Châteauroux: l'eau potable de certaines communes de l'agglomération est-elle polluée aux pesticides, comme le dit EELV ?

Un champ aux abords d'un cours d'eau - Photo d'illustration / © WATIER / MAXPPP
Un champ aux abords d'un cours d'eau - Photo d'illustration / © WATIER / MAXPPP

La section Europe-Ecologie Les Verts dénonce des négligences sur la qualité des eaux de consommation, trop chargées en pesticide. France 3 démêle le vrai du faux. 

Par Yacha Hajzler

"Nous avons découvert que les habitants de Châteauroux, Déols, Ardentes, et Etrechet buvaient une eau contaminée". Fin octobre, la section Europe-Ecologie Les Verts de l'Indre alerte les médias. Selon le groupe politique, l'eau de ces communes est régulièrement contaminée par une molécule dérivée d'un herbicide : l'ESA métazachlore. 
 
 

Que dénonce Europe-Ecologie Les Verts ? 


Pour le parti écologiste, les eaux consommées par les habitants de ces communes sont contaminées, notamment par l'ESA métazachlore. C'est une molécule issue de la dégratation du métazachlore, un herbicide utilisé dans la culture du colza. Ces molécules dérivées d'une autre sont appelées métabolites. Elles sont parfois plus dangereuse pour l'homme que le pesticide initial, parfois moins. 

"La limite de qualité pour 3 forages [est] largement et systématiquement dépassée depuis le printemps 2018", affirme EELV 36. La suite du communiqué se concentre en fait sur le forage du lieu-dit Les carreaux, à Ardentes. Créé en 2009, utilisé depuis 2014, il alimente deux communes : Ardentes et Etrechet. 

Les analyses mentionnées sont disponibles en ligne sur le site du ministère de la Santé. Nos vérifications confirment les dires d'EELV.  Entre le 27/08/18, date des premières analyses disponibles sur ce pesticide, et le 25/09/19, date des dernières analyses, 12 mesures confirment la présence d'ESA métazachlore au-delà du seuil de qualité. 
 
L'un des relevés d'analyses du ministère de la santé montrant le dépassement de la limite de qualité de l'ESA métazachlore.
L'un des relevés d'analyses du ministère de la santé montrant le dépassement de la limite de qualité de l'ESA métazachlore.

Cette limite de qualité est définie comme "fixée pour des paramètres dont la présence dans l'eau est susceptible de générer des risques immédiats ou à plus long terme pour la santé du consommateur. Elle concerne aussi bien des paramètres microbiologiques que chimiques." Elle concerne donc bien l'enjeu de la santé publique

Sur la version en ligne des analyses, le seuil à ne pas dépasser est de 0,1 microgramme par litre (µg/L). Les analyses, elles, sont entre 0.928 µg/L et 2 µg/L. En réalité, l'Anses a relevé ce seuil d'alerte en avril 2019, le faisant passer à 0,9 µg/L. Limite de toute façon largement dépassée dans ces 12 analyses. 
 

L'ESA métazachlore est-il dangereux ? 



Le métazachlore est un herbicide présent dans certains produits pesticides autorisés en France. Selon l'ingénieur luxembourgeois Patrick Hau, dont le gouvernement a été confronté au problème quelques années plus tôt : "Le métazachore [est] de toxicité modérée pour l'homme. Pour qu’il devienne dangereux il faut absorber de très grandes quantités. Pour comparer, le métazachlore a une toxicité aigüe supérieure au sel de table mais inférieure à celle de la caféine."

L'ESA métazachlore, comme expliqué ci-dessus, en est un métabolite. Contrairement à ce qu'affirme EELV 36 dans son communiqué, des études ont bien été menées pour déterminer sa dangerosité pour l'humain. Elles ont été réalisées très récemment, puisque l'Anses a rendu son avis en avril 2019
L'ESA métazachlore a alors été considéré par "non-pertinent" dans le cadre des études de la surveillance des ECDH. Un métabolite est considéré comme pertinent "s’il y a lieu de considérer qu’il pourrait engendrer un risque sanitaire inacceptable pour le consommateur". La pertinence est jugée sur 5 critères : 

- Examen de l’activité pesticide
- Du potentiel génotoxique (altération de l’ADN)
- Toxicité pour la reproduction et cancérogenèse
- Transformation en produit dangereux dans les filières de traitement

C'est à l'occasion de cette étude que l'Anses a relevé la limite de qualité, de 0.1µg/L à 0.9 µg/L.

A propos de ce seuil, l'Anses explique également : "La valeur réglementaire de 0,1 µg n’ayant pas de fondement toxicologique, celle-ci ne permet pas d’évaluer, ni de gérer une situation de non-conformité des eaux distribuées vis-à-vis des pesticides et de leurs métabolites au regard du risque sanitaire. Ainsi, la gestion des dépassements de cette limite de qualité mise en œuvre par les ARS se base notamment sur des valeurs sanitaires maximales (Vmax)".

Cette Vmax, qui fait autorité, est établie à 240 µg/L. En-dessous, l'Anses considère que "l’ingestion [de cette eau] n'entraîne, sur la base des critères toxicologiques retenus et l’état des connaissances au moment de sa construction, aucun effet néfaste pour la santé humaine." 

Ce qu'il faut savoir, c'est que ce seuil de qualité, défini au niveau européen, est appliqué à l'ensemble des pesticides et de leurs métabolites, et a été fixé en prenant le maximum de précautions. C'est ce qui explique l'écart entre le seuil de qualité et la Vmax concernant l'ESA métazachlore. Faisant partie des pesticides les moins dangereux, il est pourtant tenu de respecter les limites appliquées aux pesticides les plus dangereux, par sûreté. 
 
