Dans le Loiret, des soignants suspectés ou atteints de COVID-19 seraient obligés de continuer à travailler

Le témoignage d'un infirmier confronté avec ses confrères au covid-19 / © Alexandre MARCHI/L'EST REPUBLICAIN/MAXPPP
Le témoignage d'un infirmier confronté avec ses confrères au covid-19 / © Alexandre MARCHI/L'EST REPUBLICAIN/MAXPPP

Dans plusieurs établissements du Loiret, du personnel soignant présentant des symptômes de Covid-19 et parfois même testé positif, ne serait pas toujours placé à l’isolement. Certains seraient sommés de continuer à travailler faute d’effectifs suffisants.
 

Par Amélie Rigodanzo

Suite à la publication de notre article, les établissements cités ont souhaité réagir. Le groupement du CHR d’Orléans auquel sont également rattachés les hôpitaux de Pithiviers et de Sully-sur-Loire apportent un « démenti formel » aux témoignages que nous avons relayés. Dans un communiqué, l’hôpital conteste notamment la méthode par laquelle l’infirmière dit avoir été avertie de sa positivité au test COVID-19 et affirme que « l’expérience relatée dans l’article citant le laboratoire du CHR d’Orléans n’a donc pu s’appuyer que sur des informations largement imprécises, voire totalement erronées, mensongères et diffamatoires ». Le CHRO soutient également qu’à ce jour, « aucun cas de COVID-19 n’a été avéré parmi les personnels soignants de l’hôpital de Sully-sur-Loire », et assure que « les personnels soupçonnés d’être malades font l’objet d’un dépistage et sont placés en position d’autorisation spéciale d’absence dans l’attente du résultat. »
Dans un courriel envoyé le 1er avril, le Foyer Isambert à Olivet soutient n’avoir « qu’une priorité fondamentale : assurer la protection des résidents et des salariés ». L’établissement certifie que toutes les mesures sont prises en ce sens « suivant les divers protocoles en vigueur » et qu’à aucun moment «  la direction du foyer Isambert a obligé des salariés suspectés ou testés positifs à venir travailler. »
 
  • Artcile publié le dimanche 29 mars 2020. (NB. Notre article a été modifié une première fois le soir de sa publication afin de renforcer le caractère anonyme des témoignages. Il a également été modifié le lendemain pour rajouter des éléments de contextualisation à l’un des témoignages.)
"J’ai appris que j’étais positive ce matin, c’est le labo du CHR qui m’a appelée et qui m’a annoncé ça", explique Diana (le nom a été changé NDLR ). Infirmière dans une structure spécialisée, elle a effectué une vacation au Centre Hospitalier Régional d’Orléans pour venir renforcer provisoirement les effectifs.

C’est là que Diana pense avoir "choppé" le COVID, comme elle dit. Théoriquement, elle aurait donc dû bénéficier d’un arrêt de travail afin de ne plus être en contact avec ses patients ou ses collègues. Mais après son passage au CHRO, elle a dû retourner travailler dans son établissement d’origine.

Le médecin du labo m’a donné les consignes à suivre. Il m’a demandé si j’avais des symptômes. J’ai toussoté à peine deux jours en milieu de semaine dernière et depuis, plus rien. Donc on m’a dit : « Si vous n’avez pas de symptômes, vous pouvez continuer à travailler. C’est une consigne de l’ARS. »

Diana a mis au courant sa direction qui n’a pas non plus eu recours à un arrêt de travail : "On a un secteur où sont placés les résidents qui sont positifs au COVID, donc je continue de bosser dans ce secteur. Mais  je ne vais pas vous mentir, je fréquente aussi au boulot des gens qui ne sont pas positifs. C’est comme partout, il y a un manque de personnel donc, s’il y a aussi des choses à faire du côté des résidents négatifs, bah j’y vais ! »

En respectant les gestes barrière, l’infirmière confesse donc continuer à prodiguer des soins de proximité à des personnes non-contaminées. Elle pose des perfusions, donne des médicaments … et elle ne serait pas la seule soignante de sa structure dans cette situation. Elle estime qu'au moins 5 de ses collègues sont également porteurs du COVID-19 : "Les premiers à avoir bossé du côté des résidents isolés ont été positifs très rapidement. Ils l’ont su via des tests qu’ils ont fait de manière individuelle".

"Même s’il y a des risques qui sont clairement pris parce qu’on envoie des gens contaminés soigner des gens sains (..) c’est le même problème qu’à hosto ! S’il n’y a personne, il n’y a pas de soins et s’il n’y a pas de soins, c’est l’hécatombe ! Il y a un peu quelque chose de l’ordre du « de toute façon, il faut le faire, sinon personne ne le fera ». On n’a pas le choix.

