Journaux gratuits : un modèle économique fragilisé par la crise

La Tribune Hebdo de Tours et d’Orléans  et Le Petit Solognot ont dû arrêter leur diffusion pendant le confinement. Et la baisse des ressources publicitaires va leur poser de gros problèmes dans les mois qui viennent.
 

Illustration de journaux gratuits
Illustration de journaux gratuits © PHOTOPQR/LE COURRIER DE L'OUEST/MAXPPP
Pendant le confinement, le gouvernement a considéré que l’accès à l’information faisait partie des besoins vitaux, c’est pourquoi les marchands de journaux ont eu le droit de rester ouverts même si en régions 15 à 20% d’entre eux ont dû baisser le rideau.

En terme de vente au numéro, les deux principaux groupes de presse du Centre-Val de Loire, c’est-à-dire La Nouvelle République (qui diffuse ses éditions en Loir-et-Cher, Indre-et-Loire et Indre) et le groupe Centre France (propriétaire de l’Echo Républicain en Eure-et-Loir, La République du Centre dans le Loiret et le Berry Républicain dans le Cher) n’ont pas trop perdu.

Mais les deux éditeurs enregistrent en revanche une forte baisse de leurs ressources publicitaires d’environ 70% qui crée un trou dans leur trésorerie puisque pour la Nouvelle République la pub représente plus du quart du chiffre d’affaires annuel.

La situation est encore bien pire pour les journaux gratuits qui ne vivent que des ressources publicitaires. Qu’on les considère, tel le site d’éducation aux médias Acrimed, comme « des prospectus publicitaires déguisés en journaux », ou bien qu’on apprécie le caractère synthétique de leurs contenus, ils font depuis des années partie du paysage médiatique. Sauf qu’en temps d’épidémie, c’est une offre d’information qui disparaît totalement. À l’échelle nationale, les quotidiens 20 minutes et C News ont cessé leur parution, de même que La Tribune Hebdo et Le Petit Solognot en Centre-Val de Loire.

Pour la Tribune Hebdo (hebdomadaire appartenant au groupe Scoop communication et diffusant ses éditions à Orléans et Tours), toutes les activités se sont arrêtées le 16 mars, y compris sur internet où un simple message affiché sur la page d’accueil du site informait les lecteurs de la suspension des éditions. Après presque deux mois de silence, la parution de l’édition papier a repris le jeudi 14 mai, avec un numéro à la pagination un peu réduite à 28 pages alors qu’il peut aller jusqu’à 36 quand tout va bien.

"Nous avons décidé de reparaître, même si ça nous fait perdre de l’argent, explique Marc Moser, PDG de Scoop communication. Pendant deux mois, nous n’avons vendu aucun espace publicitaire et beaucoup de nos annonceurs ont annulé leurs insertions. De toute façon, il aurait été impossible de continuer pendant le confinement puisqu’il n’y avait personne dehors à qui distribuer nos journaux et peu de commerçants ouverts pour les installer en présentoirs."

85% du chiffre d'affaires a disparu

L’agence de communication qui édite La Tribune Hebdo (diffusée à 20 000 exemplaires à Tours ainsi qu’à Orléans) subit les difficultés propres à tout le secteur. Les activités liées à l’événementiel sont actuellement totalement arrêtées et pour la communication le volume d’affaires a baissé de 85% ce qui a conduit la direction à recourir au chômage partiel. Pour la parution des journaux, la direction fait le pari de la reprise mais en restant prudente car elle sait que les ressources liées à la publicité vont rester faibles.

"Nous ne savons pas comment va évoluer le marché, poursuit Marc Moser. On sait qu’on va perdre tous les annonceurs des événements culturels qui d’habitude sont présents dans nos journaux l’été. Et il n’y a pas de plan des collectivités locales pour augmenter le volume de leurs annonces.

