Face à des vignerons sceptiques, le commerce des vins sans alcool se développe

Avec le Dry January ou Janvier sans alcool, les publicités pour des vins sans alcool affluent sur les réseaux sociaux. Les consommateurs connaissent déjà la bière sans alcool, mais qu'en est-il du vin désalcoolisé que certains viticulteurs et cavistes commencent à commercialiser. Quel goût ? Quel prix ? Quel avenir pour les vins sans alcool du Val de Loire ?

"En 2023, on a vendu les 4 000 bouteilles que nous avons mises en vente. Et cette année, en deux mois, la moitié de notre stock est déjà partie." Théotime Mangenot, jeune ingénieur agronome spécialisé en viticulture a rejoint l'aventure de la maison Becat, start up installée à Contres dans le Loir-et-Cher quelques mois après sa création en 2022. "Ce qui m'a plu, c'est l'aspect innovant de ce produit, qu'on s'adapte aux nouvelles tendances de consommation et le fait que ça ne rentre pas du tout en compétItion avec le vin traditionnel. On souhaite attirer d'autres types de consommateurs comme les 18-30 ans qui consomment peu de vin, les femmes enceintes, les sportifs et les seniors. Parmi les clients, il y a aussi ceux qui aiment le goût du vin mais qui souhaitent réduire leur consommation."

L'origine du vin en question

La Maison Becat compte cinq associés fondateurs. Ils achètent le vin en vrac d'un vigneron d'Indre-et-Loire à un négociant. "Quand on est hors appellation, ce qui est notre cas, on ne peut pas mentionner l'origine du vin sur la bouteille. C'est la protection des appellations", explique Baptiste Brossard-Kimmel, co-fondateur de la Maison Becat. "On espère que les choses avancent avec les appellations et qu'on pourra valoriser les terroirs sur nos produits demain." 

Camille Masson, président d' Interloire, interprofession des vins du Val de Loire regroupant 34 appellations, une IGP sur 14 départements ligériens de la Vendée au Puy-de- Dôme confirme : "Jusqu'à présent il n'y a pas d'appellation avec des vins sans alcool. On a uniquement la possibilité de produire des vins sans alcool sous la bannière Vins de France". Mais il assure que des négociations sont en cours. 

La désalcoolisation est faite en Espagne

Après avoir acheté le vin fini, la Maison Becat l'envoie en Espagne pour qu'il soit désalcoolisé. "Il n'existe pas encore de prestataire en France pour la technologie qu'on utilise, l'évaporation solide. C'est une technologie qui permet de dégrader l'alcool sans dégrader les arômes et les molécules aromatiques du vin. Ça permet de garder le profil du vin intact et de se baser sur un produit premium." Et d'expliquer la différence avec le jus de raisin. "Le vin désalcoolisé est issu d’un vin classique fermenté auquel on vient retirer l’alcool tandis que le jus de raisin est une boisson non fermentée et naturellement sans alcool."

Les fondateurs de la start-up sont les premiers embarrassés de devoir envoyer le vin en Espagne pour qu'il soit désalcoolisé. "On prône un produit local mais on est obligé d'en passer par là malheureusement. C'est une technologie qui coûte très cher. Mais des usines devraient ouvrir bientôt dans le sud-ouest", explique Theotime Mangenot.  

En moyenne, la Maison Becat vend son vin désalcoolisé 14 euros la bouteille. La désalcoolisation coûte un euro par bouteille. "Le consommateur s'attend à ce que ce soit moins cher parce qu'il est sans alcool mais comme on rajoute une étape en Espagne, le vin est plus cher", explique le jeune ingénieur.

Des cavistes traditionnels difficiles à convaincre

La Maison Bécat distribue son vin désalcoolisé chez neuf cavistes dont un seul en Centre-Val de Loire à Francueil, La Gourmandière et bientôt chez un caviste spécialisé dans le sans alcool O'Colibri qui va ouvrir à Tours dans quelques jours. "Les cavistes traditionnels connaissent le produit mais pour l'instant sont assez sceptiques à l'idée de le commercialiser. Comme il y a de plus en plus de cavistes spécialisés en sans alcool qui ouvrent, on espère en avoir dix de plus d'ici peu. Mais c'est difficile de trouver des distributeurs locaux", regrette Theotime Mangenot. 