Contactée, l’Agence Régionale de Santé dément formellement être à l'origine d'un message qui permettrait aux personnels soignants atteint de COVID-19 de continuer à travailler : "l’ARS n’a pas passé de consigne pour dire allez bosser !" Martèle Christophe Lugnot, directeur de cabinet de l’ARS du Centre-Val de Loire. "Si des médecins disent que la consigne provient de l’ARS, ce n’est pas vrai. Que vous soyez testé positif ou pas par un médecin ou cliniquement, si vous avez des symptômes, vous n’allez pas travailler". Un discours corroboré par le ministère des solidarités et de la santé qui précise que, pour les personnels testés positifs au covid-19, "les recommandations de prise en charge sont identiques à la population générale : isolement, arrêt de travail et levée de l’isolement après critères de guérison."

"C’est une incurie sanitaire qui met la vie de nous tous en danger !"

Difficile de savoir si le cas de Diana et de ses collègues est exceptionnel, ou si remettre les soignants infectés au travail est une pratique tolérée en milieu médical. Il semble tout de même que plusieurs structures prennent des libertés avec les consignes gouvernementales.

"C’est en tout cas les retours du terrain que je reçois", affirme Sylvie Berthuit, secrétaire départementale CGT santé-action sociale du Loiret. "Les gens qui sont testés positifs au COVID-19 dans les hôpitaux de la région, s’ils ne présentent pas de troubles ou de signes plus graves que d’être "un peu patraques", on leur donne des masques et on leur demande d’aller bosser dans les services".

La syndicaliste affirme avoir collecté des signalements de personnels soignants travaillant dans les unités "COVID-19" du CHRO, mais elle se dit également acculée d'alertes provenant de l’hôpital de Pithiviers, du foyer Isambert à Olivet, de l’association "La vie au grand air" qui s’occupe de jeunes mineurs, et de l’Hôpital/EHPAD de Sully-sur-Loire. Dans ces établissements, selon les témoignages, ce sont les consignes encadrant les cas de "suspicions" qui ne seraient pas respectées, alors que la directive de l'ARS est claire : "Conformément à la doctrine du national, quand une personne, et à fortiori un membre du personnel soignant, a des symptômes du COVID, elle ne va pas travailler parce que le risque c’est de contaminer d’autres personnes".

Pourtant, à l’Hôpital de Sully-sur-Loire, une aide-soignante a du poursuivre son activité durant trois jours alors qu’elle avait signalé des symptômes à l’infirmière hygiéniste. Son état de santé s’étant dégradé le week-end suivant, elle a subi un test au CHRO qui s’est révélé positif au COVID-19.  "Elle a été arrêtée, mais elle a eu le temps de côtoyer un certain nombre de patients et de personnels", s’insurge Sylvie Berthuit. Depuis, la direction n’a toujours pas informé les membres du personnel de ce cas avéré au sein de l’établissement. Un point de situation interne daté du 27 mars que nous nous sommes procurés stipule même que "tous les tests effectués sur les "soignants suspects" sont négatifs."

"Elle a donc infecté son service, elle a infecté les vestiaires... mais rien n’est fait !" s’insurge une salariée qui a souhaité garder l’anonymat.

Pour Sylvie Berthuit, ces "entorses" aux mesures gouvernementales, ce sont les directeurs d’établissements qui en portent la responsabilité : "Pour eux, tant qu’il n’y a pas un arrêt stricto-sensu d’un médecin, ils ne croient pas leur personnel, ils ne font pas les démarches de dépistage et ils continuent à obliger les gens à travailler", s’insurge-t-elle. "C’est un gros problème de santé publique tant pour la population que pour nos soignants. C’est une incurie sanitaire qui met la vie de nous tous en danger."

Pour Patricia Sylvestre, secrétaire départementale de Sud santé-sociaux Loiret, dans son secteur d'activité, la psychiatrie, ce sont les médecines du travail qui n’ont pas les réponses adaptées : "Elles renvoient au travail parce qu’elles estiment que si demain, tout le monde rentre chez soi, qui va assurer les services ? »

Les syndicats affirment que plusieurs signalements à l’ARS sont en cours. Sylvie Berthuit souhaite également réunir un CHSCT extraordinaire et projette d’écrire au Préfet de région pour lui demander de "prendre la mesure de ce qu’il se passe dans les établissements, parce que c’est de sa responsabilité de faire respecter le droit du travail et le droit à s’arrêter pour les personnes malades".
 

 

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