“Ils ont besoin de nous, je n'ai pas hésité” : le témoignage d'un médecin réserviste de Saran mobilisé à Mulhouse

L'hôpital militaire de Mulhouse installé sur le parking de l'hôpital civil / © Philippe de Poulpiquet / 25 mars 2020 / MAX PPP
L'hôpital militaire de Mulhouse installé sur le parking de l'hôpital civil / © Philippe de Poulpiquet / 25 mars 2020 / MAX PPP

Anesthésiste réanimateur dans une clinique privée à Saran dans le Loiret, Emmanuel, médécin en chef réserviste à l'Ecole du Val-de-Grâce, a accepté de se livrer par téléphone juste avant l'arrivée des premiers patients, malades du Covid-19.

Par Benoit Bruere

C'est du jamais vu en France depuis le Seconde Guerre mondiale. Habituellement, ils sont montés sur des terrains de guerre au Mali, en Afghanistan. Mais pour la première fois en France, un hôpital militaire destiné à accueillir des civils a été assemblé à Mulhouse, sur le parking de l'hôpital Émilie-Muller.

"C’est historique et exceptionnel"

L'objectif est très clair : faire face à l'afflux de malades graves du coronavirus qui ne peuvent pas être pris en charge à l'hôpital, en manque de lits en réanimation. "C’est historique et exceptionnel, à la hauteur de cette crise sanitaire qui est exceptionnelle", a commenté le médecin principal Antoine à l’AFP.

Ils sont donc 140 militaires arrivés dimanche sur place dont 60 personnels de santé dont une dizaine d'anésthésiste-réanimateur. Parmi eux, Emmanuel, exerce à la clinique de Saran en temps normal, a accepté de parler de sa mission juste avant l'arrivée des premiers patients.
  • Vous avez été appelé quand ? 
J’ai été appelé vendredi dernier (NDLR : le 20 mars), il y a 4 jours. Je suis un ancien médecin militaire, je travaillais à l’hôpital de Percy, à Clamart, et je suis toujours réserviste. C'est dans ce cadre que j'ai été appelé et que je suis à Mulhouse pour aider et soigner les malades du Covid-19 qui ne peuvent plus être pris en charge au sein de l'hôpital, faute de place.

Ils ont fait appel à la réserve compte tenu de l'activité qui été moins importante sur la région Centre - Val de Loire. Dans le privé, on a arrêté toutes les chirurgies réglées. C'est normal d'aider les copains. Le Grand Est étant encore plus en difficulté, j'ai répondu à l'appel du Service de Santé des Armées. Je suis arrivé dimanche sur le site.

La plupart des éléments de l'hôpital militaire de campagne sont faits et ont été préparés par la DAPSA (Direction des Approvisionnements en Produits de Santé) à Chanteau, au nord d'Orléans. C'est quasiment inédit pour l'armée française. Normalement, on prend en charge des blessés de guerre (blessés par balle ou par explosion) sur des courtes durées en Afrique, au Moyen-Orient, avant qu'ils soient évacués vers des hopitaux d'infrastructure. Là, le processus est différent : on a des patients que l'on va garder pendant des périodes plus longues, deux à trois semaines. 

"On sent que nous sommes très attendus"

L'idée, c'est d'arriver à 30 lits en commençant progressivement. Le but est d'assurer une continuité des soins de qualité. Le matériel est le même que dans les hôpitaux mais il a fallu monter des circuits d'oxygène, d'eau et d'électricité très rapidement. Et l'objectif n'est pas de saturer cet hôpital de campagne. 
 
  • Quelle est la situation dans le Haut-Rhin ? 
Je n'ai pas d'idée précise mais des discussions que j'ai pu avoir avec mes confrères réanimateurs de l'hôpital, on a l'impression que ça ralentirait un petit peu. Tous les hôpitaux de la région restent saturés. Les hôpitaux périphériques ont également gardé leurs malades parce qu'ils ne pouvaient plus les transférer à Mulhouse.

Certains patients ont même été transférés en Suisse. En tout cas, sur Mulhouse, ça déborde des services de réanimation avec des malades dans des blocs opératoires. Le fait de pouvoir venir les soulager, c'est très important, on sent que nous sommes très attendus. Ils ont besoin de nous.
  • En tant que médecin réanimateur, vous appréhendez cette période ?
On est clairement face à quelque chose qu'on n'a pas encore connu : un virus qui arrive sur toute une population sans aucune immunité. Ca paraissait loin en Chine et puis c'est arrivé en Italie, en France. Effectivement, il y a ce côté un peu "vague", on voit la marrée qui monte de façon inexorable. Après, la situation de l'Alsace est différente du reste de la France.

Finalement ici, c'est arrivé très rapidement et cela a commencé il y a trois semaines, de manière subite. Ils n'ont donc pas eu le temps de se préparer. Ils ont dû s'adapter à la situation. A l'inverse du reste du pays où on a pu appréhender un peu plus.