Pour le moment, un an et demi après sa création, la start-up n'est pas encore rentable : "Le vin sans alcool est récent. La législation aussi. Le vin sans alcool regroupe des bons produits mais aussi des produits qui n'ont rien à voir avec le vin. Le consommateur doit s'assurer qu'il achète bien du vin désalcoolisé et non une boisson à base de vin désalcoolisé, ce qui n'a rien à voir".

Pour moi c'est comme le vin aromatisé, c'est un gadget, un produit industriel.

Benoît Gautier

Vigneron à Rochecorbon

"Un gadget, un produit industriel"... Des vignerons sceptiques

Le vin sans alcool, Benoît Gautier, vigneron dans l'appellation Vouvray, n'y croit pas du tout. "Si un marché existait ça se saurait. Il est très étudié, très précis. Je ne crois pas qu'il y ait de grosses parts de marché. En tout cas ce n'est pas un marché pour le monde viticole pur, c'est un marché pour les industriels qui font du vin ou les grosses coopératives", explique-t-il. Et d'ajouter : " Il y a trop de coûts et le temps de créer le marché, il faut dix ans. Si vous voulez du vin sans alcool vous pouvez boire du jus de raisin," s'amuse-t-il.

"Pour moi c'est comme le vin aromatisé, c'est un gadget, un produit industriel. À l'heure où les gens reviennent aux produits simples, le vin sans alcool n'est pas un produit d'avenir et surtout pas pour les PME. Il y a un salon qui m'en a demandé une fois, sinon je n'ai jamais eu de demande. D'ailleurs, les cavistes traditionnels n'en vendent pas."

Quant aux cépages du Val de Loire, pour ce vigneron propriétaire de 16 hectares de vignes à Rochecorbon, ils ne sont pas adaptés :" Peut-être que dans le Gers où il y a beaucoup de volume avec des vins aromatiques ça pourrait le faire, mais nous nous avons des cépages trop complexes. Plus on fait des produits comme ça et plus on fragilise les vins". 

Il ne faut pas se fermer les portes et veiller à ce que le débat se fasse de manière claire et constructive

Camille Masson, Président d'Interloire

Un marché du vin sans alcool scruté par l'interprofession

De son côté, Camille Masson, le président d'Interloire, constate que le vin sans alcool n'est plus un effet de mode. "La mouvance du vin sans alcool n'est plus neutre aujourd'hui. On a des entreprises surtout sur les vins effervescents qui ont développé ce produit notamment du côté de Saumur. Pour les vins tranquilles, c'est un marché qui se développe. On le voit, on le scrute, on veut le comprendre et bien évidemment on l'envisage comme un complément de gamme d'un point de vue collectif."

En ce début d'une nouvelle ère dans l'histoire du vin, Camille Masson comprend "que ce soit compliqué d'intégrer cette notion de vin sans alcool". "Les vins de Loire, c'est une vieille tradition plus que centenaire donc il doit y avoir un côté psychologique lié à l'histoire et aux produits. Il ne faut pas se fermer les portes en tout cas."

Il reconnaît que le débat est encore jeune en France et d'autant plus dans le Val de Loire. " ll faut veiller à ce que le débat se fasse de manière claire et constructive pour que tout le monde se sente englobé dans la démarche."

C'est plutôt bluffant surtout sur le blanc et le rosé.

Vincent Lacoste, caviste à Orléans

Une chose est sûre, la demande existe. Preuve en est, l'histoire de l'entreprise Gueule de joie, distributeur en ligne de boissons non alcoolisées née en 2019. En 2022, l’entreprise nantaise a vendu près de 200 000 bouteilles de boissons sans alcool. Dont 40 % de vin. "Le vin sans alcool ou désalcoolisé est un marché dynamique. Pour les prochaines années, l’International Wines and Spirits Record (IWSR) prévoit des taux de croissance élevés sur les marchés internationaux avec une progression comprise entre 15 et 20 % par an. Tandis que le marché du vin traditionnel stagne," explique Jean-Philippe Braud, président fondateur de Gueule de joie dans le journal Ouest France. 