Si l'ARS l'analyse régulièrement, c'est qu'on s'est aperçu de sa présence récurrente dans les sols à partir de 2018, et qu'il convenait de déterminer sa dangerosité pour l'homme. Après les dernières conclusions de l'Anses, il pourrait disparaître des tableaux de mesure. 
 

Alors, pourquoi EELV s'alarme-t-il ? 


C'est bien cette précision : "en l'état des connaissances", qui inquiète EELV.

"Oui, c'est pas dangereux, jusqu'au jour où on va s'apercevoir du contraire, ironise Pierre Morizet, porte-parole du parti. On ne va pas nous rejouer le coup du glyphosate !"

"Dans les années 80, poursuit le porte-parole, il était autorisé en agriculture biologique, on nous disait "non, non, c'est pas du tout dangereux, on peut en boire..." Il y a quelque chose qu'on appelle le principe de précaution, je pense que là, on s'assied un peu dessus. On devrait tout de même éviter que ces produits se retrouvent dans l'eau potable..."
 

"Notre position est très claire, ajoute-t-il. Tous les captages d'eau doivent être protégés, et on demande le passage en agriculture bio dans tous les périmètres de captage."

D'ailleurs en 2016, une commune de l'Yonne confrontée au même type de situation avait choisi de déconseiller son eau aux femmes enceintes et aux nourrissons. Il convient cependant de rappeler que les études sur ce métabolite étaient alors bien moins abouties. 
 

Ce forage est-il exploité dans les règles ? 


Autre élément dénoncé par EELV : ce forage qui alimente Ardentes et Etrechet semble être exploité en dépit de ce qui pourrait être considéré comme des manquements administratifs. 

Le forage a été creusé en 2009, ayant été déclaré d'utilité publique. Comme le rappelle le président de la communauté d'agglomération de Châteauroux, Gil Avérous : "ce forage délivre une eau conforme sur le paramètre nitrates, ce qui n'était pas le cas auparavant où l'eau de l'ancien forage était en dépassement quasi-permanent de la norme."

L'eau de ce forage alimente les EDCH d'Ardentes et d'Etrechet depuis 2014. Il n'a pourtant jamais fait l'objet d'un arrêté d'exploitation et de distribution. Conséquemment, le périmètre de protection normalement mis en place autour du forage n'a pas non plus été mis en place. 
 
L'ARS justifie en ces termes l'absence du document et du périmètre : "la procédure n'est pas finalisée puisque l'hydrogéologue agréé, missionné sur ce dossier, n'a pas encore restitué son avis définitif" et évoque des "difficultés" rencontrées par le spécialiste. 

Ces difficultés sont détaillées comme suit par Gil Avérous : "L'instruction administrative [...] a été lancée dans un contexte défavorable dés lors que l'arrêté préfectoral de l'ancien captage voisin a été annulé par une décision de justice, suite à une action engagée par un propriétaire agricole. L'hydrogéologue agréé souhaitait que soient menées des études complémentaires, notamment sur des emprises foncières privées agricoles."
 

L'absence de ce périmètre de protection peut-elle expliquer le dépassement des seuils autorisés d'ESA métazachlore ? Non, répond l'ARS. Ce n'est simplement pas sa fonction. "Les périmètres de protection de captage ont pour objectif de lutter contre les pollutions accidentelles et ponctuelles et non contre les pollutions diffuses telles que celles engendrées par les pesticides utilisés dans les cultures" explique l'autorité de santé. 

Quant à l'exploitation du forage en l'absence d'arrêté d'exploitation et de distrubtion, elle n'est pas illégale mais, en cas de pollution liée à l'absence de périmètre de protection, la communauté d'agglomération verra sa reponsabilité engagée. Mais il sera, dans ce cas de figure, peut-être trop tard pour les populations. 
 

Le public a-t-il été informé de la situation ? 


Sur le plan sanitaire, oui, répondent conjointement l'Agence régionale de santé et le président Gil Avérous. L'ARS souligne que les données sur la qualité de l'eau du robinet sont publiques, et disponibles sur différentes plateformes : le site internet du ministère de la Santé, en mairie par voie d'affichage, ou encore avec la facture d'eau, "à laquelle est jointe annuellement une note de synthèse élaborée par l’ARS sur la qualité de l’eau."

Gil Avérous abonde dans ce sens : "En complément de l'affichage réglementaire assuré en mairie, chaque usager a été informé en décembre 2018 par un message sanitaire spécifique en première page de sa facture. "[...] Les derniers résultats d’analyses liées au contrôle règlementaire de la qualité de l’eau révèlent la présence de sous-produits phytosanitaires à l’état de traces ou dépassant la norme en vigueur tout en restant très inférieurs au seuil du risque sanitaire pour le consommateur. L’eau peut être consommée sans restriction."
 

Des mesures ont-elles été prises pour remédier à la situation ? 


Sans risque sanitaire, aucune mesure immédiate d'assainissement de l'eau n'a été prise. Cependant, en décembre 2018, la mairie a annoncé par la même la mise en place d'un "suivi renforcé". Les relevés 2019 font cependant toujours état des mêmes dépassements. 
 

L'ARS, quant à elle, dans sa réponse le 8 novembre, se borne à indiquer que : "Une réunion aura lieu avec la collectivité très prochainement sur le sujet."

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