C'est une maladie qu'on apprend en direct. Tous les deux jours, il y a une évolution, de nouvelles recomandations. Même s'il n'y a pas de vaccin, de traitement miracle, malgré tout la recherche est mobilisée. On commence à avoir un peu plus de données. Typiquement, la perte de l'odorat et du goût, on n'en parlait pas il y a dix jours.

Et on a découvert que c'était un des symptômes de la maladie. On est dans une maladie où on apprend un peu plus tous les jours. Donc si on peut retarder la vague, il y a un certain nombres de signes pour lesquels on sera plus performant. D'où l'importance des mesures de confinement.
 
  • Des soignants sont morts, comment vivez-vous cela ? 
Forcément, ça nous touche. On a l'habitude de prendre en charge des malades, des malades graves. On a l'habitude de voir des patients décédés. C'est vrai que quand ce sont des soignants, c'est toujours un peu différent. On s'identifie un peu plus, ça nous touche beaucoup plus. Cela fait malheureusement partie des risques liés à notre métier.

De tout temps, on a eu des médecins contaminés par des maladies, parce qu'ils étaient plus exposés, ils sont morts. Cela fait partie de l'engagement du médecin, on sait qu'on est plus exposé à des risques. On fait tout pour les minimiser et se protéger au maximum.

"Quand on m'a demandé, je n'ai pas hésité"

Quand on voit le médecin urgentiste décédé dans l'Oise, c'est vrai que les médecins au SAMU, aux urgences ou même les médecins généralistes, sont souvent les premiers contacts....le risque est inhérent au métier. Au début, on ne connaissait pas la maladie, donc on n'avait pas forcément les bonnes protections. Quand on est médecin, on veut aider les autres, les soigner. On est tourné vers l'autre, on veut le soigner et, inconsciemment, on est un petit peu prêt à l'accepter.

Quand on m'a demandé "êtes vous d'accord pour aller à l'hôpital de campagne ?", je n'ai pas hésité.

"On ne peut pas rester indifférent à cette souffrance"

C'est peut-être le côté médecin militaire, nous avons déjà soigné des militaires français sur des théâtres de guerre comme au Mali, en Afghanistan pour ce qui me concerne. On ne peut pas rester indifférent à cette souffrance. Il y a des patients, il faut les soigner. Il y a des équipes qui ont vécu des semaines très difficiles. On ne peut pas rester sur le côté et les regarder.

À un moment, il faut s'impliquer. Après il y a un risque, c'est clair, mais on va essayer de le minimiser au maximum. On est bien équipé ici en protection. Cela fait partie de l'engagement du médecin envers le malade et de l'armée envers la nation. On ne peut pas regarder sans rien faire. 
L'hôpital de campagne jouxte l'hôpital civil / © Philippe de Poulpiquet / 24 mars 2020 / MAX PPP
L'hôpital de campagne jouxte l'hôpital civil / © Philippe de Poulpiquet / 24 mars 2020 / MAX PPP
  • C'est l'occasion de rappeler l'importance de l'armée au peuple français ?
Montrer à la Nation que l'armée est là pour elle. Le but de l'armée est de défendre la Nation, la population quel que soit le danger, l'adversaire. Donc, finalement, si le danger c'est une maladie, le Service de Santé des Armées a des capacités qu'elle peut mettre à disposition de la population et c'est notre rôle. Le but c'est de défendre les Français.

On le fait aussi sur le territoire national comme le font les militaires réquisitionnés, depuis plusieurs années, dans le cadre de l'opération Sentinelle depuis les attentats de Paris.
 
  • Que diriez-vous à celles et ceux qui lisent cette interview ? 
On est dans une maladie qui va diffuser forcément parce qu'il n'y a pas de vaccin, de traitement. Le plus souvent, on est sur des formes bénignes mais cela peut être catastrophique si on a des comorbidités et même si on n'a pas de comorbidité et qu'on est jeune, sportif en bonne santé, on a des gens qui se retrouvent en quelques heures intubés en réanimation puis décèdent.

Si on veut pouvoir protéger et sauver un maximum de personnes, ces mesures de confinement sont essentielles pour donner du temps au soignant de soigner et de donner du temps aux chercheur de trouver un vaccin, un traitement. Donc restez chez-vous !

"Pour les soignants, c'est traumatisant"

  • Il était temps que vous arriviez à Mulhouse ?
C'est vrai que les équipes nous racontent des situations dramatiques avec des journées où il y a eu une vingtaine de décès. Pour des soignants, avoir autant de décès aussi rapidement, c'est traumatisant. Une situation que l'on peut compararer un petit peu à celle des attentats de Paris. D'un seul coup, on est confronté à une situation inhabituelle. Autant quand on est sur un terrain de guerre, on est en veille permanente et on sait qu'il peut y avoir des morts mais nous sommes préparés psychologiquement. Mais là, ce n'est pas attendu, nous ne sommes pas préparés. Ils ont été pris, de fait, par surprise presque. C'est un traumatisme.

Pour les Mulhousiens, il y a aura eu un avant et un après Covid-19. Les équipes sont sur le front depuis près d'un mois. On ressent cet épuisement physique et psychologique. Ils ont vraiment besoin de nous et sont déjà reconnaissants, simplement parce que nous sommes là. 

 

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