Concours de plaidoiries : des lycéennes d'Ingré sélectionnées pour défendre les Droits de l'Homme

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Écrit par Thomas Hermans

Dix lycéens du Centre-Val de Loire doivent être départagés avant la finale du concours de plaidoiries organisé par le Mémorial de Caen. Trois sont élèves au lycée Maurice-Genevoix d'Ingré, et dénoncent la pédocriminalité dans l'Église et les conditions de travail sur les stades qataris.

Vivre en démocratie, c'est parfois oublier que les Droits de l'Homme sont quotidiennement bafoués, plus ou moins loin des yeux et du cœur. Alors chaque année depuis 25 ans, le Mémorial de Caen organise un concours de plaidoiries, pour redonner de la parole -du moins par procuration- à ceux qui ne peuvent pas porter la leur. Un pan de ce concours est réservé aux lycéens, et sa grande finale se tiendra à Caen le 18 mars.

En attendant, 1 400 plaidoiries d'une minute en vidéo ont été collectées pour cette édition 2022 par le Mémorial. Parmi elles, 140 ont été sélectionnées pour le deuxième round, soit dix par région (les douze régions continentales, plus une catégorie Outre-Mer et une des Français de l'étranger) qui participeront à des finales régionales.

Enseigner autrement

En Centre-Val de Loire, trois des dix sélectionnés viennent de la classe de Pierre-Yves Delépine, professeur de droit et grands enjeux du monde contemporain. Il enseigne cette option durant trois heures hebdomadaires en terminale, au lycée Maurice-Genevoix d'Ingré, dans le Loiret. Le concours de plaidoiries lui est rapidement apparu comme une bonne occasion de faire d'une pierre multiples coups : "Je me suis dit que c'était une façon de faire travailler les élèves autrement, de sortir de l'étude de documents et de l'échange professeur-élèves."

Et puis, tant sur la forme que sur le fond, l'initiative rentre bien dans ce qui est demandé aux élèves. "Ça les prépare au grand oral, à défendre une idée, à attirer l'œil de l'auditeur", explique le professeur. Et puis, dans le cadre de son option sur le droit, les entraîner à la plaidoirie et les sensibiliser aux Droits humains est tout sauf un luxe :

Une partie du programme est consacrée aux Droits de l'Homme. L'idée, c'est qu'ils prennent conscience qu'on vit en démocratie, et que les Droits de l'Homme sont relativement bien protégés même si on n'est pas exempts de violations et que la France est condamnée de temps en temps. Mais aussi qu'ils réalisent que des personnes sont en grande difficulté ailleurs.

Pierre-Yves Delépine, professeur au lycée Maurice-Genevoix d'Ingré

Sensibilisation et partage d'informations

Et s'il admet que "les élèves ont été un peu timides au début", ils ont fini par se prendre au jeu, au fur et à mesure de leurs recherches personnelles. Dans sa classe de 25, treize lycéens ont préparé une plaidoirie en leur nom, épaulés par un binôme pour la recherche de données et d'arguments. Pour le choix des sujets, certains venaient du professeur, d'autres ont été proposés par les élèves eux-mêmes. 

C'est le cas de Soana Khoto-Thinu, retenue pour la finale régionale avec son sujet : Prêtre : "à qui le tour ?" Un regard sur les affaires de pédocriminalité dans l'Église. "C'est un sujet très tabou, dont les gens ont du mal à parler, et comme c'est dans l'Église catholique, ça reste très fermé", affirme-t-elle. Pour la lycéenne, l'intérêt de la plaidoirie est "de le partager avec les autres élèves, pour les aider à se rendre compte de ce qu'il se passe". 

Loin des yeux de l'Occident

Sa camarade Charline Desriaux a, elle, choisi de parler des "stades de la honte", ces arènes en construction au Qatar conçues pour accueillir la Coupe du monde 2022. "C'est un sujet actuel qui touche tout le monde, parce que la plupart des gens vont regarder les matchs sans forcément savoir ce qu'il s'y passe", soutient-elle. Ce qu'il s'y passe ? Selon plusieurs associations, des conditions de travail atroces, ayant entraîné la mort de 6 500 ouvriers en dix ans

Voulant devenir avocate, Charline trouve dans cette plaidoirie un bon entraînement, et une manière d'impliquer le public. Elle a ainsi choisi, dans sa vidéo, "de mettre la faute directement sur le spectateur". "Tout le monde accepte ce qui se passe au Qatar, donc on participe tous à l'exploitation des travailleurs en acceptant de regarder les matchs", défend-elle. 

Soana a également choisi d'accuser frontalement. Les prêtres coupables, en premier lieu, mais pas seulement. "Si on veut faire avancer les choses, il faut arrêter la complicité, je vise les gens qui savent ce qui se passent mais qui ne disent rien." Ce non-dit, dénoncé par les associations après la parution de l'accablant rapport Sauvé en octobre, risque de "banaliser" les violences, estime la lycéenne : "Personne ne dit rien, et on laisse des enfants souffrir et être traumatisés."

Zoé Lorrain, elle, a axé son argumentaire sur la motivation. Sélectionnée grâce à son attaque contre les mariages forcés aux jeunes filles en Asie, elle explique avoir "choisie de montrer le piller que représentent les femmes, et la solution trouvée pour tenter de le redresser". Souhaitant faire une fac de droit après son bac, elle trouve dans le concours "un bon exercice oral" et un moyen efficace de "découvrir" le "monde des tribunaux". Mais n'allez pas croire qu'elle y participe par simple intérêt personnel pour la justice. "Comment ne pas dédier ma voix à des femmes qui ne sont perçues que comme des objets, des moyens de combler les trous", assène-t-elle, expliquant que son choix de sujet lui est apparu comme "évident".

Carotte new-yorkaise

Les trois lycéennes ont jusqu'au 18 février pour poster sur Youtube une version de sept minutes de leurs plaidoiries respectives. Un travail qui, déjà balisé par la première salve de travail, se poursuit avec, cette fois, le soutien de toute la classe et non plus d'un seul binôme.

Charline Desriaux assure qu'elle ne s'"attendai[t] pas du tout" à être sélectionnée. Ce qui la rend aujourd'hui "fière et d'autant plus motivée" à aller chercher la victoire régionale, puis nationale à Caen. Sa camarade Zoé Lorrain "espère vraiment aller au bout" et dit vouloir "tout mettre en œuvre pour y parvenir" "avec l'aide de mon binôme et de ma classe".

Et qui dit concours dit récompense. Le ou la gagnant.e national.e repartira avec un voyage de trois jours à New York, comportant une visite de l'ONU. "C'est une blague avec mes élèves, on dit qu'on va aller à New York se motiver, explique le professeur Pierre-Yves Delépine. C'est un peu la carotte au bout du bâton." Une carotte qui pourrait malgré tout se rapprocher. Les quatorze gagnants régionaux seront annoncés le 2 mars, avant la finale nationale en présentiel à Caen.