Rupture des soins, solitude, angoisse... Comment le confinement met en difficulté les personnes alcooliques

Avec l'épidémie de coronavirus, et le confinement décrété par le Gouvernement le17 mars, les associations et soignants craignent de perdre leur patients addicts à l'alcool. Pour garder le lien, ils inventent de nouveaux moyens.
Une cigarette, un verre et une plaquette de médicaments - Photo d'illustration
Une cigarette, un verre et une plaquette de médicaments - Photo d'illustration © Belpress / MAXPPP
"L'alcoolisme est une maladie qui dure. Chez les gens qui ont 30 ans d'abstinence, elle peut revenir comme ça, on peut faire une rechute. Elle ne part jamais vraiment du cerveau" rappelle Romain Costes, docteur en santé publique et spécialiste de l'addictologie, à Blois.

Peur, faiblesse, habitude... L'alcoolisme est une maladie intime, différente pour chaque humain touché. Pour s'en sortir, il faudra du sur-mesure, et un immense courage.
 

Groupes de parole : l'autre en miroir


*Les noms et prénoms ont été modifiés

Ce parcours, Hervé Leclerc* le connaît bien. Il a été dépendant pendant près de 10 ans. "Au travail, j'ai été confronté à un collègue fortement addict à l'alcool. Petit à petit, j'ai fait partie des personnes qui ont dérapé. Le collègue a disparu, mais l'addiction est restée. Je n'étais plus capable de m'arrêter tout seul. A partir de là, j'ai consulté et dans le cadre d'une thérapie, au bout d'un moment, le médecin vous met face à votre miroir."
 
Prévalences régionales de la consommation quotidienne d’alcool chez les 18-75 ans
Prévalences régionales de la consommation quotidienne d’alcool chez les 18-75 ans © Santé Publique France

Le miroir, c'est les autres. Ce sont les groupes de parole, fantasmés par le grand public à travers les parodies et les films, comme l'ultra célèbre Fight Club. Interrogé sur les bienfaits de ces groupes, le Dr Costes admet qu'il n'y a pas de consensus médical sur la question. Mais selon son expérience, ces lieux de partage peuvent se révèler essentiels à la thérapie de certains patients.

"On parle de personnes dont l'addiction vient en partie d'un manque de lien social, d'une pathologie du lien. Ce qu'on retrouve partout avec le confinement, eux, ils le vivent tous les jours. Ces patients qui ont du mal à créer du lien, un jour ils se retrouvent dans ces groupes et rencontrent des gens qui sont extrêmement bienveillants, et qui leur disent : "Moi, je te comprends, avec nous tu peux être toi-même". Pour eux, ces groupes de parole, ce n'est pas juste bien, c'est merveilleux."

Abstinent depuis deux ans, Hervé Leclerc participe toujours à ces groupes de parole, qu'il anime également, pour le compte d'un collectif blésois,"L'ivresse des échanges". "Comme beaucoup d'abstinents, une fois qu'on s'implique là-dedans, ça devient passionnant, on a vraiment l'impression de rendre service. Le but, c'est d'essayer de ne pas passer pour des moines extrémistes qui prônent la prohibition. Notre démarche, c'est de ne pas juger. Mais on peut livrer le témoignage qu'on peut s'en sortir, et donner la piste à suivre."

 Confinement : l'ombre de la rechute


Il poursuit. "Vous savez, c'est très dur d'intégrer un groupe de parole. Il y a de la honte, de la peur... En temps normal, c'est déjà très très difficile d'amener quelqu'un vers un groupe de parole, alors vous imaginez la difficulté actuellement." Elle est là, l'urgence, pour le réseau d'associations qui lutte dans la région contre cette addiction dévastatrice. Ne pas abandonner toutes ces personnes qui avaient réussi à faire le premier pas.

Sur le chemin, les patients en période de sevrage sont les plus vulnérables. "Je ne peux pas vous dire que le sevrage alcoolique est le plus dur des sevrages, ça dépend des personnes. En revanche, c'est le seul sevrage qui, s'il est mal mené, sans assistance, peut conduire à des complications graves allant jusqu'à la mort du patient" explique le Dr Costes. Tremblements, sueurs, hallucinations, complications cérébrales... Un long cauchemar.  Trois de patients de Romain Costes étaient en cours ou en fin de sevrage lorsque l'annonce du confinement est tombé. Avec le Covid-19, ils ne peuvent plus être accueillis à l'hôpital, ou dans les centres de cure qui leur permettent de réapprendre la vie sans alcool.

Ils sont heureusement une minorité, puisque le sevrage, phase où l'alcool va progressivement quitter l'organisme, ne dure qu'une à deux semaines. Mais est-ce plus simple pour les autres ? "Il y a aussi des gens qui ont arrêté l'alcool, parfois des mois ou des années, et qui à l'occasion d'un moment difficile de leur vie, d'un moment vide, ressentent à nouveau l'envie de boire" s'inquiète Romain Costes. Le confinement est un parfait petit nid à angoisses. Le risque de rechute est accru.
 

Les associations tentent de garder le lien


Dans ce contexte tendu, les associations comme L'ivresse des échanges, ou le Collectif d'Alcoologie 37, sortent les bouées de sauvetage. Au coeur du dispositif : le prolongement des groupes de parole, malgré l'éloignement. Ils se sont transformés en visio-conférences.

"On réunit une dizaine de personnes, le mardi, le vendredi, et le dimanche. Ce sont des collègues à l'aise avec la technologie qui ont très vite proposé ça. Au début on communiquait par téléphone. On sent l'importance de la présence des autres. Les personnes avec qui on n'a pas de contact, on ne sait pas où ils sont, ni dans quel état..." confie Hervé Leclerc. Tous les soirs depuis deux semaines, il envoie aussi un mail collectif à ses "collègues". "J'envoie des petits trucs humoristiques, des informations, et du soutien. C'est une leçon qu'on a tiré de la campagne "Janvier sobre". Les gens qui participaient avaient un petit message de soutien chaque soir, et ils nous avaient dit que ça avait été très important pour eux."

Le Dr Romain Costes a également expérimenté ces visio-groupes de soutien avec ses patients. "L'un des premiers groupes, on avait six personnes sur un logiciel, et une patiente en visio sur Whatsapp sur un téléphone, qu'on a collé à l'ordinateur pour qu'elle puisse parler aux autres" se souvient-il. Il émet cependant un bémol. "Ce n'est pas les conditions du direct. Quand quelqu'un s'effondre en larmes, on ne peut pas le prendre dans ses bras, et ça quand même, ça compte. Mais c'est quand même utile, ça fait le job" estime-t-il.

A tel point que cette solution de fortune pourrait trouver sa place une fois la crise sanitaire finie. "On a été forcés de s'y mettre, et peut-être qu'on va recommencer. Parce qu'on a des patients isolés, qui ont du mal à se déplacer, des personnes avec des enfants... Et ça pourrait être une solution. Je ne peux rien garantir, car c'est trop jeune, mais on va y penser."
Alcoolisme et confinement : une adresse mail pour vous aider
En plus des visio-groupes de parole, les mouvements d'aide aux personnes addicts (MAMA), dont fait partie le Collectif Alcoologie 37, ont mis en place une adresse mail de signalement qui restera en service tout le temps du confinement.

Si vous ou un membre de votre famille avez des problèmes d'alcool, vous pouvez écrire à cette adresse : alcoolaulogis@gmail.com

Vous serez orienté et conseillé avec bienveillance.
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