Nous devons donc rester prudents. Nous ne paraitrons que tous les 15 jours. A Tours, la parution s’arrêtera pour l’été dès le 26 juin et à Orléans le 2 juillet alors que d’habitude nous poursuivons jusqu’au 20 juillet.

Nous avons aussi réduit les équipes de distribution. A Orléans nous n’avons plus qu’un journaliste permanent sur deux et à Tours le seul journaliste permanent est passé à mi-temps."


Scoop communication qui perd 85% de son chiffre d’affaires a dû emprunter pour surmonter la crise et tenir avec un volume d’activité réduit jusqu’à la fin de l’année. Son directeur espère une vraie reprise en janvier.

Le Petit Solognot reviendra

Le Petit Solognot (distribué en Sologne, Blaisois et pays berrichon) appartient à une tradition journalistique différente de la Tribune Hebdo.

Créé en 1983 et racheté l’année dernière par les éditions Ramsay, il appartient au patrimoine local. Curieux mélange d’informations, de publicités et d’opinions.

Pendant très longtemps, il s’ouvrait sur l’édito politique très « à droite de la droite » de son fondateur Gérard Bardon dont le grand plaisir était de vilipender d’un numéro à l’autre Ségolène Royal, Yannick Noah, Jamel Debbouze et les ravages de « l’esprit canal » dans une France qui « hélas » n’est plus ce qu’elle était. On y trouve aussi quelques articles de fond sur les événements locaux, du publi-rédactionnel et beaucoup de petites annonces.

Sa distribution s’est également arrêtée au moment du confinement et son retour n’est annoncé que pour le 9 juin. Depuis, la seule journaliste permanente a publié régulièrement des articles sur le site mais les pigistes qui constituent l’essentiel des troupes rédactionnelles du journal sont à l’arrêt.

"Nous ne pouvions plus être distribués chez les commerçants, explique Frédérique Rose, directrice de publication. Et les artisans et commerçants n’avaient plus d’annonce à faire passer.

Nous avons réussi à limiter la casse avec le chômage partiel. Nous n’envisageons pas de suppression d’emploi et la reprise s’annonce moins difficile que prévu. Notre prochain numéro devrait comporter près de quarante pages ce qui est plutôt bien.

Notre modèle économique est différent de celui de La Nouvelle République qui accueille des campagnes de communication des grands groupes susceptibles de réduire leurs investissements. Nos annonceurs sont des commerçants locaux et beaucoup d’artisans qui vont continuer à se faire connaître.

Nous n’avons pas de subventions publiques mais on compte sur les collectivités locales pour maintenir leurs investissements."


La parution devrait reprendre son rythme normal tous les 15 jours avant la pause habituelle du mois d’août mais, à plus long terme, Frédérique Rose affiche tout de même son inquiétude : "Toutes les manifestations d’été sont annulées et c’est une grosse partie de notre chiffre d’affaires. Les Nuits de Sologne (festival de feux d’artifice) c’était un budget important. Pour le Game Fair (salon de la chasse) on ne sait pas comment ça va se passer.

Si les événements sont repoussés à l’automne, ça ira mais sinon ce sera difficile. J’espère aussi que les commerçants qui sont nos annonceurs vont retrouver leur clientèle."
Comme pour la Tribune Hebdo, le Petit Solognot se fixe pour objectif de tenir jusqu’à la fin de l’année en espérant une reprise en janvier mais l’épidémie a clairement fragilisé le modèle économique.

Vivre uniquement de la publicité, à la différence des journaux qui ne vivent que de leurs ventes comme Le Canard enchaîné ou Charlie Hebdo, c’est être dépendant de la situation économique des annonceurs – en plus de la pression que ceux-ci peuvent faire peser sur les contenus rédactionnels.

En période de crise, la publicité disparaît et avec elle disparaît l’offre d’information proposée par les journaux gratuits. En matière d’information, l’un des enseignements de cette crise est que des journaux uniquement financés par la publicité ne sont pas plus en capacité d’informer leurs lecteurs quand les annonceurs ont d’autres soucis que la communication.
 
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