart toujours de zéro pour les aider. Demander de l’aide ne doit plus être un tabou. - Dr Martin, l'un des dix généralistes associés de la structure

Souvent, le Dr Martin recoit des femmes "sous l’emprise et la dépendance de leur conjoint". Par "peur d’être abandonnées", explique-t-il. "C’est un cercle vicieux qu’il est difficile de rompre en une seule consultation."
 

Dormir entre quatre murs, loin de la violence


Retour au secrétariat. C'est dans ce bureau que Caroline voit défiler de nombreuses femmes en détresse. "Certaines recherchent un hébergement d'urgence. Elles ne comprennent pas toujours notre fonctionnement et pensent pouvoir dormir et vivre dans nos locaux. Elles veulent s’échapper et avoir quatre murs autour d’elles pour dormir loin de leur conjoint violent."
 

Pour bénéficier de ces quatre murs, SOS Médecins redirige les femmes vers le 115. Ce numéro d'urgence sociale s'est donné pour mission de proposer un hébergement d’urgence aux victimes de violences conjugales si nécessaire. Le 115 propose ainsi 20 places. Il y a aussi la possibilité de leur proposer des chambres d’hôtel.

"Loger une femme dans un hôtel n’est pas satisfaisant, mais c’est toujours mieux que rien, en attendant de trouver un appartement", précise Dr Phu. "On aimerait que les bailleurs sociaux soient plus réactifs, mais trouver rapidement un appartement à Loches par exemple, c’est très compliqué." Quand la victime n’a pas de moyen de transport pour se rendre à l’hébergement d’urgence, la préfecture prend en charge le trajet avec les taxis de Tours.
 

Protégées par un numéro de sécurité sociale


Au moment de régler la consultation, les femmes qui sont rattachées à la sécurité sociale de leur compagnon n’ont pas à s’inquiéter. "La sécurité sociale s’est engagée à leur créer de façon provisoire un numéro qui leur est propre", tient à rassurer Paul Phu qui en explique la raisoin : "pour qu’elles n’aient pas à justifier leurs consultations."

Ici, des démarches administratives voire judiciaires peuvent être amorcées. Le personnel de SOS Médecins guide les victimes vers d’autres structures comme le CHU, l’Institut médico-légal, la police et le procureur de la République. Le circuit peut être fait en deux heures, y compris en termes de relogement.
 

Dr Paul Phu se souvient de la prise en charge très efficace d’une femme menacée de mort par son mari, déjà condamné pour violences : "Elle était sous le choc. Je l’ai reçu immédiatement et je lui ai fait un certificat."

Les femmes victimes de violences bénéficient d'un accès immédiat au commissariat de police de Tours, où un officier peut les recevoir dans un bureau individualisé.

J’ai convenu d'un rendez-vous avec un officier et la victime. Elle a donc fait 300 mètres pour aller déposer plainte dans les minutes qui y ont suivi. Grâce au nom du mari et à l’adresse du domicile, le procureur a été prévenu et aussitôt décidé de l’interpellation de l’homme. Les forces de l’ordre ont trouvé celui-ci en état d’ébriété près du domicile. Il était très agressif. Il a été placé en garde à vue pour être interrogé puis a été envoyé en prison. Au lieu d’aller dormir à l’hôtel, la femme a pu rentrer chez elle avec ses enfants. À partir du moment où on ne perd pas de temps, on peut protéger rapidement les femmes. - Dr Paul Phu, président de SOS Médecins 37
 

La violence conjugale dans les beaux quartiers aussi

La violence morale au sein des couples, Paul Phu constate qu’elle touche tous les milieux sociaux : "Je me souviens d’une femme vivant dans le quartier aisé des Prébendes qui est venue me voir il y a quelques mois. Son mari avait des problèmes au travail. Quand il rentrait, il la harcelait en la rabaissant constamment. Je lui ai fait un certificat et lui ai proposé d’aller porter plainte."

Ensuite, la victime est libre d’aller porter plainte. "Nous sommes là pour leur donner des outils", insiste le médecin. "Pas pour décider à leur place."
 
 

"On a beaucoup de visibilité"


Le centre reçoit un tel écho médiatique que certaines font le trajet depuis d’autres régions de France. La venue de cette Toulousaine il y a plusieurs semaines a surpris Paul Phu : "C'est une association qui lui a conseillé de venir car elle a de la famille à Tours. On lui a fourni un certificat et elle est désormais hébergée dans sa famille."

Cet espace d'accueil fait du bruit dans toute la France : "On a beaucoup de visibilité, mais on n’a rien inventé. Beaucoup de structures proposent de prendre en charge les femmes mais aucune ne regroupe un accompagnement sur tous les aspects et en un seul lieu." Un accompagnement devenue essentiel dans un pays où 219 000 femmes subissent des violences physique et/ou sexuelles chaque année.

À Tours, l'une de ces femmes est reçue chaque jour en moyenne dans les locaux de SOS Médecins. Ce soir, au secrétariat, le téléphone ne cessera de sonner. "Votre nom ? Votre prénom ? Votre adresse ?", demande Caroline à son interlocutrice au bout du fil. Pendant ce temps, quatre lignes sont en attente. "Mais si une victime de violences appelle sur le 07 54 32 71 83, je réponds directement pour l'orienter dans l'urgence", chuchote Caroline, soucieuse d'aider ces femmes.
 
Quelques repères
  • Entre fin avril et début juillet, 98 dossiers ont été ouverts, soit près d’une consultation par jour.
  • Près de 22 % des dossiers concernent des violences intraconjugales, par un mari, un conjoint, un concubin, les autres violences étant le fait de voisins, de frères, de pères, etc.
  • Selon le Procureur et la Préfecture, on estime à 1 200 le nombre de dossiers de plaintes pour violences faites aux femmes sur le département d’Indre-et-Loire pour 2019.