À Orléans, le caviste V&B place du Châtelet vend une dizaine de bouteilles par gamme de Gueule de joie chaque mois."Il y a du blanc moelleux sauvignon, des bulles en chardonnay, des crémants, du pinot en rouge. De plus en plus, les gens essaient. Ils ont un peu peur parce qu'ils ne connaissent pas mais on leur explique et ça marche bien", raconte Vincent Lacoste, caviste.

Quant au goût, Valentin Lacoste constate une nette amélioration sur les procédés de désalcoolisation. "Avant on aurait pu dire que c'était du jus de raisin. Maintenant on reconnaît bien les cépages. Sur un chardonnay, on a bien son côté beurré. On a toujours le côté sans alcool donc il manque le petit truc qui envoie. Mais ils arrivent à le compenser et on garde bien le goût du raisin sans le côté sucré du jus de raisin. C'est plutôt bluffant surtout sur le blanc et le rosé."

Il faut compter entre 9 et 13 euros pour un vin blanc et 7,50 euros en entrée de gamme pour un rosé sans alcool. 

La consommation d'alcool reste la deuxième cause de cancer évitable 

Les Français boivent de moins en moins d'alcool. De 26 litres par personne en 1961, la consommation annuelle a chuté à 11,7 litres en 2017, selon Santé Publique France. Mais la consommation d'alcool reste la deuxième cause de cancer évitable et le premier facteur de risque de mortalité prématurée et d’incapacité chez les 15-49 ans au niveau mondial. 

C'est dans ce contexte que la Ligue contre le cancer d'Indre et Loire vient de lancer une campagne de sensibilisation à l'occasion de ce mois sans alcool.

Loïc Vaillant, président du comité d'Indre-et-Loire a eu l'idée de proposer un mocktail dans une quarantaine d'établissements du département en partenariat avec l'Umih 37, Union des métiers de l'industrie de l'hôtellerie. Un cocktail sans alcool baptisé "le Défi de janvier". Sur chaque verre vendu, un euro est reversé à la Ligue contre le cancer. 

Loïc Vaillant s'est inspiré d'une expérimentation lancée à Rennes l'an dernier en partant d'un constat : 16 000 personnes décèdent d'un cancer lié à l'alcool chaque année. Et 30 000 nouveaux cas de cancer sont liés à l'alcool tous les ans : "Il est important de rappeler le lien entre cancer et alcool et de dire que c'est évitable. Non pas en arrêtant complètement l'alcool, mais en respectant les consignes de santé publique. L'ensemble de ces cancers dépend de la consommation. Si vous buvez moins d'un verre de vin par jour cinq jours sur sept, il y a peu ou pas de risque de cancer. "

La somme qui sera récoltée servira à la Ligue contre le cancer pour continuer la recherche et pour accompagner les personnes qui ont un cancer soit sur le versant social soit par des soins de support comme des activités physiques adaptées ou des groupes de parole. 

Pierre-Henri Delmas, vice-président régional de l'Umih 37, chargé de la branche bars et brasseries a coorganisé cette opération en mobilisant une quarantaine d'établissements d'Indre-et-Loire : "On voit une modification des consommations avec les bières, les cocktails mais aussi les vins sans alcool qui commencent à arriver sur le marché", constate-t-il. "Nous sommes des lieux de vie mais nous ne sommes pas là que pour vendre de l'alcool. Nous, les établissements de consommation avons un rôle pédagogique à jouer. Nous devons nous aussi sensibiliser la clientèle sur le lien entre le cancer et l'alcool et dire qu'avec une consommation plus raisonnable, on peut réussir à diminuer les taux de cancer. "